Liberté et surveillance

Depuis le déclenchement de l’affaire NSA sur la complicité des multinationales d’information (Google, Youtube, Facebook, etc.) et les Etats démocratiques en mal d’information sur leurs citoyens prétendument libres, plusieurs semblent à peine découvrir la face cachée des réseaux sociaux. Voilà qui permet de nous sortir de l’idyllisme post-2011, où Facebook et Twitter sont devenus abusivement des synonymes dans le virtuel de « quartiers généraux des révolutionnaires ». Non que l’expression soit fausse, mais partiellement vraie. Elle omet de nous dire que les réseaux sociaux sont également le terrain où se redéploient les modes de surveillance et de contrôle, étatique, citoyen, corporate, exercés de plus en plus massivement.

Cette alerte, qui nous vient tout droit des Etats Unis, temple de la liberté et de la surveillance, de l’individu désirant et des communautés vigiles, de l’expression et de la délation, mérite qu’on s’y attarde plus longuement et à plusieurs niveaux. Le premier concerne les rapports qu’entretiennent, au sein de l’espace délimité d’un pays, les Etats-nationaux et les grosses entreprises qui gèrent, en arrière plan, les données des individus et des citoyens. Le deuxième niveau concerne l’éventuel changement de comportement des usagers que pourrait induire cette nouvelle prise de conscience. Enfin, le dernier niveau, qui en découle naturellement, a trait à l’équilibre à maintenir entre l’exercice des libertés individuelles et la nécessité de régulation pour la collectivité.

Sur la relation entre autorités publiques nationales et puissances privées transnationales, il est clair que s’y joue, subrepticement une nouvelle bataille inédite pour la survie des Etats comme puissance de contrôle, de surveillance, de prévention et de répression. La mondialisation des liens échappant à son contrôle direct, tel que le montre l’affaire Prism (révélée par l’agent des services américains, Edward Snowden), l’oblige à des partenariats hétérodoxes avec les détenteurs privés de données personnelles et à un renforcement des équipes de cyber-surveillance. Pour information, la sécurité nationale au Maroc a annoncé dernièrement la création de trois sites dédiés à cette nouvelle forme de surveillance. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Concernant la prise de conscience de ce à quoi servent les réseaux sociaux numériques, l’affaire NSA semble donner raison à ceux qui depuis des années déjà s’emploient à révéler la face sombre d’Internet. Evgeny Morozov est le plus virulent des auteurs cyber-sceptiques. Dans son livre, The Net delusion, il montre comment la Chine et l’Iran s’échinent à coups de firewalls et systèmes de défense sophistiquées, produits par les mêmes promoteurs de la toile ouverte, à contrôler les accès. Et comment le Bahreïn ou encore l’Arabie Saoudite, bastions protégés de la géopolitique américaine, font de même face aux cyberdissidents. Au Maroc, cela devrait nous alerter sur la tentation de plus en plus forte et discrète chez nos décideurs de rapatrier le programme liberticide, autorisant le cyber-contrôle, Hadopi, au moment où la France vient de l’enterrer à la faveur du projet novateur et libéral, préparé par Pierre Lescure, sur le soutien de la création et la diversité à l’ère du numérique.

Evidemment, tout le monde en convient, les réseaux sociaux numériques ne peuvent pas non plus demeurer un espace non régulé, de pratiques libertaires incontrôlées. Or, comment faire pour qu’au moment où les individualités s’y expriment aussi fortement la collectivité se prenne en charge ? C’est peut-être là le plus grand défi que nous pose l’incident NSA pour les prochaines années. Autrement dit, comment faire pour que les individus restent libres, s’autorégulent, et se préservent contre la tentation étatique d’exercer la violence illégitime d’interdiction, de limitation et de répression ? Cela voudrait dire un travail de fond, par le Net et au sein des structures de socialisation, les écoles, les associations, les media et même les familles, en vue de réapprendre les règles d’un vivre ensemble libre et pacifié. C’est d’une révolution civilisationnelle que nous avons besoin pour être à la hauteur de la révolution culturelle qui se trame, et pour ne pas laisser les Etats la domestiquer, au nom de civilisations de surveillance en fin de cycle. 

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