La télévision achève bien l’élitisme

Le populisme est un mot barbare né d’une tendance nationaliste extrême qui consiste à dévier le cours la démocratie de son lit initial, fait de débats et de délibérations, pour verser dans le sens des désirs primaires de la plèbe, sans recul ni contradiction notoire. Aussi, la montée de cette tendance dans des pays où la cité, en tant qu’agora est faible, où l’esprit critique est achevé, et où l’élite est une carpe accrochée à des rentes de situation, est une conséquence prévisible.

Ce n’est donc pas la dérive populiste qui mérite d’être analysée mais la montée du peuple en tant que masse pesante qu’une élite déconnectée n’a pas su saisir à temps. Ce qui préoccupe est l’existence réelle, non virtuelle, de réalités quotidiennes, dont l’élite existante s’est distancée, au point de l’ignorer. Il est vrai que la lucarne télévisuelle ne permet pas d’en rendre compte fortement, vu le caractère prédéterminé des formats et des modes de discours qui y prévalent. Mais la télévision permet, subrepticement, de faire émerger autre chose, plus essentielle encore, la voix de tous.

Dans leur dernier livre, Social TV[1], les auteurs expliquent comment se connecter aux publics, via une convergence des différents médias. Au passage, ils  montrent que, dès sa naissance, l’arme cathodique est conçue pour faire émerger et formater la voix de cette masse informe, dite peuple, en créant son identification avec des objets culturels, de divertissement et d’information. La nouveauté est qu’elle intervient et contribue, à partir de subjectivités éclatées, à une nouvelle configuration de l’opinion publique, plus diffuse.

Plus près de nous, Abdellah Al Ghaddami analyse dans son livre prémonitoire, La culture télévisuelle : chute de l’élite et émergence du peuple[2], la mise en image et en voix de multitudes jusque là anonymes, qui viennent dans les chaines satellitaires, côtoyer des icônes et des voix autorisées. Cette banalisation et mise en scène transversale de la prise de parole publique a joué un rôle majeur dans la mise à mort de l’élite providentielle, verticale, détentrice de vérités. Il s’en est suivi une profusion d’experts spécialisés, aux vérités relatives, éphémères et circonstanciés, insensibles à cette multitude-là qui les concurrence.

Aujourd’hui, avec le zapping et la naissance des chaînes interactives, l’élitisme a tout simplement été achevé par la nouvelle culture dominante, hégémonique : la participation. Tout le monde a besoin d’avoir voix au chapitre et celui qui parvient à lui donner cette illusion ou à lui tendre la perche pour s’illustrer, passe pour le plus démocrate de tous, même si ses moyens sont discutables. Cela est le cas du magnat du « media-divertissement »,  Silvio Berlusconi, qui renaît de ses cendres, même quand tout le monde croit l’avoir achevé. Comme c’est le cas du groupe MBC qui totalise, loin devant le groupe Al Jazeera, plus de 10% de taux d’audience au Maroc. Et plus fortement encore, celui de la chaîne Youtube, qui permet aujourd’hui à certains posts vidéo marocains, informationnels ou de fiction, de rivaliser, avec le taux moyen d’audience pour une émission sur les chaînes hertziennes nationales.

Très peu de chercheurs vont regarder de près à quoi ressemble ce savoir commun, cette tendance lourde d’aspirations, d’attentes, de frustrations, de rêves, de désirs, et in fine de valeurs, que charrie le flux ininterrompu du média le plus puissant. Très peu vont se débarrasser du présupposé élitiste, à savoir que les valeurs se créent par le haut, par les discours, par le patrimoine scriptural, non au quotidien, à partir de voix parcellaires, anodines, qui font masse. C’est un peu le pendant de l’école, l’autre lieu ce socialisation par excellence, qui demeure sous analysé, sociologiquement.

Le jour où les chercheurs, tout comme les journalistes d’investigation (si rares !), iront regarder d’un plus près de ce côté-ci, nous serions peut être moins surpris par la montée inquiétante du populisme.

 

 


[1] Mike Proulx & Serge Chepatin : Social TV: How Marketers Can Reach and Engage Audiences by Connecting Television to the Web, Social Media, and Mobile ; Ed. John Wiley & Sons, New Jersey, 2012

[2] Ed. Centre culturel arabe, Beyrouth, 2005 (en arabe)

 

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