Les jeunes actifs, émancipés et marginalisés

C’est quoi cette manie qu’ont des pays gérés par des vieux à gloser sur les jeunes ? Là où les moins de trente-cinq ans gouvernent, entreprennent, repoussent les limites et mènent les projets individuels et collaboratifs, les jeunes ne sont pas objets de discours mais des sujets de l’histoire. Chez nous, malgré quelques cas balbutiants – pas forcément représentatifs –, les chemins sinueux qu’empruntent les jeunes pour s’en sortir nous demeurent largement méconnus. Même s’ils s’inscrivent dans les plis de la société, nos récits comme nos institutions n’en portent pas les traces et ne témoignent pas de leurs trajectoires.

C’est d'abord pour éclairer cette marginalité-là qu’a été conçu le projet de recherche SAHWA (jeunes arabes méditerranéens, vers un nouveau contrat social). À travers les différents terrains explorés (enquête auprès de 2000 jeunes, focus groups, entretiens, observations ethnographiques…), le Cesem, centre de recherche de HEM, a largement focalisé son apport sur la dimension économique (formation, emploi, entrepreneuriat, informalité…), et ce dossier tente d’en rendre compte, tout en sollicitant des regards extérieurs pour compléter le tableau.

Il ressort des différents apports, analyses et lectures, un paradoxe saisissant. Nos jeunes (de 15 à 29 ans) sont en même temps émancipés et marginalisés. Ils sont conscients qu’ils doivent s’accrocher, se débrouiller, s’activer, naviguer, même recourir à des subterfuges pour s’en sortir. Mais, ils ne se font aucune illusion sur leur irréversible place à la lisière de l’activité économique préétablie, où une faune de privilégiés et de clients trustent les premières loges. L’accès aux moyens technologiques et à des perceptions nouvelles de la vie sociale les affranchissent de plus en plus, au point que même dans le rural, l’appétence pour l’entrepreneuriat se fait jour, mais ni les politiques publiques, ni les conditions d’accès aux crédits bancaires, ni même les chances qu’offre le système de formation et d’enseignement ne les y prédisposent.

Passons sur les chiffres toujours accablants en termes de décrochage scolaire ou encore de précarité contractuelle à l’emploi. Cela fait partie dorénavant du paysage. Ce dossier prend délibérément le parti de zoomer sur les jeunes actifs (non les chômeurs), pour comprendre au mieux leurs trajectoires, pratiques, perceptions et modes opératoires. Il en ressort une grande capacité à transformer la marginalité en opportunités, en potentiels d’innovation permanents qui contribuent à de nouveaux répertoires culturels. L’informalité, ventre mou qui regroupe l’essentiel des rebuts du système économique très élitaire, est parfois transformée en terrain de réinvention de soi et d’adaptation incessante. Mais, faute de politiques de formation professionnelle, d’accompagnement et de valorisation, ces jeunes s’épuisent, ne voient pas le bout du tunnel. Ils barbotent dans un joyeux souk mais ont une angoisse persistante qui leur noue les entrailles

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