Les chiffres, c'est aussi un pouvoir arbitraire

L’une des définitions des régimes hybrides, comme le nôtre, que l’on pourrait appeler également semi-autocratique, est que la règle ne dépend pas de principes fixes mais de contextes mouvants. Par conséquent, les concepts sacro-saints de transparence, du droit d’accès à l’information, de concurrence loyale, quoique inscrits dans les textes ou développés sous forme de procédures, peuvent à tout instant être relativisés, adoptés a minima, voire ignorés, parce que l’intérêt du moment n’y était pas favorable.

Jusque-là, nous pensions que cette flexibilité arbitraire était l’apanage de systèmes sous-démocratiques. Et voilà que, sous le diktat des chiffres, explique le juriste Alain Supiot, « prospère un nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes. Porté par la révolution numérique, ce nouvel imaginaire institutionnel est celui d’une société où la loi cède la place au programme et la réglementation à la régulation. Mais, dès lors que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous, les hommes n’ont plus d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux » 1.

Loin de nous, à Economia, l’idée de résoudre cette grosse problématique qui touche de plein fouet même les démocraties les plus établies, sous le poids écrasant des champions d’un capitalisme débridé et des bénéficiaires effrontés de privilèges d’élites. Nous vous proposons au mieux de comprendre à quel point les enjeux d’information, de communication, d’usages des données et de capitalisation sur les savoir-faire sont abordés par les organisations.

Quel sens donner aux mutations numériques lorsqu’elles créent de la surabondance d’information sous forme de Big Data et s’accompagnent, en parallèle, par une rétention sophistiquée de l’information ? Les entreprises cherchent-elles à partager les savoirs et informations, d’abord pour satisfaire les actionnaires, pour créer un écosystème sain entre employés ou pour faire du window dressing (mesure de façade) vis-à-vis du monde extérieur ?

En gros, à qui profite le crime ? Loin de tout idyllisme de technophiles, il est important de savoir si cette mutation augure une plus grande concentration des savoirs et donc des sources du pouvoir, au sein des organisations, ou s’il peut être mis à profit pour créer des contre-pouvoirs. Entre le Big Data transformé en écran de fumée et source de surveillance et les savoirs partagés au mieux pour favoriser une société plus intelligente, plus juste et plus ouverte, que favorise-t-on ? Parce que ce n’est pas une question de choix, dans l’absolu, mais de capacités mises à disposition. Or, les chiffres, c’est du pouvoir. Et dans l’état actuel des choses, le déséquilibre en faveur des plus puissants est patent.

 

1. Supiot, Alain (2015). La gouvernance par les nombres. Paris : Éditions Fayard.  

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