Le sens de la (dé)mesure

Des manifestants du Rif ont été en prison pour avoir exigé bruyamment leur part d’industries, d’universités et d’hôpitaux. Dans l’ensemble du Maroc, 36% des jeunes sont des NEET[1], sans emploi et sans éducation. Et, parmi ceux qui parviennent à décrocher du travail, 70% n’ont pas de contrat. Ces mêmes jeunes sont majoritairement présents sur les réseaux sociaux, prompts à partager leur malaise et, parfois, leur fiel à grande échelle. D’autres se débrouillent pour s’en sortir dans les méandres d’une informalité dénigrée et faiblement assistée.

                      

L’économie du Maroc est en train de faire la part belle aux grands groupes internationaux, les champions locaux qui se comportent en privilégiés de la cour. Comme précisé dans le dernier rapport de la Banque mondiale et celui auquel a pris part l’Institut Royal d’Études stratégiques sur la réputation du pays, ni l’immatériel ni l’innovation, avec ce que cela suppose comme petits entrants, ne sont au cœur du projet de développement du pays. L’idée de connecter des ingénieux informels, l’université et les industries locales est encore une chimère.

 

Le mal du Maroc provient de la saturation de l’espace productif, quasi monopolisé par les plus gros – souvent indifférents aux plus petits –, surpeuplé d’intermédiaires qui renchérissent les coûts et les services, et empêchent une politique saine de redistribution. Cela favorise plein de dysfonctionnements, allant de la corruption au népotisme et au clientélisme, en passant par les bas calculs corporatistes. Tout y contribue pour nous éloigner d’une réelle concurrence et d’une régulation raisonnée.

 

Qu’avons-nous à la place ? Un festival permanent de la démesure. Des accès non maîtrisés au foncier pour les plus privilégiés. Des accès restreints aux crédits des investissements, au gré des classes sociales et des réseaux, et un accès illimité aux crédits de la consommation, accentuant les dépendances. Et, enfin, un accès administratif, faiblement opérationnel, à l’entrepreneuriat et à l’emploi.

 

Avoir le sens de la mesure impliquerait une redéfinition plus équitable des règles, des solidarités et des opportunités. Cela passerait par une réelle mue des régions, mais aussi des organisations, publiques et privées, des modes de délibération et de contrôle des engagements. Sans cela, les frustrations risquent de s’accumuler, le réflexe identitaire, dominant, devenir agaçant, et celui sécuritaire, sans efficience. Vous avez dit «modèle de développement ?» Cela nécessiterait, avant toute chose, d’avoir le sens de la mesure.

 

1. NEET signifie Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire) ; c’est une classification sociale d’une certaine catégorie de personnes inactives.

 

Partager ce contenu

Leave a comment

Filtered HTML

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <blockquote> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.