Le disque du moment

Je suis actuellement en train d’écrire une nouvelle pièce de théâtre intitulée, « N’enterrez pas trop vite Big Brother ». A chaque fois qu’un proche me demande curieusement pourquoi ce titre, il a en tête deux suppositions : 1- Laisserais-tu entendre après tout ce qui s’est passé dans nos sociétés, que Big Brother soit toujours en vie ? 2- Voudrais-tu dire par là qu’il faut prendre tout son temps pour mieux enterrer Big Brother ?

Mon propos, ici, n’est pas de m’étaler sur la pièce mais de prendre appui sur ces échanges fortuits pour traiter du rapport de l’élite avec ce qu’on assimile à un pouvoir dominant de surveillance et de contrôle des singularités. Pour ce, il est important de se demander de prime abord, c’est quoi Big Brother. L’autorité hégémonique du moment ? Le pouvoir symbolique ? Le politiquement correct ?

Je ne suis pas sûr que Big Brother soit uniquement une puissance extérieure imposée à tous, mais une vision intériorisée par la plupart, au point de paraître comme la seule envisageable. Le créateur du personnage-concept, George Orwell, a eu une phrase lumineuse pour parler de ce totalitarisme intellectuel diffus : « Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment ».

C’est quoi le disque qui passe en ce moment ? Je vais essayer de vous résumer la vulgate dominante que véhicule une grande partie de nos élites, de tous bords. Voici le pitch. Pendant très longtemps, nos sociétés ont été gouvernées par des pouvoirs autocratiques, opaques, qui affichaient un vernis de modernité, ne profitant qu’à l’élite elle même et maintenant la plèbe dans un état de traditionalisation avancée. Or, quand l’accès au savoir et à la conscience citoyenne s’est un peu répandu, la demande de partage d’informations, de pouvoir et d’accès à la décision est devenue inévitable. Mais, cette démocratisation naissante crée un trouble : la modernisation factice, voulue par le haut, est de plus en plus menacée par l’islamisation rampante. Résultat, une confrontation inévitable entre laïcs et religieux.

Même si je défends personnellement une lente et habile sécularisation, de l’intérieur de nos sociétés, je trouve que le disque du moment comporte plusieurs fausses notes et qu’il est loin de refléter la priorité du moment. Or, le disque du moment occupe le haut du pavé au niveau du discours médiatique et, du coup, relègue au second plan des questions plus cruciales et plus urgentes sur le terrain. J’aimerais brièvement en lister deux en particulier qui me semblent peu saisies ou traitées avec un manque de vigilance.

La première est la capacité de traiter des questions du bien commun, de l’espace public, par la concertation, non par la violence. Certes, il est possible -et on le voit clairement dans les avis religieux prononcés dernièrement- que la rigidité morale s’interpose et interdise la différence. Mais il se peut aussi que des acteurs soient cataloguées libéraux, conservateurs fréquentables voire gauchistes radicaux et soient rétifs au dialogue et à l’acceptation de ce processus qui fonde la démocratie : la possibilité de parvenir aux meilleures résolutions, ensemble sans concessions sur l’éthique et les convictions. Et puis, il est visiblement prouvé que l’Etat, arbitraire, makhzénien, recourt de manière démesurée à une violence illégitime qui ne fait qu’exacerber les tensions, non les canaliser. De ce point de vue là, l’esprit du gramophone routinier et obtus omet de voir que l’essentiel est moins l’identité et la position des acteurs que leur capacité à se concentrer sur le terrain de jeu et faire évoluer la société dans le respect pacifique des multitudes et des divergences.

La deuxième qui en découle est notre capacité à distinguer dans cette tension sourde qui traverse la société, le feu sain de la passion, de la colère, qui peut être libérateur d’énergies communes, du feu malsain qui consume tout et arrache aux êtres l’envie d’être ensemble. Là aussi, le disque du moment nous empêche de regarder de plus près les motivations des insoumis, des dissidents, des casseurs, des grévistes, des manifestants, leurs motivations de départ et leurs frustrations du moment. Or, l’accumulation de tant de rancœurs non élucidées, de tant de violences sous analysées, menace d’accoucher d’une montagne insurmontable.

Alors, tant que nous n’avons pas pris la mesure de ce Big Brother médiatique, discursif, hégémonique, qui nous détourne souvent de l’essentiel, à notre insu ou avec notre consentement inconscient, je ne suis pas sûr qu’on l’aura réellement enterré. 

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