La prochaine guerre sera numérique

Le monde connaît actuellement trois formes de chamboulement, toutes nées dans le Net, qui semblent passer inaperçues et dont nous commençons à percevoir les manifestations poindre à l’horizon. La première concerne l’accès aux informations sensibles, longtemps protégées par le secret d’Etat ou les clauses de confidentialité des grandes entreprises, et qui s’avèrent de plus en plus utiles au public pour juger de la probité de ses élites. En effet, la méfiance est de plus en plus de mise et sans les fuites (leaks) organisées qui permettent à des journaux et sites d’information (ex : Mediapart en France, Wikileaks ou, à une moindre mesure le site Lakome au Maroc) de briser le mur du silence officiel érigé en face, cette faille appelée de plus en plus à s’élargir n’aurait jamais été entamée. Mais avec les Anonymous qui s’en mêlent lorsque les forteresses de l’information sont infranchissables, comme c’est le cas de la dernière cyber-attaque d’Israël, cela montre que l’impatience des publics face à l’arrogance des gouvernants va crescendo.

La deuxième forme de révolution secrète qui germe dans le monde numérique concerne la négociation ardue qui se profile entre les Etats et les gros propriétaires et diffuseurs de contenus sur le Net. Je veux parler là de Google, Facebook et Microsoft. Avec un chiffre d’affaires dépassant les 50 milliards dollars en 2012, pour le premier, et un sous-produit de plus en plus rémunérateur, appelé Youtube, les fleurons de l’économie américaine sont confrontés à un nouveau dilemme. Leur propension à faire du chiffre et des adeptes dépend, plus que jamais, de la volonté des Etats nationaux et de leurs opérateurs téléphoniques, à étendre leur infrastructure. Or, ces derniers rechignent à le faire pour, en gros, en faire profiter des mastodontes de l’économie transnationale qui ne leur reversent pas un kopek. Mais, quelque part, ils sont acculés à le faire, du moment que les contenus diffusés par ces grosses machines créent du désir, du débat et de l’attraction virale chez leurs citoyens. De ce fait, les gouvernements (hormis des super puissances comme la Chine) savent qu’ils peuvent devenir impopulaires s’ils venaient à s’opposer aux intérêts des gros producteurs de contenus en ligne, devenus alliés objectifs de leurs contribuables.

La troisième source de chambardement de l’ordre établi sur le Net concerne la montée en puissance des opinions privées, dont la somme tend à évincer l’opinion publique. Dorénavant, c’est aux groupes et aux individus qui s’expriment le plus fort, le plus souvent et le plus massivement sur le Net que les faiseurs de politiques et producteurs de contenus culturels tendent l’oreille. Avec cette nouvelle donne, la hiérarchie entre émetteurs et récepteurs de savoirs et d’informations s’abolit au profit d’une prise en compte excessive des attentes et des réactions probables. Le comble est que ces lobbies vociférateurs ou individualités plus bavardes que d’autres sur le Net deviennent à la longue des prescripteurs d’un nouveau mode de politiquement correct. Ils deviennent aussi un nouvel enjeu de marketing pour les néo publicitaires qui façonnent les messages et les emplacements en fonction des cyber-profils.

Ces trois changements, mis côte à côte, nous montrent qu’au nom du « peuple », de la « masse » ou encore pour faire plus in, de « l’horizontalité », une guerre sans merci se profile entre intérêts privés et intérêt public, entre la somme des libertés individuelles protégée par de grosses entreprises et des Etats qui ont du mal à assumer la surveillance par le bas de citoyens hyper-connectés.  

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