Je vote Socrate contre Platon

L’autre jour, des amis réunis sans but précis, se sont mis à se chamailler à propos des rhéteurs new age, Tariq Ramadan, Michel Onfray et bien d’autres savants qui ont franchi le Rubicon des media pour y devenir des intellocrates. Certains s’attardaient sur leurs postures idéologiques et d’autres sur leur usage excessif des media. Et sur les deux points, je me suis retrouvé en désaccord avec la plupart d’entre eux. J’ai réalisé après coup que je soutenais, de bout en bout, une thèse socratique, alors que ceux qui s’opposaient à moi, étaient plutôt platoniciens.

Quel lien ont ces deux précurseurs de la philosophie avec le lien hypermoderne des intellectuels avec les media ? Platon avait une attitude ésotérique, élitiste, considérant que seule une poignée d’initiés aspirait à la vérité, que la plèbe, les petites mains et les femmes, était condamnée à la grotte des illusions, en attendant que les sages leur éclairent le chemin. Socrate, quant à lui, a fait le choix de se frotter aux hommes et femmes, de les faire accoucher de leurs savoirs, même les plus communs et anodins, partant du principe que seul le dialogue, la controverse et le chemin du doute partagé pouvait aider à voir clair dans les choses de la vie et de la métaphysique. Partant de là, il a défendu les bienfaits du pharmakon. Entendez la cure des âmes par l’usage du verbe, l’expression des maux et la communication des différences. 

Dans la critique formulée par mes amis à ces intellectuels hyper-médiatisés, pointe l’éloge d’une certaine conception du savant, isolé, distant, quittant rarement son temple pour échanger avec la plèbe et devenant par là même un prophète profane, fort attendu et courtisé. Pour eux, jouer le jeu de la visibilité revient à se banaliser, à devenir aussi vulgaire que son auditoire, et in fine, prisonnier d’un marché de dupes, où l’offre et la demande de parole avisée est en surenchère permanente.

Face à ce procès, qui rappelle bizarrement celui intenté à Socrate, j’ai deux objections. La première est que ces intellectuels ne sont pas des détenteurs de vérités, mais juste des passeurs de sens parmi d’autres, forcément orientés, forcément idéologiques, mais pluriels, et du coup soumis constamment, par le dispositif médiatique, à une vigilance de spectateurs émancipés du rôle passif que l’on veut bien leur assigner.

La deuxième objection est que le temps de l’intellectuel organique, tel que pensé par Antonio Gramsci est révolu et que nous sommes aujourd’hui au mieux face à des connecteurs organiques. La force de ces hommes et femmes qui prennent la parole publiquement, sur les réseaux sociaux, n’est plus dans leur capacité à orienter les consciences, mais dans leur habileté à faire lien, assembler, des consciences disparates. Le fait même qu’ils soient au centre d’un dispositif mutant, passant de chaînes numériques à Youtube, en transitant par des forums interactifs, les met parfois au cœur d’une maïeutique qui les dépasse.

Evidemment, les usagers ne sont pas d’une sagesse exemplaire, tout comme les producteurs de discours ne sont pas tous exempts de relents de prêche et de manipulation. Mais ce n’est pas cela qui importe, à la fin. L’essentiel est que s’installe au cœur des stratégies médiatiques, domestiquées par l’infotainment, le talk show et la télé-réalité, des voix alternatives suffisamment audibles pour créer des moments de pause, salutaires, dans ce flux cathodique ininterrompu.

Et surtout que ces mêmes voix sortent de l’écran et redescendent dans les agoras forcer des remue-méninges, parce qu’il ne faut jamais l’oublier, le premier media, est l’école et la cité. C’est la plus grosse leçon que nous a légués, en temps de crise de sa propre cité athénienne, le grand penseur grec, Socrate.

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