Héritière : question de genre ou de tempérament ?

La transmission de l’entreprise familiale privilégie dans de nombreux pays les fils sur les filles pour continuer de veiller sur l’avenir du patrimoine. Même si les ainés, les transmetteurs, considèrent lorsqu’ils sont interrogés que la compétence est le critère déterminant pour choisir un successeur, dans les faits les fils sont le plus souvent préférés à leurs sœurs. Ainsi en Turquie, selon une étude réalisée en 2010, seulement 4,2% des successeurs choisis dans les entreprises familiales sont des filles des dirigeants[1].

Le cas de GülerSabanci est ainsi remarquable. En 2004, elle succède à son oncle, et ce malgré la présence de nombreux prétendants mâles. Elle préside depuis, le groupe Sabanci Holdings, un des trois plus grands conglomérats turcs et devient la représentante de la troisième génération à la tête de l’entreprise contrôlée à hauteur de 60% par la famille. Les chiffres font tourner la tête : les revenus du groupe s’élèvent à 9,4 milliards d’euros en 2011, et sont réalisés par plus de 70 entreprises du commerce de détail, de l’énergie, du ciment et des télécoms.  Alors pourquoi elle ? Pourquoi une femme ?

Très jeune, Güler, la fille du fils ainé, est confiée aux soins de son grand père, le très vénéré fondateur du groupe, HaciÖmerSabanci, lui même père de six garçons. Elle est l’ainée de ses petits enfants et alors qu’elle visite les usines qu’il a créées, il lui brosse le portrait de son avenir  de femme : conduire, travailler dans l’industrie et porter des pantalons.  Fraîchement diplômée de l’université elle rejoint en 1978 la division pneumatique du groupe, Lassa et fait ses armes dans ce milieu « d’hommes ». Peu à peu elle apprend tous les rouages de cette industrie, et en garde un gout prononcé pour les projets industriels d’envergure.

Son oncle, SakipSabanci, est son mentor dans le groupe. Pendant 27 ans, elle le suit pas à pas et apprend directement de lui, l’héritier du fondateur tous les aspects d’un groupe qui devient au fil des années de plus en plus complexe. A sa mort, alors qu’elle n’est âgée que de 49 ans, elle est choisie par la famille pour lui succéder. Elle prend alors le destin du groupe à bras le corps, sans se contenter de gérer le patrimoine. Chaque fois que nécessaire elle sait céder des participations pour se recentrer sur les activités stratégiques du groupe et se développer en s’adaptant aux exigences d’un environnement turc en perpétuelle évolution.

Mais ses actions ne s’arrêtent pas à l’industrie, et elle a su aussi impliquer le groupe dans la société civile et en faire un acteur significatif du monde de l’éducation et des arts. L’université Sabanci nait dans un quartier périphérique d’Istanbul en 1999 et le Musée Sabanci ouvre ses portes à des expositions temporaires en partenariat avec les musées étrangers depuis une dizaine d’années et enrichit régulièrement son fonds d’œuvre d’art ottoman.

Le destin de GülerSabanci est extraordinaire et les experts ne s’y trompent pas : en 2011, le Financial Times la considère comme la 2ème femme d’affaires la plus puissante et le dernier classement Forbes des 100 femmes les plus puissantes du monde (toutes catégories confondues) la place au 78ème rang d’une liste qui ne compte aucune marocaine.

Son histoire est pourtant la preuve, que même dans des sociétés traditionnellement patriarcales, les héritières peuvent être légitimes.

 

[1]Tatoğlu& al. (2010), Succession Planning in Turkey, International Journal of Small Business, 26 (2)

 

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