Edito 21: Iceberg médiatique et fonds économiques

Le monde des médias ressemble de plus en plus à une bulle, un globe de verre qui aspire et englobe ses usagers, non une surface plate, extérieure à eux, qu’ils se contentent de lire ou regarder. Par son esthétique tactile, ses modalités multi-services, sa génération perpétuelle de pratiques et attentes inédites, ce monde-média opère un changement de paradigme majeur. Il ne s’agit plus d’une société de spectacle, de consommation passive, de produits de divertissement affichés pour détourner de la cité, mais d’une société de surinformation, de surabondance, où le désir des usagers est un moteur de choix différenciés pris en charge par l’offre élastique proposée.

Là-dedans, la participation à la construction de la cité, supposée être une des finalités majeures des médias, devient une option parmi d’autres. Regarder un film à la demande, lancer une pétition à large échelle, accéder à l’information économique, heure par heure, télécharger des jeux à toute heure, le monde des possibles dans le monde-média jouxte l’infini. Mais si ce vague sentiment que les médias aujourd’hui sont stimulés par l’économie du désir va crescendo, la conscience du rétrécissement des espaces d’expression et des possibilités critiques devient de plus en plus aiguë.

Pour expliquer ce paradoxe, il est important d’aborder la complexité à l’œuvre, à partir de deux entrées au moins. La première est la compréhension des ressorts du capitalisme cognitif, où les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) constituent aujourd’hui une grappe de multinationales rendues hyperpuissantes par le désir et le labeur consentants d’usagers-consommateurs-citoyens. Cela implique l’appréhension du monopole des grandes bases de données mondiales

par les États-Unis et des contraintes d’investissements pour les États-nations de la part d’usagers en demande exponentielle de haut débit ; ce qui suppose comprendre comment tout cela profite essentiellement aux GAFA et marginalement aux économies locales, aux entreprises et encore plus marginalement aux citoyens vigilants.

La deuxième voie concerne la déconstruction du mythe de quatrième pouvoir en décortiquant les relations qu’entretient le vieux couple journaliste-décideurs (politiques, économiques, etc.) dans chaque pays, au moment où s’effondre le poids de l’intermédiation, où tentent de s’imposer les usagers et où se construisent de nouvelles oligarchies autour de la surveillance de l’information. Elle révèle autant des stratégies de connivence que d’éviction. Dans ce contexte, la production de contenus consommables devient plus courante et monétisée que la recherche d’informations rares et protégées. Cela met, partout, de plus en plus hors circuit les fortes subjectivités journalistiques en faveur de masses de prolétaires volontaires de l’information. Le potentiel libéral, même libertaire, de blogueurs ou lanceurs de médias alternatifs, n’est pas épuisé mais, quelque part, la nouvelle économie de l’information en préfigure largement les nouvelles limites politiques. Comme si le sommet de l’iceberg médiatique, tout clinquant qu’il soit, se diluait dans les fonds économiques. 

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