Plus un sablier qu’une montgolfière

Plus un sablier qu’une montgolfière

Plus un sablier qu’une montgolfière ! Ce titre un peu énigmatique évoque en fait deux manières contrastées de représenter, dans une vision sociodémographique, ce fameux «milieu» que composeraient dans le paysage social, les couches moyennes. Une société peut être dite «en montgolfière», lorsque la pyramide combinant les échelles de revenus, niveau des diplômes et professions est presque plate en son sommet, largement évasée au centre et en cube vers le bas. C’est la forme générale que prennent aujourd’hui la plupart des sociétés dites avancées, où les écarts se sont radicalement réduits ces dernières années entre, disons le monde stable des classes ouvrières, devenu d’ailleurs de plus en plus celui des employés, et celui des cadres, avec, au sommet, une minorité de riches, et dans le bas un volant de pauvreté réduit, même s’il est plus important et consistant que le monde des riches. En revanche, la figure du sablier évoque une société dont le centre est en quelque sorte étranglé, goulot étroit d’articulation entre un bas, monde de pauvreté et de précarité, largement évasé, et un col étroit, celui des riches et des nantis,  qui forme la partie haute. Entre, les deux, un étroit goulot, celui de ces «couches moyennes», dotées de revenus réguliers sans être riches, à l’abri de la précarité sans pour autant posséder.

Catégories démographiques et incertitudes statistiques

Nul doute aujourd’hui que, au regard des quelques données que l’on peut rassembler sur les niveaux de revenus et de diplômes, le Maroc est bien une société en sablier. Du moins, bien sûr, si l’on se contente, et comment faire autrement, de ce qui est mesurable en la matière… Car il y a deux inconnues de taille qui donnent à la société marocaine des contours très flous : la question des économies et revenus informels d’une part, dont on pressent l’importance sans en mesurer ne serait-ce que les contours, et la migration de l’autre, vaste continent inconnu où 3 292 599 personnes difficilement identifiables socialement, (source, chiffres consulaires marocains 2008), continuent pourtant à participer, à leur manière, à la richesse générale du pays.

Sur la seule base des catégorisations socioprofessionnelles, on peut répartir la société marocaine en quatre grandes fractions de taille et de démographie évidemment inégales. La pauvreté bien sûr, la grande pauvreté même1, celle qui domine le monde rural montagneux, caractérisée par le sous-développement, l’analphabétisme et des conditions de vie qui condamnent ceux qui les vivent à des comportements de survie. Selon les chiffres, controversés du HCP, cette situation concerne 9% des Marocains en 2007 2. C’est un problème rural essentiellement même si, tous les travaux ethnographiques en attestent, il existe bien des pauvretés urbaines, à Casablanca notamment. Pour l’essentiel, ces pauvretés urbaines s’inscrivent cependant dans un second grand groupe social caractérisé par la précarité plus que par la pauvreté. Ce groupe est formé des revenus et des conditions de vie qui, s’ils sont suffisants pour vivre légèrement au-dessus de la misère, sont cependant fortement soumis à des aléas et des fragilités 3. C’est la situation qui caractérise une grande partie des urbains vivants en bidonville ou dans d’autres formes d’habitat précaire, comme certains quartiers populaires des grandes villes. Ces deux univers, constitués en gros de 30 % de la population marocaine totale, peuplent le fond du sablier.

Profession, diplôme  et salaire

Au-dessus, on peut donc regrouper des mondes socioprofessionnels dont les revenus sont grosso modo assez stables, qui vont des catégories d’employés et d’ouvriers des grandes entreprises au monde de la petite fonction publique, englobant  certaines catégories de petits cadres. Ces catégories, selon les chiffres du recensement publiés par le Haut Commissariat au Plan (HCP), représentent par exemple, pour les cadres supérieurs et moyens, les professions libérales, les chefs d’entreprise et les responsables de la fonction publique, un peu plus de 837 000 personnes, en grande majorité (près de 85%)  installées dans les villes. Même chose pour les employés, les intermédiaires financiers et commerciaux et les commerçants qui étaient 1,7 million selon les mêmes sources en 2004 avec, là encore, un taux très fort d’urbains (70%). Les deux catégories confondues constituent un peu plus de 20 % de la population active marocaine.

On peut aborder ces données par un autre critère, peut-être plus expressif que la profession, le niveau de diplôme. En 2004, ils étaient 670 000 à avoir un niveau supérieur ou égal au bac. Il est d’ailleurs intéressant de signaler que, chez les cadres moyens par exemple, ils sont 187 sur les 478 000 à avoir un niveau d’études supérieur au bac, soit un peu plus de 39 % de la catégorie… On est loin cependant d’avoir dessiné là des contours très précis aux univers sociaux que nous cherchons à identifier. Car, même si ces mondes sont minoritaires, il y a, à l’intérieur de ce petit centre, de grandes disparités… On peut le voir par des données sur les salaires et les niveaux de revenu.

Dans la fonction publique marocaine par exemple, les salaires mensuels, hors primes et gratifications exceptionnelles, sont très variables selon les statuts et les ministères employeurs.  Les conditions de vie varient évidemment selon que l’on est célibataire ou marié, avec ou sans enfants, rural, urbain ou métropolitain. Allons dans la description fine: un membre des forces auxiliaires (mokhazni) marié, père de 2 enfants, perçoit un salaire mensuel net de 2475,73DH, une (ou un) secrétaire d’administration publique marié(e), mère/père de 2 enfants gagne

2312,61 DH. Un professeur universitaire,  marié et père de  2 enfants, peut percevoir un salaire mensuel net variant, selon le grade, de 12 388,71 DH à 24 437,83 DH. Un  inspecteur des finances, membre  du corps de l’Inspection générale des finances, marié et père de 2 enfants, peut percevoir un salaire mensuel net, variant selon le grade, de 3 727,35 DH à 21 617,65DH4.

L’accès à une école «haut de gamme», un facteur discriminant

Pardon pour cet inventaire un peu fastidieux. Il permet de comprendre que, lorsque le coût annuel d’une scolarité dans une école privée marocaine prisée varie entre 15 000 et 20 000 DH (estimation sommaire à base d’un sondage restreint), et qu’elle s’élève dans la mission française pour les élèves marocains à 25 272 DH (en maternelle) et 30 456 DH (au lycée)5, le nombre des fonctionnaires potentiellement capables d’offrir cette scolarité haut de gamme à leurs enfants se compte en quelques milliers à peine. Et il ne suffit donc pas d’être membre de la fonction publique pour appartenir aux classes moyennes, surtout si l’on tient compte de la définition que nous en donnons dans ce dossier : être en capacité de faire, pour soi ou par ses enfants, un mouvement de promotion sociale.

L’incertitude et le flou de cette catégorie tient donc justement aux tensions que peuvent générer des conditions de vie très contrastées. Pour terminer la description sommaire de ce paysage social marocain, signalons qu’au-dessus de ces couches moyennes, résident ceux que l’on peut désigner comme nantis, à la fois parce qu’ils ont des conditions de vie confortables, mais surtout parce qu’ils peuvent envisager de maîtriser relativement le long terme, voire de rendre meilleur leur avenir.Ils peuvent le faire, soit en offrant des études longues et diplomantes à leurs enfants, soit en acquérant des biens, immobiliers surtout, soit les deux. Laissons pour un autre dossier le sommet très pointu de cette pyramide, constitué par les quelques grandes familles d’industriels ou d’affairistes qui constituent au Maroc l’univers des «riches» et revenons au détroit du sablier.

On peut donc affirmer simplement que, s’il est un univers socialement flou, qui va des petits fonctionnaires, des employés du secteur privé, jusqu’aux cadres, publics et privés, formant une classe moyenne, sauvée de la précarité, il est traversé de frontières très précises, de barrières élevées, entre ceux qui ont des moyens de mobilité sociale et d’amélioration significative de leurs conditions de vie, et ceux qui ne les ont pas. Selon la situation du conjoint, le nombre d’enfants à charge, le poids des dépendances familiales et le lieu de résidence, selon enfin la possibilité d’accéder, outre son salaire, à des revenus rentiers (primes, bénéfices extérieurs…), les différences ne seront pas simplement d’aisance mais socialement cruciales car, à revenu et statut égal, certains auront des moyens de mobilité sociale, notamment par l’accès de leurs enfants à la scolarisation dans des établissements privés, que d’autres n’auront pas. 

En 2008, 9000 élèves marocains étaient inscrits, toutes classes confondues, dans un des établissements de l’AEFE (Agence de l’enseignement français à l’étranger), les plus prisés et désirés par les parents marocains6. C’est un chiffre incontestable qui donne bien la mesure de l’étroitesse du sablier.

Même en élargissant le cadre de référence et en adoptant une acception élastique des classes moyennes, on se rend compte que le nombre d’élèves inscrits dans des écoles supérieures pouvant les mener au marché du travail demeure ridicule. A l’entrée, 22 4567 d’entre eux se retrouvent dans l’enseignement supérieur privé (toutes gammes confondues). Aucune étude objective ne permet d’évaluer le nombre de sortants intégrés dans le marché du travail. Mais si l’on prend le cas d’une école cotée sur le marché, les dernières statistiques (2008) nous apprennent qu’une promotion de Bac+5 connaît une déperdition de 25% et accède au marché à hauteur de 70% (au bout de 3 mois). Sachant que des diplômés aussi demandés ne courent pas les rues, très peu sortent annuellement avec des chances aussi élevées de faire fructifier leur formation dans un emploi valorisant. Par ailleurs, le nombre de lauréats issus des instituts et écoles supérieurs marocaines publiques, censés faire fonctionner l’ascenseur social, ne dépasse pas 37398 jeunes cadres (ingénieurs, managers, journalistes…). Le programme 10 000 ingénieurs tente de pallier ce manque, mais les chemins de traverse qu’il emprunte (formations inégales entre les universités et les écoles) laissent sceptique.

Le téléphone portable et Internet, des critères de mesure fiables ?

Une autre manière, elle aussi statistiquement sommaire et floue, de mettre en évidence ces catégories, passe par la description des comportements, des habitudes de consommation, et des ségrégations qu’elles génèrent. Certes, par exemple, la possession d’un poste téléphonique mobile n’est plus discriminante (fin septembre 2008, selon les données de l’ANRT, ils sont  22 461 000 abonnés au parc mobile). En examinant cependant le type d’abonnement, on constate que 96,04% des abonnements sont en prépayé, contre 3,96% pour le post-payé. En somme, 2,86% de la population marocaine, peut s’offrir le «luxe» d’un abonnement longue durée (de 12 à 24 mois) pour son téléphone mobile. C’est le type d’abonnement qui «classe», plus que la possession d’un appareil mobile…

Autre exemple, l’abonnement Internet. Les chiffres des abonnés, jusqu’en 2007, nous renseignaient sur trois indicateurs d’aisance : la possession d’un ordinateur,  celle d’une ligne de téléphone fixe et un abonnement longue durée. Ils étaient 15% de Marocains à posséder un ordinateur dans leur foyer en 2006, 1,3%  à la même date étaient abonnés à Internet, soit 390 000 lignes… Certes, en 2008, les chiffres ont explosé, avec un parc Internet qui a plus que doublé, atteignant 689 545 lignes.

Regardons cette bulle de plus près. L’introduction des services Internet 3G au Maroc depuis le mois d’avril 2007 explique cette explosion. Ils sont 200 306 abonnés au service d’Internet 3G en fin septembre 2008, soit une augmentation de 512,12% en une année. Or, c’est là où le bât blesse. Ces services peuvent être sans engagement et sans abonnement, ne nécessitent pas une ligne fixe de téléphone, offrent même la possibilité de recharger l’abonnement pour une journée et un montant de 10 DH. L’un des opérateurs offre même un ordinateur à un prix très modique, en contrepartie d’un abonnement 3G. Du coup, l’abonnement à Internet ne peut plus être pris pour un indicateur fiable de classement social

La voiture et le crédit à la consommation

Même chose, plus étonnante peut-être, pour les propriétaires de véhicules de tourisme, ils étaient 88 020 en 2005 à acquérir une voiture neuve et 295 841 à acheter une voiture d’occasion, sur un parc total de 1 477 330 de voitures la même année9. Au Maroc, la voiture, contrairement au standard des pays développés, est encore un bien discriminant. Autre indicateur, encore plus net, sur le crédit bancaire : 116 585  particuliers ont obtenu une autorisation de crédit en 200610, ce qui paraît être, dans la représentation courante, un critère très stratégique d’identification de comportements «classes moyennes». Un bémol, ce nombre modique de bénéficiaires de crédits à la consommation englobe aussi des demandeurs occasionnels (rentrée scolaire, fête du mouton …). Or, dans ce cas, l’accès au crédit donne parfois à peine un semblant d’appartenance (aux classes moyennes), parce que les personnes concernées s’en sortent par à-coups.

Notez que dans le secteur du crédit à la consommation, comme dans la vente de voitures, un revenu considéré comme de classe moyenne débute à 2500 DH par mois, une fois tous les crédits payés. Certaines franges de la classe moyenne constituent, du coup, la catégorie sociale la plus endettée auprès des banques et en ce sens, la plus fragile à l’instabilité des prix à la consommation, car tenue à rembourser ses dettes.

Autre critère très discriminant, les vacances et plus encore, les voyages à l’étranger,  spécialement en Europe : ils sont 243 672 Marocains en 2005 à avoir obtenu des visas touristiques pour les pays de la zone Schengen, soit 0,82% de la population marocaine. La même année, ils étaient un peu moins de 1,9 millions de Marocains à être sortis du territoire marocain, dont un peu moins de 600 000 par avion.

Au final donc, quel que soit le caractère parfois impressionniste des données recueillies, elles permettent de mettre en lumière ce que l’on a appelé ici un effet sablier. Pour autant que l’on puisse identifier des comportements de classes moyennes, dans la société marocaine, ils sont, minoritaires, distinctifs et ségrégatifs, plus que porteurs d’effets de masse. 


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