Travail dans la société marocaine ; quel statut ?

Comment les Marocains  aspirent-ils à vivre dans une « société salariale » ? Les réflexions  ci-dessous  apportent un éclairage sur l’évolution de la perception du travail par la société, mais aussi par les diverses formes d’introduction  des entreprises en milieux  urbain et semi rural.

Que revêt aujourd’hui le travail dans la société marocaine en mutation ? Le travail n’est plus considéré comme une simple occupation. Ce n’est pas faire preuve de relativisme culturel que d’avancer que le statut du travail dans les sociétés musulmanes et maghrébines a longtemps été considéré comme synonyme d’occupation. Le travail de Pierre Bourdieu sur l’Algérie et celui de Paul Pascon sur le Maroc ont fait valoir que le travail ne s’oppose pas au chômage mais à la paresse : «Il y a toujours quelque chose à faire, y compris pour un Berger tailler sa flûte », écrivait P. Bourdieu[1]. L’ordre social, ou le contrôle social, peut pardonner à l’individu d’être au chômage, mais est stigmatisé quiconque ne présente pas un handicap objectif qui l’empêche de travailler, et qui fait preuve, ce faisant, de paresse. Or, aujourd’hui, à l’aune de mon terrain, il y a bel et bien une centralité du travail salarié. L’aspiration à un salaire d’appoint régulier dans les entreprises paraît être la motivation essentielle des travailleurs marocains. Si l’entreprise est perçue comme le réceptacle de leurs attentes et l’objet de leurs aspirations, - nombre de candidats au travail portent des projets avant d’intégrer l’entreprise comme celui de rencontrer un conjoint, de réaliser un projet immobilier ou encore celui de l’obtention d’un visa pour émigrer en France -, elle approfondit et instrumentalise aussi le clivage entre les salariés déclarés et les occasionnels en favorisant une sorte de « nomadisme salarial »[2]. C’est là toute l’ambivalence du monde du travail au sein de ces entreprises.

La société marocaine était-elle entrain de vivre une transition allant de la nécessité sociale de s’occuper à l’impératif économique de travailler ? L’urbanisation grandissante, la scolarisation généralisée, la massification du travail féminin et l’ouverture du Maroc à l’internationalisation des dynamiques économiques contribuent à promouvoir la centralité du travail non seulement comme contrepartie salariale mais en tant que pourvoyeur d’un statut social, voire d’une dignité. Plusieurs ouvrières enquêtées pointent clairement cette vision du travail : « A Casablanca, ce n'est pas drôle, soit tu travailles et tu deviens digne ; soit tu te tailles les ongles et tu seras la risée de tout le monde ».

 

[1] Travail et Travailleurs en Algérie, Paris, 1963, Ed. Mouton.

[2] B. LABARI, La fabrique du nomadisme salarial par l’économie-monde. Remarques à partir du cas marocain, in Jean-Pierre Gélard (dir.) Travailler plus, travailler moins, travailler autrement, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2007.

 

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