Origines et évolutions du travail

Ce billet s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche sur le sens et la valeur que l’on accorde au travail dans le contexte marocain. Ce qui suit fait l’objet d’une brève synthèse sur l’évolution de la notion de travail dans le monde, avec une mise en lumière d’éléments problématiques actuels à l’aune du thème des modes de production nouveaux dans les entreprises.

L’apparition du mot « travail » est relativement récente. Cela ne signifie pas que la réalité désignée par ce mot le soit, ni qu’il n’eut existé de sociétés complètement oisives. Mais, des économies de cueillette à la division du travail la plus élaborée, nos sociétés sont aujourd’hui   délibérément perçues comme orientées par le travail.

L’exemple de la Grèce antique nous montre ce qui fit longtemps défaut pour que le travail acquît une place aussi centrale. L’artisan, a fortiori l’esclave ne pouvait se concevoir comme producteur de valeur sociale : sa production n’était évaluée que sous son seul aspect de valeur d’usage et de valeur de celui auquel elle était directement destinée[1]. Nous retenons par là-même que ce rapport de travail transformera les artisans en citoyens, mais par-delà et malgré cela. Il est à noter à cet effet que dans l’étymologie du mot travail réside l’idée de torture (tripalium) ; l’affranchissement naissant de la contrainte.

La deuxième rupture quant à l’évolution du rapport au travail se manifeste avec l’essor du capitalisme industriel qui a donné naissance à la conception moderne du travail. Avec le marché et le salariat, tous les travaux effectués doivent être comparés, mis en relation les uns avec les autres ; le travail n’est plus perçu sous son aspect concret, comme valeur d’usage, mais comme valeur d’échange. C’est désormais par son apport de travail que chacun participe à la société, conçue elle-même comme essentiellement définie par le travail.

La contrainte demeure une notion centrale dans l’appréhension et la compréhension du concept du travail. En effet, le travail est d’abord une contrainte vitale pour l’homme : c’est pour devenir citoyen que l’artisan ou l’esclave a travaillé, c’est pour faire face à ses besoins biologiques de nourriture, de protection contre les animaux et les intempéries que l’homme a travaillé, et c’est cette nécessité fondamentale qui fait du travail une action forcée, transposée en une contrainte de type économique dans le cadre de nos sociétés. Réside aujourd’hui un contraste saisissant entre le travail comme nécessité/discipline et le travail comme liberté/création. Dans le paradigme industriel moderne, la contrainte est plus inhérente aux modes d’organisation sociale, c'est-à-dire la division sociale et technique du travail (obligation) qu’au résultat de l’effort déployé pour parvenir à accomplir un travail. Ici prévaut la valeur d’utilité. Dans le deuxième paradigme postmoderniste (largement débattu actuellement par les penseurs[2]), le travail est perçu comme une activité intrinsèque, naturelle qui transforme la nature de l’homme dans l’accomplissement, dans et par sa création artistique, sa valorisation en tant qu’individu, et son estime de soi.

Travail, entreprise et production

L’évolution des modes de division sociale et technique du travail laisse entrevoir aujourd’hui une tendance vers l’empowerment des travailleurs. D’objet mécanique faisant partie d’une machine bien huilée, le travailleur devient petit à petit sujet pensant et agissant, capable de proposer du nouveau, de la valeur additionnelle et complémentaire à celle des autres travailleurs. Cette évolution, empruntée aux mouvements visant à réhabiliter l’humain dans l’entreprise, illustre finalement la vocation humaniste de considérer l’agent comme une personne à part entière, non instrumentalisée, mais plutôt comme un acteur dépassant le cadre de son entreprise, car acteur symbiotique avec son environnement élargi.

L’évolution des modes de production nous renseigne sur l’évolution du travail, et en particulier sur les méthodes de travail. Anticiper, coopérer et innover deviennent les mots d’ordre dans une conception modulaire de produits évolutifs et reconfigurables rapidement, où la R&D est de plus en plus nécessaire. Quelles implications ? Cela se traduit par une stratégie et un management marqués par une logique de coopération prenant le pas sur une logique de domination. Ceux qui réfutent l’ancrage du travail dans les principes postmodernes y voient ici une logique de coopération instrumentée et illusoire, tant la finalité de la domination ne s’altère pas au final. Sur le plan opératoire, les changements récents des logiques de production amènent les travailleurs en entreprise à emprunter ce qui découle des organisations matricielles, réticulaires et reconfigurables. C'est-à-dire que le travailleur auparavant compartimenté dans sa principale tâche et fonction, cumule aujourd’hui plusieurs responsabilités auprès de plusieurs commanditaires. Les exigences s’accroissent au détriment du temps que se donne le travailleur pour produire pour soi et se réinventer.

 

[1] Ce que Karl Marx appellera le travail abstrait

[2] Certains y voient plus une routinisation des précédentes divisions sociales et techniques du travail sous différents modes, d’autres y entrevoient le travail comme un legs de l’humanité, un objet historique. La Finlande teste actuellement la société sans travail, soit la fin du travail.

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