Les voix audibles viennent de l’intérieur

L’un parle de misère sociale et l’autre de misère sexuelle. Le premier est Mohamed Nassib, le jeune informaticien marocain qui crée le personnage virtuel de Bouzebal, et la seconde, la sexologue émiratie en niqab, Oum Mohamed. Le vidéaste dépeint, de manière quelque peu corrosive, en dessin animé et dans le langage du peuple (darija), la lutte des classes à l’aune des nouvelles stratifications, entre élite, parvenus, rentiers et discriminés. Et la seconde prêche, via son blog et Youtube, pour une sexualité féminine libérée, et parle sans tabous, de tout ce qui permet à la femme de jouir sans limites en couple, contre toute entrave machiste.

Le point commun entre les tribulations de Bouzebal et celles de la femme musulmane frustrée est qu’ils appartiennent à des réalités d’en bas, que vit la majorité des gens de l’intérieur de la société, dans leur vécu quotidien. Et la force de Nassib et Oum Mohamed est qu’ils ne parlent ni à partir d’un savoir docte, extérieur, plaqué, greffé sur le réel, ni à partir d’une posture élitaire quelconque, mais tout simplement du dedans. Ils sont audibles parce qu’ils empruntent le même code que leur public. Nassib utilise des termes qui suggèrent la proximité, comme « 3chiri » ou qui renvoient à l’inconscient collectif tel « Kili mini ». Quant à Oum Mohamed, elle casse l’image stéréotypée, normée, du prédicateur mâle, chaste, par celle d’une musulmane, même rigoriste, mais impudique.

Au-delà de ces deux exemples, il est clair, depuis que le monde arabe a connu, à des degrés divers et selon des dynamiques différenciées, un trémoussement populaire, que l’accès à la légitimité médiatique a pris une autre tournure. Ainsi, hier, le critère qui déterminait si quelqu’un était potentiellement audible, via les media, était ontologique : qui parle ? Quel support le propulse ? Cela était lié à sa notoriété, à sa légitimité de représentation voire sa longévité et son expérience, son nom, son statut, ses références, son savoir, son charisme et sa propension à être reconnu et adoubé par l’élite, politique, intellectuelle, scientifique ou culturelle (cela dépend de quoi il parle). Toutes ces conditions préfiguraient l’écho que pouvait avoir sa prise de parole en public. Il était, alors, supposé, que le public allait entériner cette valorisation préalable des « connaisseurs » et lui attribuer le crédit nécessaire, par voie de conséquence. L’audimat, dans le cas de la télévision, venait, après coup, intervenir pour corriger les écarts, mais les présupposés restaient les mêmes.

Aujourd’hui, le critère qui détermine si quelqu’un est effectivement audible, via les nouveaux media, emprunte une autre logique, liée parfois à sa spontanéité, son originalité, son langage, son look, et du coup à la perception qui est faite de son discours : qui l’écoute ? Combien le suivent, le « likent », le recommandent ou le commentent ? Son sens des réalités, sa capacité à dépasser les paroles convenues, son capital de public acquis précédemment, comme son apport en termes de savoirs insuffisamment sondés, donnent à sa prise de parole en public un poids tout de suite jaugé et vérifié en ligne. Du coup, ce n’est plus la position privilégiée, reconnue, à partir de laquelle il parle qui compte mais la pertinence et l’efficience de ce qu’il dit qui donne de la valeur à sa performance.

Cela montre, au fond, que plus les voix qui parlent proviennent du site même, du vécu, du réel, plus elles ont de chances de rencontrer une écoute attentive. D’où la nécessité que soient décloisonnés les espaces de production du savoir et du discours : la culture, l’art, la science et l’économie, tout comme la mosquée, la radio, l’université, l’entreprise et l’association, ne  peuvent plus rester étanches les uns aux autres. Au centre, se trouvent des sociétés en quête de sens, qui ne peuvent plus se suffire de savoirs éculés ni de réalités de façade. Parole aux excavateurs qui réinventent le réel autrement.

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