Le savant et l’entrepreneur

La rencontre orchestrée par la chaîne marocaine 2M, et annoncée comme exceptionnelle, entre le penseur Abdellah Laroui et le publicitaire Noureddine Ayouch, à la faveur de la polémique lancée par ce dernier sur l’institutionnalisation de la darija, est révélatrice d’une séquence civilisationnelle : le savant et l’entrepreneur[1] en face-à-face. Disons plus précisément un érudit solitaire, farouche, respecté pour sa science, et un businessman libéral, initiateur de projets socio-culturels, controversé pour son opportunisme communicationnel.

[photo manquante]

Le débat a été particulièrement suivi eu égard à l’incroyable avalanche de réactions qui l’ont précédé, dans les media classiques et en ligne. Regardons donc, non seulement ce qu’ont dit l’un et l’autre sur antenne, mais ce sur quoi ils ont été amenés à parler par le journaliste-animateur, Jamaâ Goulahsen, qui s’est voulu traducteur de perceptions dominantes au sein de l’opinion publique. Qu’est-ce que le dispositif médiatique et discursif de cette séquence nous apprend, au juste ?

Il nous renseigne d’abord sur un conflit de positions et de légitimités. Alors que l’historien Abdellah Laroui est interrogé sur la source de son savoir en termes linguistiques, son interlocuteur est interpelé sur sa proximité avec le pouvoir et soupçonné d’en abuser pour s’accorder le droit de lancer une telle pierre dans la mare (rehausser le statut de la darija !). Prise à rebours, cette posture nous renseigne sur une inversion de rôles. Il est révolu le temps d’autocratie frontale, où le pouvoir courtisait, cooptait ou se mettait à dos les intellectuels. Aujourd’hui, il s’est accommodé de leur place matériellement marginale et symbolique dans la société.

Par contre, il est venu le temps des affaires, de la communication et de l’attrait des investisseurs, où c’est dorénavant à l’entrepreneur de jouer plus subtilement le rôle de défenseur du trône[2]. Celui-ci est, bien évidemment, rendu suspect par le jeu de médiation télévisuelle, mais tout de suite réinstallé au centre du dispositif, comme celui qui énonce le sujet, trace le périmètre du débat et en détermine les enjeux. Le savant devient alors le noble adjuvent, celui qui apporte la contradiction ou tout juste la nuance nécessaire pour in fine légitimer la démarche.

Ce débat, opportun du reste, nous renseigne également sur une guerre de référentiels. D’un côté, les repères sont livresques, écrits, imposants par leur antériorité. De l’autre côté, ils sont oraux, puisés dans l’expérience du vécu, fragiles par leur nouveauté. Du côté du savant, l’arabe est perçu comme un legs civilisationnel à adapter, raboter, rendre digeste mais à renforcer parce que c’est une puissance linguistique et culturelle indéniable. Du côté de l’entrepreneur, l’arabe est apparenté à un boulet, dont il serait difficile de se défaire mais qu’il faut dynamiter de l’intérieur par la propulsion de la darija. Du côté de l’intellectuel, le souci est de préserver la culture savante, et du côté de l’homme d’action, celui de renforcer la culture populaire. Le savant, tout éclairé qu’il soit, se fait sage et prudent, craignant que la modernisation linguistique se transforme en dilapidation d’acquis culturels. En face, l’homme d’action veut vaquer au plus urgent, chambouler les pratiques existantes et transformer les critères d’apprentissage et de transmission de fond en comble. Deux mythes se confrontent alors : celui, conservateur, adepte de la culture haute, contre celui, néolibéral, qui prône le SMIG culturel et linguistique en vue d’actions concrètes sur le marché.

Ce débat nous a servi des visions arrêtées : élitiste ou populiste, sur déterminées par le haut ou par le bas. Or, c’est d’hybridité et de tressage qu’il s’agit, non de choix rationnellement tranchés. Il n’est pas question de choisir entre deux horizons, celui de la société de savoir et celui de la parole libérée. Une société qui mute a besoin des deux à la fois : de la dynamique que procure la darija comme source de créativité individuelle et comme liant social et communicationnel ; et de l’exigence de dépoussiérer l’arabe, avec un dosage subtil de la darija. Elle a besoin d’une école, libre et productrice de sens, à la fois. Comme elle est en manque d’un espace public informé, réactif et producteur d’idées, à la fois. Ce débat, binaire, fortement orchestré, a permis au moins d’en saisir la carence, en creux.

 

 

[1] Référence en contre-champ à l’essai de Max Weber, Le savant et le politique, 1919

[2] Lire l’entretien avec Mounia Bennani Chraïbi, « L’entrepreneur, nouveau défenseur du trône » in La revue Economia, juin 2009, en prolongement du livre de Rémy Leveau, Le fellah défenseur du trône

 

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