Le journaliste, le juge et le citoyen

Nous vivons actuellement, au Maroc, un paradoxe inédit. Alors qu’institutionnellement, le pouvoir central affiche une volonté de démocratisation (prenons-le au mot), des acteurs clés censés crédibiliser cet élan démontrent, par leurs attitudes, que nous en sommes vraiment loin. Je veux parler des juges et des journalistes. L’une des rares rencontres entre les deux, hors des tribunaux, dans l’espace public[1], nous révèle les trois raisons profondes pouvant expliquer leur scepticisme contagieux.

La première est que, contrairement aux tenants des deux premiers pouvoirs, exécutif et législatif, élus et désignés, censés faire bonne figure par souci de représentation et de servitude, les juges et les journalistes n’ont point de raison d’être sans autonomie vis-à-vis de l’Etat. Sinon, ils seraient dépourvus du crédit nécessaire pour observer, critiquer ou juger au mieux le cours des choses et pouvoir l’influencer. Or, le système politique marocain, incitant tout le monde à observer une certaine conformité de façade à la ligne tracée par le sommet de l’Etat, finit par amenuiser l’autonomie de ces acteurs qui en ont cruellement besoin pour peser dans la balance. Ainsi, qu’il s’agisse du juge devant traiter du cas de l’ex-directeur général du C.I.H, Khalid Alioua, relaxé après détention préventive (ce qui est en soi un retour à la normale), ou des éditorialistes qui ont commenté la lettre royale de condoléances adressée à ce dernier, avant sa relaxe, tous révèlent, ouvertement ou par omission, que face à un pouvoir discrétionnaire, qui passe outre les règles instituées, leur parole est vaine et sans effet. Et donc, leur autonomie, un luxe sans conséquence sur l’opinion publique et, par extension, sur la décision politique.

La deuxième raison que m’inspire ce magnifique travail sur la relation presse-justice, est que, de par leur rapport quotidien, permanent, avec des pans de la réalité, sociale, économique, politique, culturelle et morale, juges et journalistes sont les seuls à saisir le pouls de leur société et à devoir privilégier dans son traitement, les principes de vérité et de liberté. A contrario, les forces de l’ordre, tout aussi exposés, sont censées privilégier le principe de sécurité. Or, que remarquons-nous au Maroc ? Une propension de journalistes et juges, parfois, à ériger l’étalon de sécurité en priorité absolue. Le procès Igdim Izzik en est l’illustration parfaite. Son jugement par un tribunal militaire a été une aberration et la retenue des journalistes à le prouver par les faits, a été manifeste. Et ce n’est pas là une exception ou un accident de parcours. A chaque fois, une question hautement politique, hautement sensible, hautement délicate, vient interférer dans le débat et reléguer au second plan les principes de vérité et de liberté que juges et journalistes se doivent de mettre au dessus de tout.

La dernière raison au doute émis est que la capacité deux secteurs, cruciaux pour une démocratie, à se compléter au lieu de se tirer dessus mutuellement, dépend de leur degré de transparence. Il est normal qu’entre les deux, il y ait une rivalité, puisque les deux sont des contre-pouvoirs l’un pour l’autre. Mais quand les deux corps sont rongés par la corruption, le racket et la mise en avant des intérêts privés sur l’intérêt public, ils finissent par s’attaquer, se neutraliser et se décrédibiliser mutuellement. Ainsi, au Maroc, nous observons depuis une dizaine d’années, un acharnement mutuel dévastateur, avec d’un côté une justice d’abattage qui contribue à coup d’amendes exorbitantes et de jugements excessifs, à tuer les voix les plus libres de la presse, et d’un autre côté, une presse qui amplifie, à chaque fois que l’occasion se présente, les maux d’une justice qui peine à gagner son indépendance et à faire le ménage en son sein.

En somme, ces deux corps de métier, révélateurs de la santé éthique de la société, nous disent, subrepticement mais avec insistance, que sans des juges, en réels gardiens du temple juridique, et sans journalistes, en réelles sentinelles de la conscience publique, la démocratie resterait un projet abstrait sans garde-fous. En somme, sans juges et journalistes, libres, autonomes, audibles et influents, les citoyens resteraient sans relais et sans repère.

 

[1] Titre du rapport issu de la rencontre : « Organiser l’information, réguler la communication », Ed. UN University & CIDOB, Barcelone, Novembre 2012

 

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