La société de la surinformation

Entre Snowden et la CIA, le sniper de Targuist et la gendarmerie royale, le militant révélateur de Danielgate et la garde rapprochée du roi, l’humoriste Bassem Youssef et le général Abdelfattah Sissi en Egypte, un ordre ancien vacille. Qui surveille qui, aujourd’hui ? Qui a le pouvoir de déstabiliser qui, le citoyen fortement connecté ou les institutions partiellement déconnectées ? Qu’est-ce qui pèse plus lourd dans la balance, la puissance spectaculaire des autorités en place ou la puissance virale d’individus hyperinformés ?

Si l’on devait s’en tenir au destin des individus, nous serions tentés de répondre que la violence illégitime des Etats continue d’avoir le dernier mot, vu que le révélateur des programmes de la NSA est isolé du monde, que le créateur de l’émission hilarante « Al Barnamej » est exilé et sommé de déserter l’antenne, ou encore que le chasseur rifain des pots-de-vin ordinaires est en quête de reconnaissance. Mais cette lecture demeure restrictive. Et si nous nous demandons, plutôt, qui surveille qui, à quelle échelle et avec quels effets ? Regardant les choses à partir de ce prisme là, nous énumérons trois lectures possibles des mutations majeures à l’œuvre.

La première, pessimiste, nous dit que la société actuelle, quoique plus démocratique (ou aspirant à l’être) est en conséquence de quoi plus contrôlée. En effet, nous ne vivons plus dans une société de spectacle[1], qui ne fait que consommer de la publicité, des images et du plaisir, et reste inerte, hypnotisée. Nous sommes dorénavant dans une société d’information[2] où les individus parlent, participent, dénoncent, agissent, commercent, font des choix et, chemin faisant, laissent suffisamment de traces pour être surveillés de plus près voire exclus. Vu ainsi, nous aurions tendance à nous méfier de la démocratie virtuelle, et à croire qu’elle produit in fine des réflexes autocratiques dans le réel.

Une deuxième lecture, plus dialectique, pointe du doigt la dissymétrie entre les moyens mis en œuvre pour maintenir le contrôle par les institutions et ceux déployés pour rétablir le contrôle par les citoyens. En effet, alors que les Etats et leurs suppôts économiques et sécuritaires investissent de plus en plus lourdement dans les programmes de surveillance, les stockages de bases de données et les effectifs mobilisés, à titre prévisionnel, les évolutions technologiques et la mise à disposition d’informations qui s’ensuit, rendent l’action citoyenne, militante et dénonciatrice de moins en moins coûteuse et de plus en plus à portée de main.

Enfin, au-delà des structures visibles, parlons de culture et de tendances underground. Ce que les anti-héros identifiables et anonymes produisent, aujourd’hui, semble irréversible, déclencheur d’énergies et de dynamiques qui les dépassent. La tendance, concernant les secrets et mensonges d’Etat, est à la prochaine effraction, au prochain démystificateur. La société actuelle que j’appellerai de la surinformation nous révèle que les individus sont de plus en plus désillusionnés à propos des corps intermédiaires et enclins à demander des comptes et à enfreindre les codes secrets pour ouvrir les boîtes de Pandore qui préservent des intérêts inavouables.

Partant de là, deux voies se dessinent. La première, conservatrice, prône une régulation par la technostructure. L’exemple le plus patent est le projet de pénalisation du journalisme citoyen aux Etats Unis qui risque de devenir l’étalon à suivre. Dans ce cas, les journalistes reconnus seraient utilisés, à leur corps défendant, comme un bouclier institutionnel contre la propension sociétale à l’émancipation. La deuxième tendance, plus libérale, consiste à renforcer le professionnalisme des journalistes amateurs et à apprendre aux citoyens à déjouer les voies traçables du Net. C’est à cette tâche que s’attellent de plus en plus d’ONG qui investissent le virtuel pour le démocratiser. Et la force de la société de la surinformation est qu’elle permet à toutes ces voies de coexister et de se nourrir, et parfois se pervertir mutuellement.

 

 

[1] En référence au livre de Guy Debord, La société de spectacle, Gallimard, Folio, 1988

[2] Lire l’article « Big Brother aux pieds d’argile », par Alexandre Lacroix, Philosophie magazine, Octobre 2013

 

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