La religion des faits, bon Dieu !

L’une des plus belles pièces écrite, à la fin du XIX° siècle, par le dramaturge norvégien, Henrik Ibsen, Un ennemi du peuple, raconte comment Dr Stockman, médecin des thermes, révèle dans un rapport, analyses de laboratoire à l’appui, que les eaux d’un établissement de cure sont contaminées et nécessitent une fermeture des lieux, pour préserver la santé des riverains. Cette information de salubrité publique, il tient à la publier dans le journal local, Le messager, et provoque, du coup, un branle-bas de combat, au nom du tourisme, de la survie économique et de la préservation de secrets nuisibles à la collectivité. En effet, le frère du médecin, maire de la commune, et son beau-père, gros pollueur de la province, se liguent pour remonter l’opinion publique contre ce progressiste irresponsable de Stockman qui cherche à précipiter la chute de sa ville. Même le directeur du journal, pressé par les actionnaires et les annonceurs, finit par attaquer ce sombre médecin, diseur de mauvaise fortune. A l’arrivée, celui qui tient à dire la vérité à tous devient leur ennemi public, lynché par la plèbe à cause de l’opinion influente de quelques-uns.

Cette pièce, remise au goût du jour par plusieurs metteurs en scène[1], suscite des questions que l’on croyait obsolètes et qui redeviennent incontournables. En effet, toute la pensée post-moderne, devenue mainstream et même un support de pouvoir symbolique, repose sur au moins deux idées fortes : 1- la vérité en soi n’existe pas, il n’y que des représentations et constructions de vérités ; 2- les rapports de pouvoir capitalistique étant ce qu’ils sont, on ne peut qu’en constater la complexité, non prétendre en changer les mécanismes. Or, l’ennemi du peuple, ce scientifique délateur positif n’est autre que l’ancêtre des whistleblowers et autres gorges profondes prêts à mettre les fais au service des médias pour permettre in fine au citoyen, quel qu’il soit, d’être le mieux informé et agir politiquement en connaissance de cause. Il est l’aîné de Mikael Blomkvist, journaliste au mensuel suédois Millennium, qui traque et révèle, avec l’aide d’une geek, dans le roman éponyme de Stieg Larson, la vérité des hommes qui assassinaient les femmes. Cette quête absolue de transparence, seul garant d’une démocratie à l’ère de l’information dématérialisée et des pouvoirs ventriloques, vient aujourd’hui contredire toutes ces théories postmodernes qui justifient le statu quo.

Dans cette veine, le journaliste et directeur du site d’information Mediapart, Edwy Plenel, nous invite, à travers son dernier livre, Le droit de savoir, à distinguer entre vérité de fait et vérité d’opinion. Car, comme l’explique merveilleusement bien, la philosophe allemande, Hannah Arendt, « la liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie ». Or, je ne saurais le dire mieux qu’elle ni le montrer par un exemple plus probant que celui de Stockman, « les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir (et des vérités communément admises) sont très minces ». Comme le montrent les affaires médiatiques les plus étouffées récemment, de Snowden ou d’Assange, non seulement les vérités de fait sont fragiles, car difficiles à produire et à établir, mais sujettes à tant de manœuvres et de pressions pour faire régner ce qu’on croit être des vérités et dont on s’accommode pour que la machine continue de tourner.

Comment cette machine d’Etats postmodernes fonctionne-t-elle justement ? Dans Orwell ou le pouvoir de la vérité, l’essayiste James Conant nous dit ceci : « le contrôle des consciences passe par la destruction du sens du réel et par la destruction du concept de vérité objective ». L’auteur nous restitue le fond de la pensée du créateur de 1984 et du concept de Big Brother : la liberté des citoyens à construire librement une démocratie dépend d’abord de leur accès à la vérité de faits.

C’est sans doute cette utopie-là, enterrée au nom de la relativité, de la fluidité et autres concepts à la mode, qui mérite d’être réinvestie pour penser le rapport médias et pouvoir. Parce que, comme le montre si bien la pièce d’Ibsen, la propension naturelle des pouvoirs et de ses sujets est la croyance, non la vérification. Et la propension naturelle des machines médiatiques est de favoriser la part de publicité sur l’apport de la vérité. D’où l’importance, encore marginale à l’époque d’Ibsen, et aujourd’hui en déperdition, de journalistes d’investigation, intraitables sur la religion des faits, connectés aux détenteurs de vérités, fortement résistants aux manipulations et autres intérêts des puissants. La singularité de cette catégorie de professionnels de la presse est qu’ils empêchent par leur éthique que l’accès à la vérité des faits par tous devienne une chimère, une formalité broyée par les effets de pouvoir. Comment faire pour préserver cette race en voie d’extinction et surtout s’assurer qu’elle soit audible et relayée dans la société ? Toute la question du lien entre média et démocratie réside dans ce nœud-là. Et elle l’est d’autant plus dans des sociétés comme la nôtre où même le passage à la démocratie en soi est encore fragile.

 

 

 

[1] Le plus illustre est l’allemand Thomas Ostermeier

 

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