Des notions intraduisibles en France ?

Après la fièvre de vengeance des ultras, bienvenue aux malentendus interculturels des élites. Après l’affaire Charlie, les mots n’ont soudain plus le même sens pour tout le monde. L’expression, «stigmatisation des musulmans » de l’islamologue Tariq Ramadan, mais aussi celle de « l’apartheid social », du premier ministre Manuel Valls, quoique énoncés à partir de postures et d’intentions différentes, méritent particulièrement qu’on s’y arrête un instant. Face au premier, le journaliste Olivier Duhamel pense que « ce n’est pas clair … c’est ambigu », et face à l’expression choc du chef de l’exécutif français, plusieurs élus, édiles et autres observateurs regrettent une « expression choquante … une importation de concept inappropriée ».

Qu’est-ce que chacun des deux locuteurs a véhiculé en disant cela ? Le philosophe, suisse de nationalité, égyptien d’origine, musulman d’obédience et altermondialiste d’idéologie, considère, dans sa rencontre avec le Club de la presse sur Europe 1, que la liberté de tous est à respecter, dans le principe, mais que cette même liberté se doit d’être pratiquée avec responsabilité. Suivez son regard, la communauté musulmane qu’il qualifie en un bloc (comme si elle était homogène) mérite tout autant que les autres communautés, juives, catholiques, gays, bouddhiste, le droit de protester si elle se sent blessée, discriminée ou maltraitée. Habile, Ramadan ne défend pas le droit de censure et prend toutes ses distances avec un quelconque éloge de la violence. Mais il prévient que la systématisation des attaques islamophobes finirait par irriter les foules. Donc, pour maintenir la plèbe des musulmans (entité collective imaginaire) de plus en plus disparates et nombreux en terre d’Europe, en état serein, prière de pratiquer la liberté avec modération. N’y voyez pas de contrainte, Juste la supplique d’un homme sage.

Quant au premier ministre français qui est allé déterrer le souvenir infâme du modèle discriminatoire de l’Afrique du Sud, avant l’ère Mandela, il va bien falloir comprendre qu’il a fait preuve d’excès pour secouer les consciences républicaines (quoique les réalités de ghettoïsation des populations immigrées maghrébines entre autres sont indéniables). Mais qu’il a également cherché, par cette métaphore, à se rapprocher du juste milieu consensuel, où il s’est retrouvé, le temps d’un cortège et par solidarité, aux côtés de régimes musulmans totalitaires venus rassurer la France de leur soutien moral et financier indéfectible. Bref, il a joué le coup de l’égalité dans ce temps médiatique d’hyper-représentation, même s’il sait pertinemment que, dans les faits, les traces de l’inégalité sociale et culturelle sont, hélas, bien ancrées.

Ce ne sont là, bien sûr, que des interprétations de discours médiatiques saisis au vol. Mais au-delà de ces explications, il est saisissant combien les jeux sémantiques se multiplient sur les chaînes à propos de telles expressions. Cela rappelle le concept cher à la philosophe des langues Barbara Cassin, « les intraduisibles »[1], qui laisse entendre qu’une langue ne s’appartient pas, qu’elle appartient au fond à ses usagers non à des normes qui la transcendent. Ainsi, le psychanalyste qui a le plus mis la langue au cœur de ses préoccupations, Jacques Lacan, rappelle qu’ « une langue, entre autres, n’est rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissé subsister »[2]. Et que ce soit le discours perçu comme « pas clair » de Tariq Ramadan par ses interlocuteurs français, ou celui jugé « impropre » de Manuel Valls par ses concitoyens, tous nous renseignent sur une crise de sens et d’écoute. Ce ne sont pas les mots qui sont choquants mais la réalité « discriminatoire », « violente », « inégalitaire », des cités et des banlieues en France. Mais puisque le signifiant pèse plus lourd dans la bourse des valeurs médiatiques, le signifié est brouillé par ces querelles de sémantique. Comme si le racisme et l’acharnement antimusulmans n’était qu’un effet de langage, des notions intraduisibles en France.

 

 

[1] Barbara Cassin, Vocabulaire européen des philosophies, dictionnaire des intraduisibles ; Ed. Seuil 2004

[2] Jacques Lacan, L’étourdit, 1972

 

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