Une cosmopolite en quête de liberté

Une cosmopolite en quête de liberté

Auteur : Esther Benbassa

Esther Benbassa, la Française, la Turque, l’Israélienne…livre son expérience de Cosmopolite, revient sur l’Histoire des Juifs, met en garde contre les dérives de l’extrémisme et du communautarisme.

C’est une leçon de vie et des leçons d’Histoire que nous exposent Esther Benbassa dans  « Egarements d’une Cosmopolite » dans lequel elle revient sur l’histoire des Juifs d’Europe. L’universitaire française d'origine turque, spécialiste de l’histoire du peuple juif et de l'histoire comparée des minorités est également, sénatrice d’Europe Ecologie et directrice du Centre Alberto-Benveniste. Et c’est de ses expériences, humaines et professionnelles que se nourrit ce livre qui puise sa sève dans les combats d’une femme. Esther Benbassa porte un regard lucide sur la communauté israélite dont elle fait partie et évite de tomber dans les dérives de l’extrémisme tout autant que les clichés. Elle milite pour la reconnaissance de l’histoire sans la figer et l’instrumentaliser. Egarements d’une Cosmopolite est un ouvrage qui raconte et qui dénonce à la fois une histoire souvent tronquée. Dans le chapitre intitulé « La Shoah comme religion », Benbassa met en garde contre la transformation de la Shoah « en un culte sacré avec ses cérémonies, ses monuments, ses grandes dates, ses temples que sont les musées qui lui sont dédiés, sans oublier ses grands prêtres. »Elle écrit à ce propos «  J’avais eu de surcroît l’imprudence de d’évoquer la question de l’unicité de la shoah, avançant qu’aucun génocide n’est unique puisque notre siècle en a connu un certain nombre avant celui-ci et aussi après ». Un livre courageux et des positions claires qui ont valu à l’auteure de vives critiques en France.  

Cet ouvrage est autant le résultat d’un parcours politique que d’un vécu personnel. Deux lignes narratives s’y croisent. Deux récits, l’un intime et l’autre détaché, l’un au présent et l’autre au passé , tentent de donner une explication à ce que  l’on appelle aujourd’hui l’antisémitisme et va au-delà d’une communauté pour parler du rejet de l’Autre et d’incompréhension. L’auteure porte un ensemble de réflexions forgées au fil des années.  Ces textes, articles et autres interventions publiques (publiés entre 2000 et 2012) ont été rassemblés dans cet ouvrage et livrent une analyse de l’évolution des mœurs et des peurs entretenues dans nos sociétés d’aujourd’hui. « Le cosmopolite préfère regarder le monde que le subir, voler de ses propres ailes que se cloîtrer dans une idéologie, être en équilibre qu'avoir des racines. Sa liberté dérange parce qu'elle met en question, déstabilise et appelle à une révision constante de ce que l'on croit acquis ». C’est ce ton de liberté qu’a choisi l’auteure. La cosmopolite se refuse d’être dans le consensus et le non dit. « C’est en France que j’ai découvert qu’on n’avait pas, en tant que juive, le droit de critiquer Israël, mais le devoir de le soutenir en toute circonstance, y compris  dans l’erreur », regrette l’auteur qui trouve en Israël un liberté d’expression qu’elle ne trouve pas en France. «Certains de mes amis intellectuels en Israël critiquent la politique du pays, soutiennent les Palestiniens, émettent des avis hautement subversifs dans les médias en prime time», raconte-elle.    

 

Une histoire figée et un traumatisme entretenu

Israélienne, Française, Turque, la trinationale refuse qu’on la cantonne dans une communauté,  une nationalité même si elle n’en renie aucune. Elle s’affranchit du carcan  de l’identité, traverse la géographie et l’histoire, atterrit dans un monde laïc qui se nourrit du respect de la différence et prône une citoyenneté sans origines. Et même si dans la France d’aujourd’hui on se targue à prôner la laïcité, selon l’auteur, cette notion semble avoir perdu toute sa substance. La France n’en a retenu, au final, que les formes. « La France, en période de crise, construit son identité dans l’opposition à l’Autre qui lui fait peur. AU XIX ème siècle, ce fut le cas avec les juifs. Actuellement, face à la globalisation, c’est l’Autre arabe ou noir qui effraie. Et surtout sa religion, transformée depuis le 11 septembre en objet de tous nos fantasmes (…) Les Musulmans ont remplacé les Juifs du XIXème  siècle et de l’entre deux guerres ».

La juive par héritage, la française par choix, la laïque par ses combats rêve d’une France où l’on regarderait les choses de plus près sans tomber dans le communautarisme.  A son sens, cela devrait commencer très tôt, c’est-à-dire à l’école. « Il ne s’agirait nullement de catéchèse, mais d’un enseignement envisagé sous un angle culturel, allant de la littérature à la musique. Puisque les signes et les manifestations religieuses dérangent, pourquoi ne pas contribuer à une dédramatisation et à une relativisation en organisant un tel enseignement, lequel enrichirait et diversifierait le contenu des disciplines existantes, valoriserait les cultures d’origine des élèves et établirait des points de rencontre entre les civilisations  ».

Esther Benbessa ne fait pas que rêver et formuler des vœux pieux. Elle fait de ses convictions un combat quotidien. Ses prises de paroles sont pour elle un devoir de mémoire. Mais elle sépare le dogme de l’histoire. Les différentes identités de l’auteur lui ont non seulement permis une ouverture sur le monde mais aussi appris à respecter chaque part de différence et  chaque parcelle d’histoire. « Seul le dur et exigeant combat contre la pauvreté, la relégation, la discrimination aurait le pouvoir d’enrayer les extrémismes avec lesquels on nous fait peur. À l’inverse, donner libre cours à une islamophobie feutrée sous couvert de laïcité nous mène à un nouvel obscurantisme clivant, et compromet les chances d’un avenir partagé », conclut-elle.

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

Esther Benbassa

Egarements d’une Cosmopolite. François Bourin Editeur.

387 pages. 24 euros.


Partager ce contenu