Pourquoi eux et pas nous ?

Pourquoi eux et pas nous ?

Le 18 décembre 2010, le président iranien annonce dans un discours télévisé le lancement de la plus grande opération «chirurgicale» subie par l’économie iranienne, selon ses propres termes. Dès le lendemain, les médias prennent le relais en diffusant la nouvelle structure des prix des carburants liquides et des tarifs associés (eau, électricité, transport), incluant des hausses brutales de l’ordre de 400%, voire 1 000%. Entre-temps, les paiements compensatoires avaient d’ores et déjà été déposés sur les comptes spécialement ouverts à cet effet au profit de 80% des familles iraniennes inscrites suite à une procédure «auto-déclarative».

Les économies réalisées suite à l’élimination des subventions (soixante milliards de dollars) ont été réparties à hauteur de 50% sur les familles et 25% sur les entreprises, afin de faciliter les ajustements des modes de consommation et des technologies. Chaque famille bénéficiaire reçoit ainsi une somme de quarante dollars par mois et par membre, plafonnée à hauteur de six membres. Pour les familles pauvres, peu consommatrices de produits subventionnés, l’effet en termes d’amélioration du revenu a été spectaculaire.

Cette réforme mérite un détour, non seulement à cause des éloges du FMI1, du libéral The Economist2 et même du conservateur Wall Street Journal3, mais aussi en raison de son originalité. La réforme iranienne a de quoi étonner, en particulier chez nous, compte tenu de son ampleur, de la rigueur de l’analyse économique qui la sous-tend, des critères de définition des bénéficiaires, sans oublier la forte politisation du processus.

A la base, une analyse rigoureuse

En Iran, comme ailleurs, le problème des subventions énergétiques a pour origine un non-ajustement des prix suite à la hausse des cours mondiaux, induisant à terme des «surconsommations» par effet de substitution et des détournements vers les exportations4 plus ou moins licites. En 2008, le prix du gasoil en Iran était dix fois inférieur au prix mondial, faisant des Iraniens l’un des peuples les plus énergivores5.

En Iran, comme ailleurs, avant d’opter pour cette réforme radicale, les autorités ont essayé en vain un système de quotas6.

En Iran, comme ailleurs, les économistes ont expliqué la supériorité des aides directes sur le système des subventions. Le premier offre en effet aux consommateurs et aux entreprises la liberté d’opter pour des mix de consommations et de technologies les plus performantes, alors que le second bloque l’économie dans des combinaisons non optimales.

Les économistes iraniens ont eu la chance d’être entendus. La supériorité du système d’aides directes a été comprise par les décideurs dans sa dimension économique et technologique. Les politiques ont fini par admettre que les gains économiques associés à la réforme allaient dépendre de la diffusion des produits et des technologies de substitution. En ce sens, il a été admis que les prix artificiellement et anormalement bas pouvaient affecter tous les comportements économiques, à l’image d’une addiction. De ce fait, la réforme a inclus toute une série de dispositions visant à accompagner la transition des habitudes de consommation et des technologies.

Les effets positifs de la réforme en matière de réduction des écarts de revenus et des déficits macro-économiques n’en devenaient que plus crédibles.

Cette analyse rigoureuse constitue le premier facteur clé de succès de la réforme. Elle explique, dans le cas iranien, la préparation minutieuse du timing de la réforme (au lendemain des élections), de la campagne d’information, des mesures d’accompagnement sectorielles (au profit des entreprises de distribution des produits énergétiques), des mesures d’accompagnement pour éviter les dérapages macro-économiques possibles (notamment l’inflation), et le versement des paiements compensatoires, à l’avance.

La communication a été organisée autour d’un porte-parole et animée au plus haut niveau sur le thème, non pas de l’élimination des subventions, mais de leur réaffectation aux familles.

Pour faciliter la préparation psychologique des consommateurs, une campagne d’affichage des prix hors subventions des produits a été organisée, avant leur augmentation.

Une innovation majeure, la couverture universelle prépayée

En Iran, comme ailleurs, la question du rythme et du ciblage des bénéficiaires des aides directes ont fait l’objet de débats. L’option «thérapie de choc» a été préférée à l’option initiale, en considérant que les économies réalisées en augmentant les prix allaient pouvoir financer des paiements compensatoires substantiels aux familles les plus pauvres, les plus nombreuses et les moins consommatrices de produits énergétiques.

Pour ce qui est du ciblage, la loi adoptée par le Parlement précisait la source de financement des paiements compensatoires, sans indiquer pour autant les critères d’éligibilité. Dans un premier temps, la démarche de «ciblage» visant à restreindre les bénéficiaires aux couches les plus pauvres a été tentée. La grande originalité de la réforme en Iran a été d’abandonner ce ciblage, considéré comme coûteux et peu fiable, par une couverture universelle n’excluant personne du bénéfice des aides compensatoires, exceptés ceux qui le décideraient volontairement.

Le système actuel d’enregistrement est donc ouvert à toutes les familles iraniennes, sur la base d’une simple déclaration ne faisant l’objet d’aucune vérification ou contrôle. Au terme du processus, soixante et un millions d’Iraniens (vingt-et-un millions de ménages) sur soixante-quinze se sont inscrits sur les listes de bénéficiaires - la liste restant ouverte aux éventuels retardataires avec un droit rétroactif aux paiements.

Les sommes ont été versées, à l’avance, sur des comptes ouverts à cet effet, ce qui a non seulement permis d’éviter la manipulation d’argent liquide mais a surtout largement contribué à crédibiliser le système. La distribution effective des aides a été étalée sur quatre semaines avant les augmentations de prix. Les sommes créditées sont restées gelées jusqu’au jour de l’augmentation des prix. L’avancement de l’alimentation des comptes, région par région, a été largement diffusé par les médias. Les banques, qui ont ouvert à l’occasion de cette réforme seize millions de comptes, ont dû faire face à des surcoûts de gestion mais également à un apport de liquidités, dont une part destinée à l’épargne par les ménages. Le transfert des paiements sur les comptes a été «vendu» comme une validation sociale de la réforme.

En accord avec le diagnostic, des mesures d’accompagnement spécifiques ont été prévues pour les entreprises. Leurs besoins ont été identifiés à l’aide d’enquêtes sur le terrain, réalisées auprès de 7 000 unités et leur soutien politique a été recherché par les plus hauts responsables politiques au cours de réunions de concertation préalables à la mise en œuvre de la réforme. Les sommes réservées aux secteurs ont été affectées pour l’essentiel à la promotion de nouvelles technologies économes et à la mobilisation de lignes de crédit.

Au cœur du processus, une prise en charge par les politiques

En Iran, et cette fois-ci non pas comme ailleurs, la prise en charge par le politique a été totalement assumée. Le débat parlementaire sur le projet de réforme, lancé à la fin de 2008, a duré jusqu’à l’adoption de la loi en janvier 2010, pour une application étalée sur cinq années.

A aucun moment, dans le processus de préparation et de mise en œuvre, la politique n’a été écartée au profit de la décision technocratique. De ce point de vue, la leçon iranienne révèle, en creux, pourquoi le régime en place au Maroc a du mal à mener une réforme qui implique un engagement irrévocable des responsables.

A la limite, on peut comprendre qu’un gouvernement puisse paniquer devant l’ampleur de la tâche et préconiser un report des réformes. Ce qui est moins compréhensible, c’est d’entendre un discours à la gloire des subventions, supporté par une campagne de communication de la part du gouvernement face à une opposition qui cherche à les pérenniser, en taxant les riches7.

Cette escalade populiste, fondée sur de la mauvaise analyse économique, ne fait pas honneur au pays et insulte l’intelligence des citoyens.

Si on se réfère à la longue liste des pays8 ayant réussi au cours des dernières années à rendre plus efficaces leurs politiques sociales, alors on a envie de tirer la sonnette d’alarme. De ce point de vue, l’échec du Maroc à réformer nous rapproche d’une liste de pays à exception peu recommandable, incluant la Bolivie, le Pakistan et l’Algérie notamment.

Que la majorité issue des prochaines élections soit libérale, sociale-démocrate ou islamiste, elle aura pour obligation majeure de désintoxiquer l’économie marocaine d’un ensemble de drogues qui rongent son potentiel de croissance. Plus tôt on entamera la cure, moins dure sera la période de sevrage. Et, grâce aux Iraniens, on sait maintenant le faire sans ciblage.

1 En juillet 2011, le FMI a publié un working paper de D. Guillaume, R. Zytek et R. Farzin intitulé «Iran -The Chronicles of Subsidy Reform»

2 En juin 2011, sous le titre «Economic jihad», l’auteur raconte comment la réforme fait des jaloux dans la région

3 En janvier 2011, le Wall Street Journal remarquait que la conduite de la réforme en Iran pouvait servir d’exemple aux autres pays dans un article intitulé «Iranians, Given No Choice, Adjust to Soaring Prices,» WSJ, January 20, 2011

4 Voir les flux du carburant algérien vers le Maroc ou les exportations de sucre et des engrais phosphatés marocains vers les voisins du Sud

5 Tout comme les Marocains détiennent les records du monde de la consommation de sucre par habitant

6 A l’image de l’échec des quotas de farine nationale au Maroc

7 Cf. les déclarations de L. Daoudi, SG adjoint du PJD, rapportées sur le site Magharebia, par exemple

8 La Banque mondiale a recensé quarante pays ayant adopté le système des aides directes

 

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