Plus vrai que la légende

Plus vrai que la légende

Auteur : Kathy Kriger

 

Kathy Kriger témoigne du parcours du combattant qui a été le sien pour donner une existence réelle au Rick’s Café à Casablanca.

Il n’avait existé que dans les studios de la Warner Bros, lors du tournage du film de Michael Curtiz, Casablanca, sorti en 1942. Depuis 2004, le Rick’s Café est une réalité à Casablanca, grâce à la volonté de fer de Kathy Kriger. Cette femme d’affaires, qui avait tenu une agence de voyages avant de se lancer dans la diplomatie et a été conseillère commerciale au consulat des États-Unis à Casablanca, a en effet eu ce rêve d’ouvrir « un « vrai » Rick’s Café ». Mais du rêve à la réalité, c’est un véritable parcours du combattant qu’elle a mené avec obstination. Ce livre, d’abord écrit en anglais à destination d’un public anglophone, puis adapté en français sans épargner au lectorat marocain certaines généralités, est le témoignage brut d’une entrepreneuse aux prises avec les réalités économiques et sociales du Maroc.

Le projet, d’abord. Du film que Kathy Kriger appréciait à un projet qui a constitué pour elle une « obsession » au point de renoncer à sa carrière diplomatique, il a fallu un déclic : le choc provoqué par les attentats du 11 septembre 2001 à New York. « Je fus saisie par la peur de voir les Américains – effrayés et incertains de l’avenir, comme les réfugiés dans le café de carton-pâte – retomber dans l’intolérance et la xénophobie, puis une réaction anti-arabe engloutir cette ville que j’aime. […] L’ouverture d’un Rick’s Café pourrait peut-être rappeler aux Américains les vertus dont ils avaient su faire preuve, au cours de la Deuxième Guerre mondiale : sacrifice pour le bien général, sympathie pour l’opprimé, volonté de prendre position. » Marquée par l’esprit cosmopolite de la Casablanca des années 1940, l’ouverture d’un tel endroit était pour elle le symbole d’un vivre ensemble et du refus de l’intolérance. Les attentats de Casablanca le 16 mai 2003 l’ont renforcée dans cette vision. Autre élément du storytelling : une femme étrangère seule dans un pays arabe et musulman peut faire revivre le lieu mythique et donner une réalité à un film devenu classique qui a fait connaître la ville, et le Maroc, dans le monde entier. Cette dimension culturelle a amené Kathy Kriger a s’intéresser de près, en plus des aspects directement liés à la restauration, aux aspects esthétiques : décoration d’intérieur, ameublement, lampes, mais aussi musique.

 

Storytelling et pragmatisme

Puis il a fallu convaincre des investisseurs de s’associer à ce projet. Kathy Kriger rend un hommage appuyé à Driss Benhima, alors wali de Casablanca : « Il m’a appris énormément sur la façon dont les affaires se font – ou ne se font pas – au Maroc. » Ce dernier la dissuade d’installer son restaurant sur la Corniche et l’oriente vers l’Ancienne Medina, pour laquelle il a des projets de réhabilitations qu’il formule crument : « ça attirera d’autres investisseurs, et nous aurons une chance de plus de nettoyer cet endroit ». Si assez rapidement, le local est trouvé, la maison Ghattas, réunir les financements nécessaires à son acquisition, à sa rénovation et aux transformations nécessaires s’est avéré plus compliqué. « Ici, l’entrepreneuriat individuel est rare, explique Kathy Kriger, et la plupart des banques accordent leur préférence aux amis ou aux clients familiaux. En l’absence d’un sponsor au sein de la banque, autant oublier son projet ». Forte de son carnet d’adresses tissé dans les réseaux diplomatique, elle a pu approcher plusieurs personnes, mais s’est heurtée à leur indifférence, voire à leur incompréhension de la dimension artistique. Jusqu’à l’idée d’inviter ses amis à prendre des parts dans une société, nommée toujours d’après le film, The Usual Suspects. S’ensuit la question de l’enregistrement du nom « Rick’s Café » auprès de l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC) et des négociations pour son rachat – le nom était en effet déjà enregistré. C’est ensuite le dossier des garanties pour obtenir un prêt bancaire, du non classement de la maison pour obtenir l’autorisation d’y faire des transformations, puis celui des négociations pour en faire partir les locataires, puis encore des interlocuteurs incompétents ou de mauvaise foi à la banque, puis les sociétés de capital risque… Kathy Kriger cite une expression de ses anciens collègues pour désigner les accords qui capotent et les signatures qui ne se font jamais : « se faire couscousser ». Sic. Le livre prend du reste parfois des allures de règlement de compte.

Viennent ensuite les travaux. Si Kathy Kriger salue le travail de l’architecte Bill Willis, elle abonde surtout sur les procédés des sous-traitants, des artisans incompétents laissant le puits de lumière de la coupole centrale non étanche ou branchant l’aération des toilettes dans la prise d’air de la climatisation… et autres « vautours » en quête de bakchich. Les pages consacrées aux procédures administratives pour l’obtention de la licence d’alcool, avec tentatives d’extorsion d’argent et prétextes fallacieux, sont rocambolesques.

Enfin elle raconte la mise en route et la vie du restaurant : la recherche d’un personnel qualifié et fiable pour les différents postes : celui, stratégique, de chef, mais aussi l’équipe de cuisine, l’équipe de salle. Kathy Kriger salue le rôle décisif de Issam Chabâa, recruté comme pianiste et devenu directeur général. Là encore, c’est le récit d’aléas allant parfois jusqu’au tribunal. Droit du travail, protection sociale, négociations salariales, hygiène, éducation, relations avec les comptables plus ou moins compétents et honnêtes, ainsi qu’avec des clients indélicats… la légende s’incarne dans des aspects très concrets. Outre ce récit détaillé d’une aventure nécessitant autant de pragmatisme que de pugnacité, Kathy Kriger partage quelques recettes, ouvre son album photo, et raconte même la rançon du succès : en 2012, quelques mois avant la sortie de son livre aux Etats-Unis, elle a été approchée par un agent et un producteur pour la réalisation d’un film sur son aventure. Mais elle a refusé leur relecture, qui aurait abouti, 63 ans après Michael Curtiz, à « une tentative inepte de retour à la fiction ».

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Le Rick’s Café, donne vie au film légendaire Casablanca

Kathy Kriger, adapté de l’anglais par Jean-Pierre Massaias et Natasha Bervoets

Senso Unico, 304 p., 280 DH


Partager ce contenu