Mettre en place de nouveaux leviers pour relancer l'économie

Mettre en place de nouveaux leviers pour relancer l'économie

En marge de cette crise, à chaque fois que j’entends parler de "plan de relance", j’ai envie d’y substituer l’expression "plan de résistance". C’est de cela qu’il s’agit pour le Maroc. Le Maroc semble à l’abri des effets directs de cette crise, en particulier pour ce qui concerne la dépréciation d’actifs, compte tenu de l’absence d’actifs toxiques. Sans doute faut-il y voir un effet préventif du contrôle des changes. Mais le Maroc ne vit pas en autarcie et, peu ou prou, certains secteurs sont touchés par la crise, en particulier ceux dépendant de la demande extérieure. De la même façon, une attention particulière devrait être portée aux transferts de nos concitoyens résidant à l’étranger ou aux investissements directs étrangers.

Situation des agrégats économiques

Avant de présenter les éléments de ce qui pourrait constituer un plan de résistance, passons rapidement en revue ce qui caractérise la situation économique et en particulier les agrégats macroéconomiques. L’on relève d’abord une tendance à la déconnexion du PIB par rapport aux revenus agricoles. Le PIB non agricole, indépendant des aléas climatiques, est en constante progression ces dernières années. C’est essentiellement dû à une évolution lente des structures de production. Le Maroc migre progressivement des secteurs traditionnels (agriculture, industrie et administration), vers des secteurs technologiques (en particulier les télécoms dont la part dans le PIB est passée en moins de 10 ans de 1,9% à 6,3%), des services (60% de la valeur ajoutée en 2007 contre 54%, 10 ans plus tôt, du bâtiment et du tourisme. Des nuances sont à apporter tout de même pour certains secteurs, comme le tourisme, globalement en progression, mais dont la branche hôtels/restaurants est restée stable.

Explosion du crédit, tassement de l’épargne

En réalité, ce sont la consommation et l’investissement qui tirent la croissance vers le haut. Sur la consommation intérieure, le levier du crédit a joué un rôle extrêmement important. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter, lorsqu’on sait que la progression du stock de crédit, qui annuellement était traditionnellement de 3 à 4 milliards de dirhams, a atteint près de  100 milliards de dirhams pour la seule année 2007, dopant ainsi à la fois la consommation et l’investissement ?

La tendance qui s’observe par ailleurs concerne l’évolution de l’épargne par rapport à l’investissement. L’épargne, même dopée par les transferts des MRE, est en train de connaître un tassement, alors que l’investissement évolue à la hausse. Mais ces deux agrégats sont aujourd’hui à des niveaux exceptionnels, dépassant les 30% du PIB.

Nos comptes courants ont été en quasi-équilibre ces dernières années, même si un léger déficit est constaté à la suite du renchérissement de certains produits alimentaires et des produits énergétiques, en particulier durant le premier semestre de 2008. Par ailleurs, la Caisse de compensation appelle quelques interrogations, vu son poids dans les dépenses publiques (4,5% du PIB en 2008) qui ne permet pas de tirer profit des bonnes recettes fiscales. En 5 ans, celles–ci ont fait un bond de 5% du PIB. Sur les dépenses publiques (25% du PIB), on continue de privilégier la paix sociale au détriment de l’efficacité, compte tenu du poids excessif de la composante "salaires" dans ces dépenses.

L’élément le plus positif concerne le poids de la dette, en recul par rapport au PIB. Nos avoirs à l’étranger connaissent un bon niveau. Cela nous conduit à constater qu’au niveau des marges de manœuvre en matière de finances publiques, le gouvernement dispose d’une latitude pour agir. Ce qui pose problème en revanche, c’est le déficit commercial qui se creuse mois après mois. La facture énergétique y a été pour beaucoup. Quant au chômage, en dépit d’une évolution positive, ses chiffres demandent à être nuancés, compte tenu de son  mode d’évaluation, en particulier en ce qui concerne les taux d’activité et d’emploi dans le monde rural. Il continue cependant à frapper durement les jeunes et les femmes en milieu urbain. Par ailleurs, une vigilance accrue est nécessaire sur l’extension de la carte de la pauvreté. 

Des réformes structurelles indispensables

En dépit de cette embellie macroéconomique, des réformes structurelles nécessitant des moyens conséquents sont nécessaires. Elles concernent des secteurs vitaux comme l’agriculture (Plan vert à près de 50 milliards de dirhams), l’énergie et en particulier la production énergétique, ainsi que la préservation des bassins d’eau. Elles concernent également le cadre de vie avec le transport urbain, l’assainissement et le traitement des déchets solides.

Ce panorama rapide délimite le cadre des hypothèses sur lesquelles reposent les mesures du plan de résistance que nous esquissons ici. D’ordre monétaire, budgétaire et institutionnel, elles concernent :

• la réserve monétaire : le soutien à l’activité passe par le crédit, notamment en faveur des PME/PMI. La banque centrale a déjà réduit cette réserve de 15% à 12%, injectant 9 milliards de dirhams. Une baisse supplémentaire et opportune serait la bienvenue pour injecter les liquidités nécessaires utiles aussi bien au maintien de taux bas que pour une distribution pas trop restrictive.

• la (re)mise en place d’une prime de transfert : les transferts MRE constituent ces dernières années une source de devises et d’alimentation de l’épargne appréciable (près de 57 milliards de dirhams en 2007). Il serait utile de restaurer ce qui s’apparentait, il y a quelque temps, à une prime de transfert. Bonifier les transferts par un taux de change approprié constituerait une motivation supplémentaire pour le maintien de ce flot indispensable à l’équilibre de la balance des paiements

• l’engagement massif, concerté et intégré des investissements publics prévus (132 milliards de dirhams). Le volontarisme des pouvoirs publics en matière d’investissements publics est appréciable. Le soutien à l’activité par ce biais, ainsi que les investissements prévus par les établissements publics, constitue un moteur irremplaçable de soutien à l’activité par ces temps de frilosité ambiante. La mise en place d’une unité interministérielle de pilotage pourrait être utile pour augmenter les effets multiplicateurs de ces investissements, notamment en matière d’impact sur la croissance et la promotion de l’emploi.

• le financement de la PME et le soutien de  l’export : la Loi de finances 2009 a déjà prévu un fonds de soutien à l’export doté de 500 millions de dirhams. Une structure adaptée (autour de l’association de promotion des exportations), réunissant professionnels et pouvoirs publics, doit être mise rapidement en place pour cibler, concentrer les actions de promotion et de soutien.

• un programme massif pour le logement. A cet effet, la mobilisation de l’épargne populaire et le cadre de son emploi en faveur de ce programme seraient à envisager. Il est impératif de soutenir aussi bien l’offre, par une mobilisation du foncier nécessaire, que la demande, par un système d’aide ciblé et approprié.

 une réforme de la Caisse de compensation : la Loi de finances 2009 a prévu, à titre expérimental, un système d’aide directe et ciblée, notamment pour lutter contre la déperdition scolaire. La baisse des prix internationaux de certains produits agricoles et des hydrocarbures ne doit pas renvoyer la réforme indispensable aux calendes grecques. Au contraire, l’explication et la concertation sont nécessaires pour mener à bien cette réforme difficile mais indispensable pour l’équité et l’efficacité. N’oublions pas que l’égalité que permet la Caisse de compensation est souvent préjudiciable à l’équité.

• une restructuration des participations publiques : contrairement à une certaine perception, le secteur public (entreprises et établissements publics, EEP) demeure important et constitue un levier efficace d’accompagnement des politiques publiques, en matière de développement économique et social. En 2007, les EEP ont investi près de 50 milliards de dirhams, totalisé un total bilan de plus de 600 milliards et disposent de plus de 185 milliards de fonds propres. Ils mobilisent près de 30 milliards de capacité d’autofinancement. Les participations croisées entre l’OCP et la BCP sont un exemple à méditer, mais il  faut aller plus loin en gérant le portefeuille de l’Etat autrement. Il est probablement temps de réfléchir sur les modalités dévolues à l’Etat en matière de gestion de ses participations, en distinguant clairement ses rôles de stratège, de prescripteur de normes, de contrôleur et d’actionnaire. Pour ce faire, il faudrait envisager des structures différentes pour remplir chacun de ces rôles. Il est probablement temps de créer des holdings appropriés, en vue de regrouper les participations de l’Etat par affinités ou complémentarités des activités exercées. Ces entités permettraient d’identifier clairement la propriété du capital, d’améliorer la qualité des reportings et de renforcer le rôle des conseils d’administration dans les délibérations des grandes décisions de stratégie et de gestion.

Cette évolution bien pensée et bien menée créerait un environnement qui permettrait à ces EEP de déployer les stratégies adéquates en vue de constituer un puissant levier d’accompagnement économique et social, mais aussi pour constituer un environnement propice à une plus grande création de valeur, où les participations croisées et l’ouverture de capital au privé seraient lisibles et productives, répondraient à des impératifs stratégiques et constitueraient un matelas d’ajustement économique et financier.


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