Les inégalités entre hommes et femmes dans le secteur informel

Les inégalités entre hommes et femmes dans le secteur informel

Quand on intègre le travail domestique dans la comptabilisation du travail, la contribution des femmes devient supérieure à celle des hommes.

Comme dans nombre de pays en développement, le secteur informel se développe au Maroc, en conséquence à la fois des processus d’ouverture, des chocs externes, des politiques macro-économiques, de la pauvreté… Dans un tel contexte, les femmes y sont entrées en grand nombre et se trouvent généralement moins bien loties que les hommes car elles occupent les emplois les plus vulnérables de ce secteur. Les inégalités peuvent être abordées de deux manières. Selon la méthode directe, quand des enquêtes sont réalisées et que les données ventilées selon le sexe sont disponibles, ce qui n’est pas toujours le cas. L’approche peut se faire selon la méthode indirecte, à partir des enquêtes permanentes sur l’emploi, en analysant les tendances actuelles du marché du travail et en faisant la lumière sur la position défavorisée des femmes dans ce secteur.

Pour notre part, la position défavorable des femmes dans le secteur informel relativement à celle des hommes sera approchée à partir de certains indicateurs. Le premier se réfère à l’exclusion plus prononcée des femmes du marché du travail officiel. Le second a trait aux différences de statut dans l’emploi sous lesquelles exercent les deux catégories dans le secteur informel. Enfin sera approchée une des composantes de l’économie informelle, à savoir le travail domestique. Auparavant, il serait essentiel de rappeler la définition d’économie informelle.

Définition et estimation

La notion d’économie informelle, notion confuse quant à son contenu, désigne diverses réalités : les activités frauduleuses, telles que les activités de production illégale interdites par la loi à l’exemple de la drogue et de la contrebande. La production souterraine, qui se cache délibérément pour échapper au fisc ou aux réglementations sociales. La production pour usage final propre, réalisée généralement à domicile par les femmes et qui est une composante non marchande importante de la production de biens par les ménages. Elle comporte enfin les activités des micro-entreprises du secteur informel qui ont pignon sur rue.  À côté donc de ces catégories, et à la faveur des processus d’ouverture, de la mondialisation et de l’abaissement du coût du travail, s’est développé un emploi flexible non protégé dans le secteur formel. En somme, les individus et plus précisément les femmes qui occupent un emploi informel le font aussi bien dans le secteur formel que dans le secteur informel et dans les ménages. Nous nous intéresserons essentiellement à l’activité des femmes dans le secteur informel tel que défini par « l’Enquête nationale sur le secteur informel 2007 »1 et au travail domestique.

Selon les données existantes, au niveau international, les femmes sont davantage dans les activités informelles non agricoles que les hommes avec des disparités selon les pays et les régions. C’est essentiellement en Afrique et en Amérique latine que se retrouve la plus forte concentration de femmes. Selon les données de l’OCDE (OCDE, 2012), la proportion de femmes est de 10 points plus élevée, à Madagascar, en Tanzanie, au Pérou, à El Salvador et en Zambie et de 20 points plus élevée au Libéria, en Zimbabwe, en Azerbaïdjan ; elles sont mobilisées essentiellement dans les entreprises non déclarées. Au Maroc, la dernière enquête sur le secteur informel (HCP, 2010) évalue l’emploi dans ce secteur à 37,9% de l’emploi non agricole et celui des femmes à seulement 12,7% des emplois, soit près de un emploi sur dix. Cependant, il est probable que ce chiffre ne reflète pas la réalité car l’activité des femmes souvent saisonnière, partielle, à domicile, cachée ou peu visible est d’appréhension délicate et de ce fait, échappe à la mesure et demeure sous-évaluée.

Les femmes sont davantage exclues du marché du travail officiel

Cette exclusion du travail officiel est attestée par les inégalités en matière de taux d’activité et de chômage. En effet, en dépit de la tendance à la montée des taux d’activité des femmes, durant les années 1990, la participation des femmes au marché du travail officiel demeure limitée et les écarts selon les hommes et les femmes demeurent encore profonds. Le taux d’activité estimé à 49,2% au niveau global est particulièrement bas parmi les femmes, se situant respectivement à 24,7% et 74,3% en 2012 (cette part était de 28,1% en 2000). Cet écart de plus de 50 points signifie que les trois quarts des femmes en âge de travailler sont exclus du marché du travail officiel, autrement dit une femme sur quatre est active.

Le même constat peut être fait à propos du taux de chômage qui fait apparaître que les femmes sont plus frappées par le chômage que les hommes2, ce qui est significatif d’une plus grande difficulté de leur insertion sur le marché du travail, d’autant plus que l’écart entre les sexes ne cesse de se creuser. S’il est hors de doute que le chômage des femmes est à mettre en relation avec la place des femmes dans la sphère domestique, il reste en partie lié à la nature du système productif dont la caractéristique principale est d’entretenir la précarité de l’activité féminine, sous la forme d’une main-d’œuvre occasionnelle circulant entre pôle formel et pôle informel, selon les aléas des marchés extérieurs, comme ceci est le cas dans certaines branches où se concentre la main-d’œuvre féminine (textiles et la confection).

Il en découle que ces deux formes d’exclusion du marché du travail, dans un contexte où le chômage n’est pas indemnisé, impliquent davantage pour les femmes des recherches d’opportunités dans le secteur informel. Celles qui ne sont pas employées ou qui le sont insuffisamment s’engagent dans des activités de petite production dans l’artisanat, dans le commerce ou dans les services, dans le cadre de stratégies familiales de recherche de complément de revenus, ou d’occupation dans l’attente d’un emploi plus stable, ou encore comme moyen de garder un pied dans le formel et un autre dans l’informel.

Inégalités selon le statut professionnel dans le secteur informel

Cet indicateur fournit des enseignements précieux sur ces inégalités et révèle que les femmes sont davantage cantonnées dans les catégories précaires du secteur informel (cf. Tableau 1). Si l’on s’en tient aux données fournies par la dernière enquête, les femmes contribuent à l’activité économique, mais en grande partie sous des statuts de non-salariées. D’une manière générale, que ce soit pour les hommes ou les femmes, le travail informel est du travail occasionnel, indépendant, saisonnier, il peut s’effectuer sous le statut d’aides familiales non rémunérées, de l’auto-emploi, de travail à domicile des femmes ou encore sous forme de statuts hybrides.

Ce tableau présente les données désagrégées les plus récentes concernant les caractéristiques des emplois pour les deux sexes en fonction de la situation dans la profession, et montre les différences de statut dans l’emploi, mesurant ainsi les écarts entre hommes et femmes. Il permet de mettre en exergue l’existence de plus d’informalité dans le travail des femmes. Les formes d’emplois vulnérables telles que le travail indépendant ou à domicile et d’aide familiale sont davantage occupées par les femmes. Elles sont surreprésentées dans les emplois de mauvaise qualité et ont moins accès aux emplois relativement de qualité plus sûrs et payés (salarié, employeur ou gérant).

Le travail indépendant dans le secteur informel représente la plus forte proportion quel que soit le sexe, contribuant de la sorte à près 60% des emplois. Néanmoins, il est davantage l’apanage des femmes. Il est significatif de l’entrée des femmes sur le marché du travail depuis les années 80 marqué par la crise et l’ajustement structurel. Le travail indépendant des femmes correspond à des formes d’auto-emploi liées à un impératif de survie qui se manifeste par la recherche d’un complément de revenu ou comme palliatif au chômage. Les femmes s’auto-emploient essentiellement dans les activités de services, de l’artisanat et de commerce, activités qui n’exigent ni capital important ni qualifications particulières. Très souvent, le statut de travailleuse indépendante se confond avec celui de travailleuse à domicile, notamment pour les artisanes dans la broderie, la petite confection, le travail du tapis, etc.

Le travail à domicile et les aides familiales non rémunérées sont aussi davantage occupés par les femmes et ces proportions sont encore plus significatives en milieu rural où elles sont mises à contribution dans l’artisanat, les travaux de la laine, la poterie et la vannerie dans le cadre d’une relation non marchande. Les travailleuses à domicile sont des travailleurs qui travaillent chez elles à leur propre compte ou comme sous-traitantes pour le compte d’autrui. Ces catégories sont considérées comme invisibles auprès des pouvoirs publics et leur travail est considéré comme le prolongement du travail domestique, c’est ce qui le rend précaire. Les travailleuses domestiques réalisent aussi différents services domestiques marchands et d’aide aux personnes privées et, du fait de leur invisibilité, ne sont pas prises en compte par les statistiques officielles sur le secteur informel et même au niveau international dans nombre de pays développés. Par conséquent, ces statistiques ne sont pas fiables. Mais, il est hors de doute que ces catégories ne sont pas négligeables au Maroc. En somme, le problème que pose le travail à domicile (quant à son estimation) est un problème d’exclusion. Le domicile, espace traditionnellement non marchand, devient aussi un lieu de travail marchand. Cette ambivalence explique le caractère extrêmement précaire de cette forme de mise au travail qui est considérée comme un moyen d’obtenir un revenu supplémentaire et non comme une activité. De tradition ancienne, le travail à domicile des femmes semble se redéployer avec vigueur dans un contexte de crise de l’emploi : la broderie, la couture, petite confection, la préparation de produits alimentaires sont le fait de femmes citadines mais aussi de femmes rurales, migrantes ou des fillettes.

Enfin, la pluriactivité qui consiste pour de nombreuses femmes à cumuler plusieurs activités dans le même mois, la même semaine, parfois le même jour est une pratique courante. Comme on peut l’observer s à la lecture du tableau 1, la pluriactivité n’est pas prise en compte par les statistiques sur le secteur informel. Les contextes de pauvreté et de recherche de complément de revenus induisent souvent des stratégies de recherches d’activité secondaire.

En revanche, les femmes sont moins susceptibles d’être employeurs et salariés que les hommes ; leur proportion est deux fois plus élevée que celle des femmes. La grande majorité des femmes demeure exclue du salariat alors que ces deux formes de mise au travail génèrent des revenus plus stables que les autres catégories et sont relativement plus protégées.

L’importance de ces formes d’emploi dans le secteur informel parmi les femmes est symptomatique de davantage de pauvreté vue la corrélation entre statuts précaires de certains types d’emplois et faiblesse des revenus. Les travailleurs indépendants, à domicile, les aides familiales sont plutôt localisés dans les ménages pauvres (un quintile des dépenses) que parmi les 20% les plus favorisés comme le montre l’enquête nationale sur les niveaux de vie des ménages.

L’activité domestique non rémunérée : les disparités non comptabilisées

Le temps consacré à l’activité domestique non rémunérée constitue un indicateur des inégalités entre les hommes et les femmes. Or, cette dernière est une des composantes de l’économie informelle, largement accomplie par les femmes et sérieusement négligée par la comptabilité nationale. À titre d’exemple, le temps que consacrent les femmes aux activités domestiques est trois fois supérieur à celui des hommes à Madagascar et au Benin (Charmes 2005). Au Maroc, les données récentes font défaut. La seule enquête budget-temps des femmes (ENBTF 1998/99) menée au Maroc, ne permet pas de faire des comparaisons entre les hommes et les femmes. Cependant, elle fournit quelques indications sur les écarts existants entre des enfants de 7 à 14 ans. Il s’en dégage par exemple que les fillettes contribuent à 33% des activités de nettoyage, alors que la contribution des garçons est à peine de 1%. Elle révèle aussi que le temps moyen consacré par les femmes (actives et inactives) aux travaux domestiques et ménagers est de 5h17min à l’échelle nationale (4h49min en milieu urbain et 5h53min en milieu rural). Plus récemment, une étude portant sur la « Conciliation travail-famille des femmes et des hommes fonctionnaires au Maroc » (ministère de la Fonction publique, ONU Femmes, GIZ, 2011) montre que les femmes sont beaucoup plus nombreuses à prendre en charge les courses et les tâches ménagères que les hommes (50,6% contre 8,1%) et ceux qui sont mariés ne sont que 1,9% à assurer cette tâche.

D’une manière générale, le temps

consacré aux travaux domestiques, à l’éducation des enfants et leur arrivée, les soins prodigués aux parents malades, âgés ou handicapés, est davantage le fait des femmes et exerce même un impact négatif sur la décision de participer au marché du travail, quand l’occasion se présente. Ainsi, au Maroc, selon l’étude précédente, la garde des enfants a des effets sur la vie professionnelle sur 66,7% des femmes et seulement 41,1% des hommes. Il en est de même de la prise en charge des parents qui a davantage d’effet sur la vie professionnelle des femmes (58,8%) que des hommes (41,5%).

Au niveau international, une étude réalisée dans les pays de l’OCDE3 indique que près des deux tiers des personnes de plus de 50 ans qui apportent une aide bénévole à leurs proches sont des femmes. Cet apport, qui se réalise par diminution des activités professionnelles rémunérées, fait que les femmes sont davantage exposées à la pauvreté et peuvent difficilement concilier vie professionnelles et soins apportés. Dans le monde rural, c’est dans les activités économiques non marchandes (portage de l’eau, préparation des aliments, surveillance du bétail, travail dans les champs) que les disparités au détriment des femmes apparaissent et quand on intègre le travail domestique dans la comptabilisation du travail, la contribution des femmes devient supérieure à celle des hommes4.

En conclusion, nous soulignerons que la forte implication des femmes dans les activités non marchandes moins bien valorisées et en apparence moins productive, la faible valorisation des autres activités exercées de par le statut qu’elles occupent, de même que leur très faible participation au marché du travail officiel, sont tout autant de facteurs qui concourent à l’inégalité entre hommes et femmes dans le secteur informel.

 

1.     « L’unité de production informelle est toute organisation destinée à la production et/ou à la vente de biens ou à la prestation de services et ne disposant pas de comptabilité complète décrivant son activité, et ce, conformément à la loi comptable en vigueur depuis 1994 », HCP (2010).

2.     En 2013, le taux de chômage de 14% en milieu urbain est de 12,2% pour les hommes et de 20,4% pour les femmes. HCP (2013). Activités, emploi et chômage. Rabat.

3.     Inégalités hommes-femmes : Il est temps d’agir. OCDE 2012.

4.     Ainsi, la journée de travail des femmes dans le secteur informel dépasse celle des hommes d’une heure en Afrique du Sud et à Madagascar et de deux heures au Bénin, (Charmes, 2005). Au Maroc, l’enquête budget-temps (1997-1998) estime le taux d’activité des femmes à 71% en milieu rural et 34,6% en milieu urbain alors que selon l’approche courante, il se fixe à 33,6 en milieu urbain et 62,5% en milieu rural.

Bibliographie

·         Charmes J. (2005). Femmes Africaines, activités économiques et travail : de l’invisibilité à la reconnaissance. Revue Tiers-Monde, n°182, Paris.

·         Mejjati Alami R. (2008). Étude sur les activités informelles de Derb Ghallef. Economia n°2, Cesem, Rabat, Maroc.

·         Mejjati Alami R. (2007). L’emploi informel au Maroc. Caractéristiques, dynamique et formes d’adaptations aux risques. Revue Critique Économique, n°20.

·         Ministère de la Fonction publique et de la Modernisation de l’Administration, ONU-Femme, GIZ ( 2011). Conciliation travail- famille des femmes et des hommes fonctionnaires au Maroc. Rapport, Rabat.

 

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