Les IDE et la paresse économique

Les IDE et la paresse économique

Dans un article publié en 2008 1, j’avais utilisé l’expression «modèle-plateforme» pour caractériser le rôle moteur accordé aux IDE dans la stratégie économique du Royaume. Deux années plus tard, je propose une actualisation de cette analyse centrée sur le risque de «dérive» de la «plate-forme», en raison de la concentration des IDE dans les secteurs abrités de la concurrence internationale (télécom, tabac, banques, gestion déléguée, immobilier).

A qui profitent les IDE?

A ce propos, Dominique Brunin, directeur de la Chambre Française de Commerce et d’Industrie au Maroc (CFCIM) annonce clairement la couleur: «On vient pour le marché intérieur, mais aussi pour chercher des gains de productivité complémentaires, pour réexporter en Afrique subsaharienne et sur le pourtour méditerranéen». C’est le contraire des stratégies asiatiques, dans lesquelles les IDE ont été orientés d’abord vers les exportations, générant des revenus et des gains de productivité qui ont fini par élargir le marché intérieur et par attirer de nouveaux IDE dans les secteurs abrités (cf. graphe ci-dessus).

La voie marocaine, en raison de la politique macro, est tout à fait atypique parce qu’elle a sacrifié sa compétitivité externe au profit d’une demande interne dont le soutien est devenu la condition sine qua non de la croissance. Comme cette croissance génère une modernisation du pays (services et cadre de vie), l’argument «Construisons, ils finiront par venir2!» est appelé à la rescousse pour entretenir un espoir, voire une fuite en avant, qui devient inquiétante au regard des chiffres du commerce extérieur.

Le «mix» combinant libéralisation des importations, dirham fort et encouragement des transferts de revenus et de capitaux accumulés à l’étranger, induit une augmentation du pouvoir d’achat moyen des Marocains, «sans effort»  en termes de productivité, primant quelque part la recherche de la facilité.

Il serait temps que les responsables sectoriels, qui s’évertuent à attirer les IDE vers les secteurs productifs, avouent leur incapacité face aux dégâts collatéraux de la politique macro. Les économistes évoquent «l’hypothèse Bhagwati3», pour caractériser cette relation dans laquelle les IDE contribuent à une mauvaise orientation de la croissance.

Ce papier rappelle les tendances passées des IDE, explique la place centrale acquise depuis quelques années, analyse leur contribution à la croissance «paresseuse» de l’économie marocaine et conclut sur les ruptures à envisager en priorité dans la formulation des politiques macro de ce pays.

Tendances passées des IDE

Jusqu’au début des années 2000, le parcours des IDE au Maroc a été similaire à celui de la plupart des pays en développement n’ayant pas choisi une voie socialisante.

Dans ce parcours, les IDE ont été mobilisés d’abord (de 60 à 80) dans les industries d’import-substitution. Les industries créées sous forme de filiales ou de joint-ventures, à l’abri de solides protections douanières, ont ainsi contribué à moderniser les capacités de production destinées à répondre à la demande interne. Les capitaux d’origine française et ceux des multinationales ont été les premiers concernés au cours de cette phase.

De 80 à 90, les IDE ont accompagné la politique d’ajustement structurel, notamment la promotion des exportations suite à la dévaluation compétitive du dirham. C’est la période du développement des délocalisations et de la sous-traitance dans les secteurs du textile-habillement, de l’électronique, de l’automobile et des fruits et légumes.

Au cours des années 90, les IDE ont été recherchés dans le cadre des programmes de privatisations. A partir de cette période, le discours politique qui les accompagne, change et devient plus idéologique, vantant les mérites des réformes libérales tous azimuts, comme garant de la crédibilité et de l’attractivité du pays et donc de sa capacité à mobiliser les capitaux extérieurs et les technologies de pointe. Avec ce discours, s’installe chez certains décideurs politiques un biais en faveur des réformes préconçues, censées plaire aux décideurs globaux au détriment des réformes conçues de l’intérieur. Les IDE sont présentés comme un apport en capitaux et en connaissances, inaccessibles autrement.

Le programme de privatisations, lancé en 1993, a fortement soutenu les flux des IDE en direction du Royaume. 62 entités ont, au total, été transférées au secteur privé entre 1993 et 2002, générant des recettes de privatisations de 4 milliards d’euros, dont 77,6% ont pour origine des investissements étrangers. Après un quasi-arrêt en 2002, dans un contexte de crise, le processus a été relancé en 2003 avec la privatisation de 80% du capital de la Régie des Tabacs pour un montant de 1,3 milliard d’euros.

Au cours de cette période, le Maroc adopte un cadre juridique et fiscal plus incitatif de promotion des IDE. Le régime de la propriété privée est garanti par la Constitution. L’abrogation en 1993 du dahir (loi) sur la marocanisation a supprimé l’essentiel des discriminations à l’encontre des investisseurs étrangers, hormis pour les investissements touchant directement l’exploitation des ressources primaires du pays et certaines professions dans les services. La charte de l’investissement, promulguée le 8 novembre 1995, comporte des mesures visant à réduire le coût de l’investissement (diverses exonérations fiscales) et permet le libre transfert des capitaux étrangers investis et des plus-values réalisées. Une commission interministérielle des investissements a été mise en place pour approuver les investissements supérieurs à 200 millions de dirhams faisant l’objet de conventions d’investissement avantageuses, et statuer sur les éventuels blocages administratifs aux projets d’investissement.

Croissance et IDE au cours de la dernière décennie

Le biais favorable aux IDE ne va faire que s’amplifier au cours de la dernière décennie, qui consacre, comme credo, le «Tout passe par les IDE». De ce point de vue, certains indicateurs ne trompent pas.

• On va, dans ce contexte, définir des politiques sectorielles sous le format d’une offre territoriale marocaine censée attirer les IDE de référence, selon le modèle des cabinets de consulting, dit stratégique.

• On va, ensuite, accélérer la mise en conformité avec les exigences des partenaires du Nord dans le cadre des accords de libre-échange et adhérer dans la foulée, en novembre 2009, en tant que 42ème membre à la Déclaration de l’OCDE sur l’investissement international et les entreprises multinationales.

• On va, également, accueillir en grande pompe et au plus haut niveau de l’Etat, les futurs investisseurs comme Renault ou Alstom.

• On va même jusqu’à élargir la démarche plateforme à destination de l’Afrique et le démarchage des IDE vers le groupe des pays BRIC.

L’analyse des chiffres montre que ces mesures avaient commencé à donner des fruits en matière de consolidation des flux, en dehors de la privatisation, juste avant le déclenchement de la crise de 2008. L’évolution des IDE a connu trois sous-périodes. La première période (jusqu’en 2005) est celle dans laquelle les transferts sont liés aux mouvements des grandes privatisations (celle de Maroc Telecom ou Altadis). Entre 2005 et 2007, on remarque un mouvement de consolidation indépendant des privatisations. Depuis 2008, on ressent un mouvement de fléchissement dû aux effets de la crise financière, en particulier dans les secteurs exposés à la concurrence internationale. 

Présence pléthorique de la France

Le poids spécifique des capitaux français et espagnols dans la dynamique des IDE au Maroc a été largement commenté. «La part de la France dans les investissements internationaux est d’environ 3%. Au Maroc, elle pèse 50% du total des IDE en moyenne sur dix ans. C’est dire si elle est un élément moteur.  «C’est un phénomène tout à fait exorbitant et atypique», relève Dominique Bocquet, chef du service économique régional de l’ambassade de France à Rabat. Avec un stock de 8 milliards d’euros en 2008 (2,5 milliards en 2004), le Maroc est le premier récipiendaire des flux d’investissements français en Afrique et dans les pays émergents, devant la Chine et l’Inde, ce que souligne une étude récente du service économique.

Environ 750 filiales d’entreprises françaises sont installées sur le territoire marocain (+40% en trois ans), essentiellement à Casablanca (68%). En incluant les réseaux de franchise et les entreprises fondées par les Français résidant au Maroc, on dénombre plus de 1000 entreprises ayant un lien significatif avec l’hexagone. Ces entreprises prennent le plus souvent un partenaire marocain, quel que soit son degré de participation au capital. Parmi les premiers groupes français investisseurs en 2009 en termes de chiffres d’affaires, on retrouve Vivendi (Maroc Telecom), Total, Lafarge, Suez Environnement (Lyonnaise des Eaux de Casablanca), Danone (Centrale laitière), Renault, Société Générale, Axa et Veolia Environnement (Redal). Au total, 35 entreprises du CAC 40 sont installées au Maroc.

Avant la crise de 2008, nombreuses ont été les grandes entreprises espagnoles à investir au Maroc (Altadis, Fadesa, Alsa, Tecmed (filiale de ACS), Endesa, Gamesa Eólica, Isofotón) dans des secteurs orientés principalement vers la demande interne (tabac, immobilier, gestion déléguée des services publics locaux, énergie). A côté de ces projets, on a accueilli avant la crise de 2008, quelques 500 PME espagnoles dans les secteurs plus ouverts à la concurrence globale (textiles et agro-alimentaires).

Une croissance «paresseuse»

La croissance économique est de plus en plus dépendante des transferts et des politiques de soutien à la demande intérieure. Profitant des conditions de profitabilité ainsi réunies, les investissements privés ont vite été entraînés dans la dynamique, notamment dans les secteurs directement impulsés par la commande privée et publique : bâtiments, travaux publics et services.

En termes de création d’emplois, on constate que sur la période (90/2007), ce sont les secteurs les moins productifs qui ont alimenté le marché du travail, avec un accroissement de 130% au cours de la période pour les branches de la construction et de 60% pour le commerce et les services. Les branches les plus productives, avec une croissance nulle, voire négative, ont vu leur part dans l’activité économique baisser (cf. graphe 3).

La croissance marocaine peut être ainsi qualifiée de «paresseuse», car basée sur le développement du marché intérieur dans ses branches les moins compétitives au plan global. Les IDE et au-delà des IDE, tous les mécanismes de transfert fonctionnent comme des soutiens directs et indirects de ce modèle de croissance qui risque d’emmener le pays à la dérive économique. Les exemples de succès en matière d’intégration productive portés par les IDE des années 80 se font rares, malgré les efforts menés au plan sectoriel, en raison fondamentalement du peu d’audace de la politique macro en matière de rétablissement des incitations aux gains de productivité.

La figure ci-dessus montre que la part des IDE dans les secteurs ouverts à la compétition globale reste limitée à 20% du stock accumulé, si on considère que toutes les branches industrielles sont en situation concurrentielle, ce qui bien entendu constitue une hypothèse très optimiste pour le coup.

Des réformes incontournables

L’engrenage économique dans lequel est entraîné le Maroc, du fait de la prime à la paresse économique, ne saurait perdurer sans une contribution croissante des transferts sous toutes leurs formes afin de financer la croissance domestique à la place des gains de productivité. Les réformes entreprises au titre de la bonne gouvernance des entreprises publiques vont probablement servir à lancer de nouveaux programmes de privatisation, si les transferts au titre des autres services ne sont pas au rendez-vous. De ce point de vue, le recours à l’emprunt international dès 2010 ne constitue qu’un petit avant-goût de ce qui nous attend si les réformes du cadre macro ne sont pas engagées.

C’est J. Bhagwati qui a été le premier à expliquer que les effets des IDE sur la croissance d’un pays ne dépendaient pas uniquement de sa capacité d’absorption (taille du PIB et qualité des ressources humaines), mais en priorité de la cohérence des politiques macro et sectorielles.

Pour le cas marocain, l’enjeu est de taille. Soit nous arrivons à rattraper le retard en matière de productivité, soit nous serons acculés à mobiliser des ressources de transfert pour financer des activités peu productives, dans une espèce de spécialisation ‘’à la cubaine’’…. du temps de Batista.

Le modèle à suivre en la matière est celui de l’intégration productive dans laquelle les IDE sont mobilisés dans les secteurs concurrentiels grâce à une politique macro et des politiques sectorielles cohérentes. Lorsque ces conditions sont réunies, la part de l’industrie dans les IDE atteint plus de 50% comme cela a été le cas dans certains pays de l’Europe de l’Est et d’Asie, et non notre rachitique 20%.

Renouer avec ce modèle exigerait, à mon avis, quelques réformes d’envergure de la politique macro et sectorielle du pays, notamment :

• une dévaluation compétitive du dirham compensée par une réduction de la TVA de façon à maintenir les prix à la consommation et doper les prix à l’exportation ;

• un transfert de liquidités au profit du secteur privé grâce à la mise en concurrence des banques, ce qui passe par un plafonnement des dépenses publiques qui exercent une ponction sur le marché du crédit et un effet anesthésiant sur la compétition bancaire ;

• la généralisation des filets de sécurité sociaux exerçant un effet d’exclusion des entreprises offrant des emplois peu productifs et un effet d’attraction vers les entreprises les plus productives ;

• une réduction drastique des grands programmes d’équipement en infrastructures haut de gamme au profit des équipements intelligents et frugaux ;

• une réforme des politiques sectorielles pour les articuler à des objectifs de productivité et de compétitivité des entreprises marocaines existantes, ce qui passe par une reconnaissance à plus haut niveau de la contribution économique majeure du capitalisme familial marocain et non par sa culpabilisation.

 

1 «Quel modèle économique pour le Maroc ?», O. Aloui in La Revue Economia n°2, février - mai 2008

2 ‘’Build it, they will come’’, expression de Roosevelt reprise généralement par tous ceux qui privilégient les infrastructures

3 Balasubramanyam, V., M. Salisu and D. Sapsford (1996), “Foreign Direct Investment and Growth in EP and IS countries”, Economic Journal

 

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