Le territoire, comme issue à la crise ?

Le territoire, comme issue à la crise ?

L’évocation du territoire ou plus explicitement, des territoires, comme une issue possible à la crise actuelle, renvoie inévitablement à celle de 1929, durant laquelle les Etats ont eu largement recours aux grands travaux d’infrastructures pour renforcer la cohésion sociale et soutenir le redéploiement industriel des zones sinistrées. Mais les politiques publiques qui ont fait, à cette occasion, la preuve de leur efficacité, ont survécu à cet événement pour apporter, notamment dans le contexte de la reconstruction de l’Europe et des crises économiques récurrentes, leur contribution à la mise à niveau des régions pour leur permettre d’accompagner, voire d’anticiper l’évolution en cours. L’aménagement du territoire s’est ainsi installé, sous différentes modalités, comme une politique constante, destinée à renforcer l’attractivité économique des territoires, pour une meilleure intégration dans une stratégie de développement durable et solidaire.

LA CRISE, UN MOMENT OPPORTUN POUR RÉAMÉNAGER LES TERRITOIRES

Là où cette veille stratégique se déploie, la crise économique constitue un moment particulièrement propice pour vérifier la validité des orientations de développement, et consolider les acquis à la lumière des transformations économiques qui s’annoncent dans ce contexte trouble. Par contre, lorsqu’elle fait défaut, l’évocation du territoire comme une voie de sortie de crise résonne comme une invitation à s’engager sans plus de retard dans cette voie.

Faut-il rappeler que  l’aménagement du territoire ne constitue pas en soi  une politique autonome qui serait alimentée par les données territoriales? Il demeure essentiellement une démarche de diagnostic renseigné par les données économiques, sociales, environnementales et culturelles, avec un objectif : évaluer les  potentialités et les faiblesses actuelles des territoires, pour mieux appréhender leur vocation et favoriser leur essor, dans le cadre d’une stratégie nationale visant le développement durable et solidaire. La notion de territorialisation qu’il véhicule renvoie aux  pratiques par lesquelles les acteurs individuels et collectifs s’approprient les différents  territoires  et contribuent à leur façonnement. Elle ne saurait se réduire à la répartition spatiale des programmes d’investissement, fussent-ils le fruit d’études savantes sur leur rentabilité économique et sociale. A fortiori, elle ne peut pas ériger un territoire en acteur occasionnel, mobilisable à l’occasion d’une situation imprévue.

Le cadre institutionnel est destiné à instaurer le dialogue des territoires, à rendre visibles les options structurantes qui s’offrent à eux et à révéler les priorités de leur aménagement. Grâce à l’information, à l’orientation qu’il organise, il renforce la participation et améliore la capacité, tant des acteurs locaux que des investisseurs, à l’anticipation et à la réactivité, face aux événements majeurs qui surviennent. Son absence génère forcément un coût économique, social et environnemental exorbitant que les crises mettent à nu, obligeant les acteurs, locaux comme centraux, à naviguer à vue, en réduisant davantage encore les chances de saisir les opportunités nouvelles qui se présentent et les conditions d’intégration des solutions alternatives, dans des options cohérentes de développement.

LE DÉNI D’AUTONOMIE AUX TERRITOIRES, UN FREIN  AU DÉVELOPPEMENT

En l’absence d’une politique clairement définie d’aménagement du territoire, quelle réactivité à la crise est-on en droit d’attendre des collectivités territoriales  destinées à accueillir les mégaprojets d’aménagement de stations balnéaires, lorsqu’elles ont été laissées en marge de tout le processus de leur conception et de leur réalisation ? Par quelles mesures d’accompagnement peuvent-elles améliorer les impacts positifs et négatifs de ces projets sur le développement local, quand elles n’ont été associées ni à la définition des équipements et de leur implantation, ni au choix de leur  mode d’administration ? Face aux obstacles qu’ils rencontrent, notamment en période de crise, les décideurs locaux ne peuvent que se trouver placés dans l’expectative, comme leurs concitoyens et les opérateurs économiques, lorsqu’on leur annonce que l’attribution de la concession a échoué et que, probablement, tout le plan Azur  aurait été mal conçu !

Tous les autres grands projets d’aménagement urbain, portuaire ou autres qui ont été  décidés au  niveau central et menés de manière unilatérale, souvent matérialisée par la réunion de toutes les prérogatives économiques et institutionnelles entre les mains du même opérateur désigné par l’Etat, sont exposés au même risque. L’expropriation des occupants par l’aménageur ne constitue alors que l’expression symbolique de l’exclusion institutionnelle des territoires concernés de toute participation à l’édification de leur devenir.

Pour justifier cette manière de faire, on invoque souvent l’inaptitude politique et professionnelle des élus locaux à prendre en charge le développement de leur territoire, suggérant ainsi que l’Etat se trouve acculé à recourir au principe de subsidiarité. Il suffit cependant d’observer les politiques publiques sectorielles et leur effet sur le développement humain, pour se convaincre que la démarche centralisée demeure largement dominante, et que la participation des territoires se réduit souvent à l’acceptation des offres intangibles qui leur sont faites : électrification rurale, eau potable, assainissement…etc. La crise de l’urbanisme, comme l’échec répété des politiques d’équipement rural, en fournissent une illustration constante.

Les obstacles qui se dressent contre l’aménagement du territoire ne sont pas différents de ceux que connaissant la décentralisation et la régionalisation. A maintes reprises, ils ont été au centre des projets de réforme administrative et politique.

Durant les années 70, comme au cours de la dernière décennie, un travail en profondeur a été accompli en la matière et a permis de disposer d’une somme impressionnante de diagnostics territoriaux, de propositions institutionnelles et d’orientations stratégiques pour le développement durable du pays, mais leur  aboutissement institutionnel et politique a toujours fait défaut.

L’AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE, UN OUTIL À REPRENDRE AU SÉRIEUX

Sans doute, une bonne partie des données ainsi accumulées alimentent des politiques et des programmes sectoriels. Mais  de  tels emprunts ne peuvent suppléer l’absence d’une politique d’aménagement du territoire, dont l’intérêt primordial réside dans les concertations ouvertes qu’elle  autorise, dans l’intégration des politiques sectorielles et surtout dans leur territorialisation, aux fins de poursuivre un développement durable.

Une partie des mesures préconisées par le projet de schéma national d’aménagement du territoire a ainsi trouvé sa place dans le rapport du Cinquantenaire ou dans des programmes récents d’équipement public. Mais à l’inverse, les recommandations du SNAT relatives à l’urbanisation, et notamment aux villes nouvelles, ainsi que les alertes qu’il lance en matière d’eau ou de protection du littoral, sont aux antipodes des politiques publiques qui sont menées actuellement.

Dans le contexte de la compétition économique ouverte, l’aménagement du territoire demeure un instrument indispensable à la définition des vocations territoriales et à leur  consolidation dans une perspective de développement durable. Il participe forcément de la gouvernance publique, dans la mesure où son fondement est constitué par un  diagnostic  parfaitement éclairé à la fois par les données territoriales et par les options retenues au niveau du pouvoir central.

On devrait en déduire que l’aptitude des territoires à constituer une voie de sortie de la crise se mesure à la maîtrise qu’ils ont des activités économiques qui se déroulent chez eux et à la marge de participation qu’ils ont dans la définition et la production de leur avenir.


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