Le capital humain : des flux en mal de régulation ?

Le capital humain : des flux en mal de régulation ?

Les métiers du transport et de la logistique présentent au Maroc des perspectives professionnelles certaines. Les possibilités de carrière sont très diverses : de la logistique de distribution comprenant le transport routier, maritime, aérien et ferroviaire ; à la logistique industrielle impliquant la gestion des stocks en entreprise, l’entreposage de marchandises, le Supply Chain Management, etc. ; en passant par les opérations d’import/export qui ont trait à la gestion des opérations de transit et de douane (voir, à titre indicatif, Tableau 1). La multitude des segments d’une part, et la diversité des acteurs impliqués dans les processus liés à la logistique d’autre part, sous-tendent naturellement une palette très large de compétences requises. Un logisticien doit disposer aussi bien de savoir-faire techniques spécifiques à son domaine, que de différentes aptitudes comportementales et communicationnelles lui permettant la prise en charge de la relation client (préparation de cahiers de charges, négociation, conclusion de contrats, etc.).

Aborder la question des formations et des compétences marocaines en logistique nécessite de s’intéresser au rôle de l’État pour faire émerger des formations de qualité ; mais aussi au rôle de l’entreprise dans la formation continue et dans la gestion des carrières individuelles de ses collaborateurs.

Dans le contrat-programme 2010-2015 pour le développement de la compétitivité logistique, le volet formation fait l’objet d’un axe à part entière. L’objectif fixé est de réaliser la formation et la qualification de 61 000 personnes dans plus de 20 filières spécialisées : 800 managers, 1 500 ingénieurs et 12 950 techniciens spécialisés. Deux ans après la signature du contrat-programme, il est très difficile d’en évaluer les réalisations : il n’existe pas d’étude ou de statistiques permettant de dresser un bilan des travaux.

L’offre de formation dans les métiers de la logistique s’est renforcée

Depuis que l’État affiche sa volonté de promouvoir le secteur, l’offre de formation initiale s’est développée à travers une pléthore d’établissements d’enseignement supérieur publics et privés qui ont lancé de nouvelles formations en logistique.

Au cours des cinq dernières années, on ne compte pas moins d’une dizaine d’écoles privées qui ont élargi leur offre de formation historique en management au domaine de la logistique. Les formations diplômantes de niveau bac+4 et Master (bac+5) ont proliféré et semblent fournir le nombre de lauréats suffisant pour les besoins des entreprises. Les formations opérationnelles ciblant les techniciens ou les techniciens spécialisés (caristes, agents de transport, magasiniers…) se sont également déployées dans l’ensemble des régions du pays. Cet intérêt croissant des établissements d’enseignement supérieur pour les métiers de la logistique répond néanmoins plus à une logique d’opportunité, plutôt qu’à un plan coordonné répondant aux besoins réels du secteur. Bras armé de l’État en matière de formation professionnelle, l’OFPPT a amorcé la création de trois instituts de formation aux métiers de la logistique et du transport (à Fès, à Mohammedia et à Benguerir). À Taourirt, un institut est d’ores et déjà prêt à accueillir 1000 stagiaires pour la prochaine rentrée 2012-2013. D’autres initiatives viennent s’ajouter à celles déjà citées, notamment le développement du partenariat public-privé en matière de formation. La convention de partenariat signée en février dernier entre la RAM et l’OFPPT vise le développement de la formation professionnelle et continue pour les profils « techniciens de maintenance aéronautique ». Ces formations sont conçues et coordonnées par l’ISMALA (Institut Spécialisé des Métiers de l’Aéronautique et de la Logistique Aéroportuaire) ; celui-ci mettra à disposition de la RAM les moyens humains, matériels et pédagogiques nécessaires à leur réalisation. La compagnie participera pour sa part à la définition des modules de formation adaptés à l’exercice de ses activités.

Aussi disparates soient-elles et même si, pour certaines, elles ont mis du temps à voir le jour, les actions engagées vont certainement aller dans le sens d’une amélioration de l’offre de formation existante et d’un renforcement des compétences dans le secteur. La pression exercée aujourd’hui par les firmes multinationales via leurs filiales locales et sur les entreprises marocaines concurrentes ou partenaires ne laisse d’autre choix que de s’aligner sur les standards internationaux de qualité et de performance opérationnelle.

Ci-dessous une représentation du nombre de lauréats diplômés de l’enseignement supérieur public  en 2010 :

Les compétences techniques et les compétences managériales : principal point faible du secteur

Portes d’entrée pour les techniciens dans l’entreprise, les formations de niveau bac+2, bac+3 ou les licences professionnelles délivrées par les universités, restent souvent non professionnalisantes : « Les jeunes techniciens spécialisés mettent beaucoup de temps à rentrer dans le métier », témoigne le président d’une société de transport routier implantée à Casablanca. Malgré des profils supposés être en adéquation avec les métiers de l’entreprise, la performance opérationnelle n’est pas au rendez-vous. Pour Mohamed Benouda, Directeur à la SNTL, les formations actuelles ne sont pas tout à fait adaptées au niveau de maturité des entreprises marocaines. Il est inutile d’intégrer dans les programmes de formation des théories complexes et trop élaborées. Plus encore, les entreprises marocaines manifestent une réticence à recruter les jeunes diplômés préférant nettement les profils justifiant de 2 ou 3 années d’expérience, comme l’affirme Abdelkhalek Lahyani, Secrétaire Général de l’Association Marocaine de Logistique (Amlog). Ce constat est le symptôme d’une crise de confiance qui s’installe entre les entreprises et le système de formation dans les métiers de la logistique. Dans les cursus de formation actuels, les stages sont dans la majorité des cas obligatoires à partir de la troisième année. Un accroissement des périodes de stage pourrait éventuellement pallier le problème de l’opérationnalité.

De nombreuses PME ont de ce fait développé des programmes de formation en interne, dispensés par des cadres en poste au sein de l’entreprise en faveur de leur personnel. Les pratiques quasi improvisées de formations spécifiques en entreprise se sont beaucoup développées, causant ainsi des distorsions sur le marché de l’emploi : un technicien formé aux méthodes et pratiques spécifiques d’une entreprise ne peut se reconvertir facilement ailleurs. Rompu aux nouvelles méthodes de l’entreprise mais ne disposant pas de qualifications requises pour évoluer au sein de la structure (communication, sens du management, etc.), l’opérateur se retrouve souvent face à une impasse. « D’ailleurs, dans la plupart des grandes entreprises multinationales implantées au Maroc, le personnel encadrant est recruté du pays d’origine de la maison mère », souligne Abdelkhalek Lahyani. « L’on assiste de ce fait à des taux de turnover importants pour les profils techniciens et techniciens spécialisés, causant ainsi des manques à gagner en termes de capitalisation des connaissances, aussi bien pour l’entreprise que pour le salarié », poursuit-il.

Interrogées sur les compétences de leurs ressources humaines, bon nombre d’entreprises s’entendent à dire que les difficultés rencontrées concernent principalement l’exécution de tâches techniques pointues. Comptage de marchandise, manutention, stockage, application de consignes d’hygiène et de sécurité, ordonnancement de produits, sont autant d’opérations qui nécessitent un sens de la rigueur, de la précision et du respect des procédures. Quel que soit le métier et quelles que soient les techniques avancées enseignées dans l’école marocaine, celle-ci ne semble pas avoir suffisamment insufflé une culture de la performance, de la discipline ou encore du respect strict des procédures. Si la technicité et le savoir-faire sont des compétences nécessaires à l’exercice des métiers de la logistique, le souci de la qualité et de la rigueur sont des pré-requis majeurs dans un secteur où la marge d’erreur est faible. Plus que des compétences, la logistique est un état d’esprit. Au même titre que le sens de la rigueur, les capacités communicationnelles revêtent une importance capitale dans la réalisation de la performance. Une mauvaise compréhension des instructions données par un manager à ses agents d’exécution dans un atelier d’entreposage par exemple peut avoir des conséquences négatives en matière d’efficacité. Les risques potentiels et avérés causés par un jargon non ou mal maîtrisé contribuent à la baisse de la performance dans le secteur.

Quid de l’adéquation emploi-formation dans le secteur ?

Il est très difficile de jauger le niveau d’adéquation entre le marché de l’emploi et l’offre de formation existante. Ce qui est certain, c’est que le secteur de la logistique a connu et poursuit un développement effréné (expansion soutenue des activités et des marchés, complexification et diversification des flux, etc.). Ce développement a contraint les entreprises à s’adapter de manière très rapide aux nouvelles exigences de qualité et de performance. L’offre de formation, elle, n’a pas suivi le même rythme et semble mettre encore du temps à s’aligner sur les tendances du secteur. Cette asynchronicité pose le problème de l’implémentation de la stratégie de formation en logistique. Prévue par le contrat programme comme levier de l’État pour la mise en œuvre de la stratégie nationale de développement de la compétitivité logistique, l’Agence Marocaine pour le Développement de la Logistique (AMDL) n’a été opérationnelle que depuis novembre dernier. L’un des principaux défis de l’Agence sera la coordination et le suivi des actions menées par les ministères et les fédérations professionnelles impliqués dans la mise en œuvre de la stratégie. Avec un Conseil d’administration composé de représentants de différents ministères et d’associations professionnelles, l’Agence devrait pouvoir jouer son rôle, notamment en matière de formation où la régulation et la planification sont très attendues.

Entretien avec Abdellah Houssaini, Directeur centre R&D en Logistique à l’Université Ibn Tofaïl

Pourriez-vous nous présenter en quelques mots le centre de recherche en logistique de l’Université de Kénitra ? 

Le laboratoire de recherche « Logistique et Supply Chain Management » de l’Université Ibn Tofail existe depuis deux ans. Il vise à promouvoir la recherche dans le domaine de la logistique. Le laboratoire cherche à renforcer son équipe par des profils adéquats tant au niveau des enseignants qu’au niveau des doctorants et il projette de créer des partenariats avec des institutions nationales et internationales (CRET-LOG par exemple). La faculté a, depuis trois ans, créé une Licence professionnelle en logistique. Elle se prépare pour la création d’un Master et d’un Diplôme d’Université spécialisés en Logistique et Supply Chain Management.

Quels sont les principaux grands sujets de recherche en cours ?

Les sujets en cours ou qui seront prochainement entamés sont : l’industrie portuaire et l’intégration logistique, les prestataires logistiques au Maroc, la douane et l’enjeu du Supply Chain Management, le supply chain automobile au Maroc, le rôle de la culture dans l’intégration des supply chain, les fondements épistémologiques du Supply Chain Management.

Quels sont les problèmes auxquels vous faites face aujourd’hui en matière de recherche ? 

Le domaine de la recherche au Maroc, notamment en science sociales, souffre d’une série de problèmes qui rendent sa production médiocre. La principale difficulté réside dans le statut de la recherche dans l’activité académique qui est vaguement définie et mal circonscrite.

Il y a certes le statut d’enseignant-chercheur dont l’évolution de carrière n’est pas obligatoirement conditionnée par son niveau d’implication dans la recherche, mais il n’y a pas de statut de chercheur. L’autre difficulté est la non-reconnaissance de la recherche en tant qu’activité créatrice de valeur et en tant que domaine incontournable dans la réalisation du développement humain. À cela s’ajoutent le manque de compétences et le manque de moyens surtout pour la logistique qui relève du domaine de la recherche appliquée et qui nécessite des moyens et des soutiens (administratifs, politiques…) pour faciliter le contact avec l’environnement économique. Le plus grand problème auquel font face nos chercheurs est la difficulté à trouver et à récolter l’information du terrain pour réaliser leurs travaux.

Pensez-vous que l’État marocain favorise  la R&D en logistique ?

Au niveau des politiques gouvernementales, la recherche ne représente pas une priorité, a fortiori dans le domaine de la logistique. Il a fallu attendre le rapport de la Banque mondiale en 2006 pour se rendre compte que le pays accuse un énorme retard logistique qui grève sa compétitivité. Toutefois, l’intérêt officiel porté à la logistique au Maroc se réduit à la volonté de créer une infrastructure en mettant l’accent sur les plateformes logistiques et portuaires.

Que pourriez-vous dire du niveau des compétences marocaines dans les métiers de la logistique ? Les formations existantes ont-elles été capables de former les compétences adéquates ?

Mis à part les supply chain contrôlés par certaines firmes multinationales et les nouvelles pratiques initiées par de nouveaux opérateurs (Tanger Med), l’orientation logistique est encore à ses débuts parce que cela nécessite une nouvelle culture d’intégration, de partage et de transparence avec les partenaires du sulppy chain. Il faut aussi préciser que les stratégies des firmes globales et des pays industrialisés ont tendance à aller au-delà du souci logistique pour s’inscrire dans la logique du Supply Chain Management qui renvoie à un autre niveau d’intégration, ce qui constitue pour le Maroc un énorme défi.

Au niveau de la formation, il faut d’abord souligner que la logistique renvoie à un métier pluriel. Cela va du technicien spécialisé, de l’ingénieur au manager, comme il va du Bac +2 au Doctorat. Les formations actuellement dispensées sont insuffisantes, tant sur le plan quantitatif que qualitatif pour répondre aux besoins des différents profils. Là aussi, il convient de créer un partenariat entre les instituts de formation et le privé pour se concentrer sur des formations ciblées et pointues.


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