La trahison libérale

La trahison libérale

Auteur : Axel Kahn

Axel Kahn rappelle que l’un des courants premiers du libéralisme prône le bien commun.

Aujourd’hui, relève le généticien et chercheur français Axel Kahn, la crainte que les générations futures vivent moins bien que nous est en « rupture avec trois siècles d’optimisme du Progrès ». La faute au « règne presque sans partage des idées libérales », notamment des tendances qui ont rejeté l’idée que l’économie pouvait avoir une autre finalité que « son fonctionnement optimal ». Or « comment qualifier autrement qu’antihumanistes des actions qui ne font pas de l’épanouissement humain l’un de leurs objectifs », qui ne fixent aucune limite aux injustices et ne se donnent pas la peine de protéger la dignité humaine et l’environnement ? Pour Axel Kahn, il s’agit d’une trahison de ce qui fonde l’humanité : les échanges entre les hommes. Tout au long de l’histoire en effet, ces échanges n’ont jamais été isolés d’une réflexion sur leur sens, induisant des considérations non seulement économiques, mais éthiques, philosophiques et politiques, voire même religieuses. Dans un passionnant ouvrage abondamment documenté, Axel Kahn retrace, depuis l’apparition de la vie jusqu’à aujourd’hui, les étapes essentielles de l’édification des sociétés humaines : l’invention de la monnaie, l’apparition des cités commerçantes, la lettre de change, le taux d’intérêt… Il évoque les révolutions mentales et techniques, l’invention de la perspective, la découverte de l’Amérique, Darwin, les travaux de Max Weber, Marx, Adam Smith, Keynes, etc. et souligne l’inextricable contribution de la philosophie et des sciences à la réflexion sur les échanges économiques – tout en rappelant à quel point la question est politique. Aristote se posait « la question de la finalité de l’accumulation des biens » ; l’économie médiévale se méfiait de l’argent « en dehors de son usage utilitaire d’échange » ; il n’était pas question, jusqu’au XVIIe siècle, de dissocier la satisfaction des besoins individuels du bien commun. Or certains penseurs libéraux, pessimiste quant à la nature humaine, doutent qu’une sociétéd’êtres fondamentalement égoïstes soit capable de défendre l’intérêt général. De là, deux courants du libéralisme se distinguent et s’opposent : « celui pour lequel les vices privés conduisent à eux seuls aux vertus publiques et celui qui juge indispensable l’intervention d’un régulateur garant du bien commun ». Axel Kahn a évidemment choisi son camp.

 

Pas de démocratie sans régulation

L’Homme, le libéralisme et le bien commun est un livre à charge sur ce courant du libéralisme qui n’a retenu d’Adam Smith que l’auteurde Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), oubliant ses travaux de moraliste. Axel Kahn s’en prend en particulier à ces « nouveaux classiques », l’école néoclassique, l’école autrichienne, l’école monétariste, bref, à tous ceux qui contestent les analyses et les pratiques keynésiennes. Tous sont en effet « partisans du laissez-faire et de l’Etat minimal », ont une « foi robuste en la capacité autorégulatrice des marchés », jugent prioritaire, sur le plan politique, de « défendre les libertés individuelles contre la dictature de la majorité, même lorsque cette liberté se manifeste comme une cupidité insatiable dans laquelle ils perçoivent plus un moteur essentiel du développement qu’une menace pour la justice ». Leur mot d’ordre, emprunté aux physiocrates du XVIIIe siècle, est « Laissez passer ». Or, proteste Axel Kahn, « la vision d’une action par elle-même bienfaisante des marchés autonomes capables de transformer les vices privés en moteurs d’une société apaisée dont tout le monde pourrait bénéficier apparaît en somme bien faible sur le plan des idées et n’a jamais été vérifiée dans l’histoire ; c’est une fiction absolue ». Et de rappeler que leur politique des 3 D (dérèglementation, désintermédiation et décloisonnement) a eu « une lourde part de responsabilité dans les crises ultérieures, surtout celle de 2008 ». De plus, les penseurs de ces courants sont « des démocrates très conditionnels », plutôt méfiants vis-à-vis de la démocratie représentative. Milton Friedman, chef de file de l’école monétariste de Chicago et maître à penser des républicains américains, et ses émules, les Chicago Boys, sont proches de l’extrême droite et ont même soutenu le coup d’Etat contre Salvador Allende. Friedrich Hayek, très lu de Margaret Thatcher, considérait l’Etat providence « comme presque aussi dangereux que le communisme et le socialisme pour une société de libertés individuelles fondées sur le droit ». « La seule référence scientifique qu’accepte Hayek est la théorie darwinienne de l’évolution qui n’a aucun plan, aucun « dessein intelligent », mais se contente de sélectionner après coup ce qui est apparu et fonctionne », d’où le fait qu’il accorde « une importance majeure aux solutions et équilibres que la tradition, manifestation de la sélection naturelle dans le champ social, a établis ». Dans leur sillage, l’anarcho-capitalisme, défendu par David Friedman, fils de Milton. S’éloignant des penseurs comme Locke, Montesquieu ou Tocqueville, ils envisagent « une situation inédite du libéralisme économique sans réel libéralisme politique » : Parti communiste chinois ou Pinochet, qu’importe le régime, les violations des droits humains et le non respect de l’environnement, pourvu qu’un pays soit ouvert au marché. En ligne de mire, c’est la « capacité autocorrectrice » des sociétés libérales qui est abandonnée. Or, sans projet collectif, pas d’astronomie, de recherche fondamentale, d’études médicales sur les maladies affectant les pauvres… Pour Axel Kahn, « la déconnexion presque totale entre une économie dépendant seulement des mécanismes de marché et la poursuite du bien commun – laissé au mieux à la charge de processus démocratiques auxquels on dénie les moyens de leurs actions – est incompatible avec tout système satisfaisant pour les citoyens et, de ce fait, durable. » Il y va du succès durable de tout système économique. Et pour ce faire, un régulateur est absolument indispensable. « A nous de jouer ».

 

Par : Kenza Sefrioui

 

L’Homme, le libéralisme et le bien commun

Axel Kahn

Stock, 208 p., 18 €


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