La thèse de Driss Ben Ali sur "Le Maroc Précapitaliste"

La thèse de Driss Ben Ali sur "Le Maroc Précapitaliste"

Penseur, chroniqueur et conférencier, feu Driss Ben Ali s'est intéressé en tant qu'économiste aux questions de développement et de transitions économiques et sociales, il s’est  fait remarquer par ses analyses reconnues pour leur rigueur. Au fil de son parcours il a diagnostiqué  le Maroc comme étant «une économie néo patrimoniale caractérisée par la rente.» Il a observé et mis en évidence l’émergence et la généralisation de ce système de rente, mettant en exergue  les obstacles qu’il crée  ne permettant pas le développement économique du pays.

Cette analyse  trouve  ses fondements dans l’approche qu’il a développée dès 1977 dans le cadre de sa thèse de doctorat  Sciences économiques  à l’université de Grenoble 2. Celle-ci était consacrée au «Maroc précapitaliste: formation économique et sociale». En guise d’hommage, Economia présente ci-dessous une synthèse de ce travail majeur  de Driss Ben Ali.

Le Maroc précapitaliste est une étude qui se base sur une démarche globale abordant la réalité comme une totalité, ni statique ni achevée, elle œuvre  plutôt pour caractériser une structure intégrée. L’auteur a adopté la thèse selon laquelle la formation sociale et économique marocaine est constituée de deux modes de production. En observant les activités économiques d’une période qui s’étend sur près de quatre siècles, il constate que l’économie marocaine en général était restée à un niveau bas, presque moyenâgeux.

Pourquoi étudier la formation sociale et économique du Maroc pré -capitaliste? Il serait tout d’abord utile de rappeler à l’époque (1977) l’impact de la démarche marxiste sur la discipline de l’Economie politique. Mais par ailleurs Driss Ben Ali rappelle que les études en économie politique ont pendant longtemps ignoré les structures précoloniales, l’étude souhaitait  acquérir les outils qui permettraient  de comprendre une société qui n’évolue que très lentement, et qui reste largement marquée par la pauvreté, la tradition et l’ignorance. Rejetant l’approche évoquant le concept de «la stagnation», elle opte pour l’analyse du changement et de l’évolution introduisant la notion d’histoire; c’est que l’analyse économique ne peut prendre son sens qu’à travers une étude du développement historique, affirme Ben Ali, ainsi, l’économiste qui travaille sur les problèmes actuels a certaines questions à poser aux données de l’histoire.

Méthodologiquement, traiter la question du sous développement en termes historiques au Maroc signifie l’examen des faits et structures d’une période qui s’étend sur le même territoire que celui du Maroc aujourd’hui  depuis le 16éme siècle (l’avènement des dynasties d’origine chérifienne) jusqu’à l’aube du 19ème siècle et les débuts de la pénétration  capitaliste. Un des constats est que les pays non occidentaux à l’exception du Japon sur la même période  se sont révélés de piètres régions pour le développement capitaliste. Et il s’agit de comprendre pourquoi? C’est une méthode d’analyse économique s’appuyant sur l’histoire.

Au Maroc l’auteur retient l’hypothèse de l’existence de deux modes de production et de deux modes d’organisation sociale; un mode de production «primitif» caractérisé par la propriété collective de la terre et une division du travail très rudimentaire, et un autre mode de production défini par des rapports de production de classe, la constitution d’un Etat et d’une force armée permanente.

Malgré la décadence des dynasties régnantes due à l’amenuisement des ressources externes qui le faisait prospérer, le Maroc a pu entretenir un Etat national maintenu toutefois dans une faiblesse chronique vu qu’il s’appuyait sur les faibles ressources internes essentiellement agricoles. L’histoire fournit deux éléments de réponse pour expliquer l’incapacité marocaine d’utiliser efficacement  ses ressources agricoles ; le nomadisme et la politique du Makhzen. L’ensemble des aspects de la question sont examiné par Ben Ali aux niveaux des pays Makhzen et pays Siba.

Il relève notamment l’instabilité et la mobilité permanente des populations rurales ainsi que l’absence presque totale d’une paysannerie sur les territoires fertiles ! La période correspond aussi à une longue série noire de  famines, de catastrophes naturelles (épidémies, sécheresse, vagues acridiennes..) ainsi qu’à un effondrement démographique. La marque de mobilité permanente des populations est attestée d’ailleurs par le mode d’habitation dominant, qui n’est autre que la tente !

L’étude examine les rapports de production dans l’agriculture et évoque un processus de féodalisation par la création de seigneuries notamment en relation avec le foncier et l’usufruit des terres. Driss Ben Ali évoque les formes de métayages dans les Azib (fermes détenues par des Zaouias), les terres dites Naiba etc.. Il écrit : « le statut du Fellah peut être comparé au serf, le paysan est attaché à la terre, ne peut abandonner son exploitation agricole et ne jouit pas d’une liberté personnelle. ». Coté artisanat, l’activité   était  également figée à un niveau global assez bas,  « sans doute guère supérieur à celui du début du 16 ème siècle ». Il explique que « l’institution corporatiste et l’emprise du Mahkzen ont bloqué les perspectives de développement de cet artisanat  et ont contribué à perpétuer son retard ».Un passage important  de l’étude est consacré à l’analyse du tissu urbain et des villes au Maroc (commerce organisation, souks prix ...).

De cela l’auteur conclut à la diversité et l’hétérogénéité de la formation économique et sociale précapitaliste au Maroc. Il revient également à l’analyse du mode de production s’interrogeant sur la validité du concept de mode de production asiatique pour caractériser la situation marocaine , il passe en revue plusieurs autres interprétations dont notamment celle de Paul Pascon dans sa thèse sur le Haouz de Marrakech pour mettre en relief les limites de ces interprétations par rapport au cas marocain. Il affirme à ce propos que «  même si le féodalisme  du Maroc  précolonial ne revêt pas le caractère classique observé en Europe, la forme d’extorsion du surtravail que nous y avons constatée ne laisse aucun doute quant à la nature du mode de production étudié ».

En fait, la thèse de Ben Ali est que le Maroc précapitaliste est  constitué de deux modes de production où il est difficile de parler de domination, mais peut être que l’articulation est plus adaptée à la qualification de leurs relations. Certes « le mode de production féodal que représente le makhzen maintient le mode de production  communautaire dans une relative dépendance économique ; mais cela ne suffit pas pour parler de mode dominant car l’influence du premier n’altère aucune composante du second », affirme t il.

La conclusion de Ben Ali est qu’ « un procès de féodalisation tient une place dans la formation économique et sociale du Maroc au cours de la phase précapitaliste  mais semble être bloqué dans son élargissement et son développement par le Makhzen ».

L’analyse ne pouvait  faire l’économie de la question de reproduction de la formation économique et sociale  marocaine, celle-ci a permis d’analyser les différents facteurs de blocage. L’agriculture  étant incapable de générer des surplus, c’est la place et le rôle de l’organisation urbaine qui ont consacré le  blocage du développement des forces productives.  Ce chapitre a permis d’ailleurs à l’auteur de présenter à travers les faits historiques les contradictions qui ont jalonné l’organisation des villes marocaines, leur fonctionnalité, la relation villes campagnes .... Driss Ben Ali s’interroge aussi sur l’impact du milieu culturel sur l’évolution des forces productives et reconnait qu’ « à défaut d’une classe révolutionnaire qui soit en mesure d’impulser le développement économique et conduire la société vers des transformations, la formation ES s’est sclérosée et s’est interdit tout changement en consacrant la prééminence de l’irrationalité et de l’obscurantisme ».

 

Titre      : Le Maroc précapitaliste: formation économique et sociale.

Auteur : Driss Ben Ali

Éditeur : SMER, Collection Atlas, 1983

310 pages


Partager ce contenu