La course à el Khobza

La course à el Khobza

a révolte de Sidi Bouzid, qui a été le point de départ de la révolution tunisienne du 14 janvier 2011, s’insère dans une suite de mouvements protestataires qui ont secoué la Tunisie depuis quelques années. Ces mouvements sociaux ont été avant tout le fait des jeunes, de cette génération de la débrouille contrainte de vivre d’expédients et de petits boulots. Le gouvernement tunisien en était bien conscient lui qui avait décrété l’année 2010 «Année de la jeunesse » et dont le slogan prémonitoire était «une jeunesse capable de relever les défis»…

Les difficultés quotidiennes de l’économie de la débrouille

Les emplois dans les centres d’appel, le travail intérimaire ou précaire marqué par une suite sans fin de contrats à durée déterminée et la participation à l’économie de débrouille constituent, pour la très grande partie de ces jeunes, diplômés ou non, les seules modalités d’insertion dans le marché du travail. Leur quotidien est «un provisoire qui ne cesse de durer1» et il cristallise d’autant plus le rejet et le mécontentement que cette «débrouille» est vécue comme le produit de mécanismes d’insertion biaisés par la corruption et le clientélisme. Chômeurs, travailleurs suppléants, jeunes diplômés précaires, ouvriers intérimaires, vendeurs à la sauvette, contrebandiers, petits trafiquants ou marchands ambulants, migrants mais aussi retraités en manque de revenus, mères de famille tentant de compléter les revenus insuffisants du foyer, petits fonctionnaires ou salariés ne réussissant plus à subvenir aux besoins de la famille sont les principales figures de ce que les Tunisiens appellent la «course à el khobza» (yejri ‘al khobza - la course au pain). Pour eux, cette course est la seule manière de bénéficier d’une sécurité économique, de participer à la consommation et aux modes de vie modernes. Elle reflète un quotidien fait de labeur, de privations mais également d’incertitudes et d’insécurité : il faut simultanément faire preuve de ruse et être capable d’«encaisser» les tracasseries qui ponctuent le quotidien ; accepter un emploi déclassé, précaire et sous-payé ; jongler avec l’endettement et se débrouiller en vivant en marge de la légalité ; être perpétuellement susceptible d’être puni, racketté ou dénoncé.

Courir derrière el khobza nécessite beaucoup d’efforts et d’obstination mais aussi la mobilisation d’«arts de faire» avec les forces de l’ordre, ce qui revient à mettre en place des arrangements et à monnayer les pouvoirs. L’accès différencié à des sources d’accumulation dépend de la capacité des différents acteurs à domestiquer les violences policières : les acteurs de la débrouille acceptent de payer, s’accommodent des prébendes, voire œuvrent à mettre en place de tels arrangements parce que la relation à l’Etat est fondamentale pour poursuivre ces trafics et perpétuer les activités informelles. L’Etat incarne la sécurité et la subsistance, non par la redistribution proprement dite, mais par la protection et la sécurisation des profits ainsi que par l’accès aux sources d’accumulation. Parce que l’économie de débrouille est un haut lieu de concurrence et de conflit (autour des parts de marché, de l’élimination de rivaux ou de la définition de rapports privilégiés avec des fournisseurs et des agents d’autorité), le pouvoir (Etat, parti) peut s’insérer dans les rouages de la course à el khobza. La protection des profits suppose l’existence de barrières à l’entrée pour empêcher l’arrivée massive des classes populaires et moyennes paupérisées tentées par les revenus générés par cette économie «trafiquante» : la généralisation de ces pratiques risquerait de léser l’ensemble des acteurs établis, car «si tout le monde y participe, personne ne pourra manger el khobza». Dès lors, les dîmes, les prébendes, les arrangements aux postes frontières et les licences distribuées par le RCD (l’ancien parti unique) façonnent une économie des droits d’entrée illicites qui joue sur la concurrence, la compétition et les rivalités entre les acteurs ; en protégeant el khobza des uns, ils en privent forcément d’autres.

En intégrant les règles du jeu du régime, les acteurs de l’économie de débrouille arrivent cependant à apprivoiser les contraintes qui jalonnent leur course à el khobza. Ils tentent de braconner dans la forêt de contraintes pour faire des «coups». Les commerçants de souks libyens payent les agents de la police municipale (taratib) pour éliminer les vendeurs à la sauvette et accaparer le coin de la rue ; les trafiquants envisagent les dîmes versées et les licences délivrées par le parti comme des moyens de dompter la violence policière, notamment lors des fouilles et des contrôles aux barrages ; les passeurs s’arrangent avec des gardes-frontières sous-payés et obligés de se payer sur les candidats au départ ; les jeunes diplômés payent un «piston» (wasta) pour avoir un emploi ou être titularisé dans la fonction publique. Les prébendes et les dîmes ponctuent les différentes étapes des activités économiques de la débrouille. Les acteurs de l’économie de débrouille qui ne peuvent se prévaloir d’une proximité avec le pouvoir, de carte du parti ou d’«épaule» (piston) au sein de l’administration pour les protéger n’ont d’autre choix que de payer pour manger el khobza.

La révolte contre les logiques socio-politiques de l’insertion par la débrouille

C’est la conscience d’être constamment brimé, poussé aux marges et condamné à mener une existence dépourvue de dignité qui a alimenté la révolte puis la révolution. Les acteurs de l’économie de débrouille ont alors questionné les logiques de prélèvement et de régulation et partant leur relation à l’Etat. Dans la Tunisie de Ben Ali, il fallait payer pour tout : payer des hauts responsables dans l’administration ou des membres des «clans» pour trouver un emploi dans la fonction publique, payer l’omda pour avoir une attestation et déposer le dossier de boursier, pour éviter la conscription militaire, pour avoir une carte d’handicapé et même pour toucher les aides distribuées par le RCD, payer le policier pour faire entrer, acheminer et vendre la marchandise dans les souks, payer le bureaucrate pour accélérer une procédure ou obtenir une autorisation, payer un intermédiaire pour avoir un emploi dans le secteur privé. La diffusion du racket à tous les échelons de l’administration et la violence des prélèvements a mis en évidence la chaîne de prédation qui s’était enchâssée dans la course à la survie. La corruption et le racket ont cessé d’être considérés comme normaux et acceptables à partir du moment où ils ont empiété sur la dignité des gens en leur volant non seulement leur pain mais surtout en leur «mangeant leur sueur». Cette expression populaire tunisienne reflète le sentiment d’injustice et la violence des rapports de prédation et d’exploitation. Incarnant le labeur et la dignité, la sueur est indissociable de l’estime de soi qui passe notamment par la capacité à gagner honnêtement el khobza, à s’arracher dignement de la pauvreté et de l’indigence, à se faire respecter et reconnaître. A partir du moment où la violence est devenue première dans les relations de la course à el khobza, où elle est devenue explicite, elle a alimenté l’amertume, le sentiment de mépris et d’abaissement à la base de la révolte.

La révolte de ces Tunisiens est aussi le produit de l’accumulation de frustrations, du désenchantement, de l’humiliation (hogra) et de la crise suscitée par l’absence d’avenir. L’incapacité de bénéficier d’un dû qu’on estime mériter et dont on a été privé parce que ne faisant pas partie des «élus» ou des «privilégiés» a généré un sentiment d’injustice d’autant plus fort que les politiques de redistribution s’amenuisaient avec l’essoufflement du «modèle» dualiste de développement, l’étiolement des ressources clientélaires, l’emballement du racket et la disparition d’un égalitarisme moral prôné par l’Etat bourguibien. Modalité parmi d’autres de la course à el khobza, l’émigration clandestine (harga) - avant et de façon concomitante à la révolte - doit aussi être comprise comme une tentative de s’affranchir d’une condition que l’on juge inacceptable, de défier le mépris des puissants dans une ultime tentative d’émancipation.

En se rassemblant au lendemain de l’acte désespéré de Bouazizi devant le siège du gouvernorat, les manifestants cherchaient moins à affronter l’Etat qu’à contester ses modes de gouvernement jugés indignes. Les premiers rassemblements avaient d’ailleurs réuni des jeunes marchands de fruits et légumes qui brandissaient des bananes. Ce geste n’était pas anodin : la banane est le symbole de la prédation qui a accompagné la libéralisation, puisque son importation a été exclusivement réservée aux membres des «clans» proches de l’ancien président Ben Ali. Ce faisant, la population pointait du doigt le décalage indécent entre les efforts et les sacrifices quotidiens endurés par les «petites gens» pour gagner el khobza en vendant avec la sueur de leur front des bananes, et les fortunes amassées frauduleusement par les importateurs de ce fruit. De cette mobilisation a fusé la première revendication de la révolte : un partage équitable des richesses nationales entre groupes sociaux et entre régions du pays. Cette revendication a été le point de départ du «passage au politique» de ces populations. Ce mouvement a progressivement repoussé les limites du politiquement possible, et s’est affirmé au fil des semaines d’affrontement, alimenté notamment par la brutalité de la répression et la facilité avec laquelle les forces de l’ordre ont ouvert le feu sur les manifestations pacifiques. Cette expression ultime du mépris (hogra) a donné sa dynamique à la révolte. Leur vie ne valait vraisemblablement pas grand-chose pour le régime de Ben Ali et dès lors ils n’avaient plus rien à perdre.

1 Cette expression et les suivantes sont tirées d’entretiens réalisés entre 2007 et 2010 dans le cadre de ma thèse

 

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