L’argent est mort !

L’argent est mort !

Auteur : Jean-Claude Carrière

Il nous sert 300 pages de lecture délicieuses ! Jean-Claude Carrière qui nous a habitué à la fiction théâtrale et cinématographique, s’illustre en écrivant un essai. Une véritable enquête avec un personnage principal (ou un accusé principal) : l’argent.

Dans un style concis et imagé à la fois, il nous raconte la vie supposée de celui-ci de la naissance jusqu’à la mort.

Pour commencer, l’auteur nous emmène en ballade dans le monde de la littérature et des arts. Le point de départ  de cette enquête est une mutation que Carrière ne pouvait ignorer. «L’argent a posé sa griffe sur l’art, comme pour dire : cela ne m’échappera plus. C’est l’argent maintenant qui décide et lui seul. Les sentiments, les émotions, les idées qu’une peinture ou une sculpture pourraient nous apporter n’ont désormais, et depuis plus d’un siècle déjà, qu’une importance secondaire, de plus en plus grignotée et réduite. Qui oserait parler encore de beauté, d’harmonie, de travail, de sens cachés, d’allégories… » s’interroge  l’auteur !

Pour mieux cerner la problématique de l’argent, Carrière nous emmène à ses origines. L’auteur a fait appel à sa formation d’historien, fouillant dans la genèse de la monnaie, son invention, son évolution. Ce livre est une invitation à relire l’histoire de l’argent et une réflexion sur son rôle.

Comment l’argent s’est-il senti après la révolution bolchévique ? Et comment après la chute du Mur de Berlin est-il devenu : Le roi du monde ? Des questions qu’il serait certainement utile de se poser aujourd’hui.

L’humanité a vécu pendant des centaines de siècles sans argent et un jour (vers le deuxième millénaire avant notre ère) l’argent est arrivé! Il était au départ un outil au service des échanges commerciaux. Mais que s’est-il passé  depuis ?

L’argent notre invention, notre ami qui nous a facilité énormément  de choses, est passé à la fin du moyen âge de simple outil à seigneur.  Aujourd’hui il est célébré, adulé « Tous les acolytes, sacerdotes et prophètes qui, aujourd’hui l’entourent, et qui le célèbrent en des rites simples et répétitifs (ainsi les applaudissements qui saluent la clôture des bonnes séances à Wall Street), semblent joindre leurs efforts, leurs courbettes, et aussi leurs pensées, leurs invocations, leurs exorcismes (peut être même leurs oraisons) pour nous convaincre de cette existence métallique. Une puissance moderne, lucide et aguerrie d’expériences, protège notre portefeuille et guide nos pas vers notre banque ».

L’argent est devenu notre maître. D’ailleurs, l’évolution du lexique monétaire le prouve.

Adam Smith ne parlait-il pas déjà au XVIII siècle de main invisible !

 

L’argent est-il mort ?

L’argent on l’a aimé, vénéré et insulté. Nous avons développé envers cet outil métallique  des  rapports passionnels et passionnés. Et comme il en a eu assez de nous, il est mort, d’épuisement, de lassitude !

Ces dernières années les signes de fatigue se sont multipliés. On a vu, par exemple, s’installer des monnaies parallèles. « En Angleterre dans une ville du Devon qui s’appelle Totnes, et même, plus près du centre de Londres, à Brixton, des monnaies parallèles circulent, que la plupart des commerçants acceptent. Le Brixton pound est à l’effigie de David Bowie. Touche-t-il des royalties sur chaque billet ? »

Ce cas, n’est pas isolé. Des monnaies complémentaires et d’autres virtuelles telles les bitcoins, existent  aussi. Chaque communauté informatique va-t-elle finir par avoir sa propre monnaie ?

Le troc se renouvelle, également. L’argent est-il en train d’agoniser sous nos yeux ?

L’argent on y a cru pendant longtemps. Il nous a accompagné, nous a permis de traduire nos désirs en réalité. Sa symbolique est de plus en plus forte.  Pourtant certains l’ont combattu avec férocité. Marx en est l’illustration. Toutefois, les pays qui se sont inspirés de sa doctrine telle la Russie, ou encore la Chine, sont obsédés par l’argent. Aujourd’hui on compte plus de milliardaires à Moscou qu’en Europe de l’Ouest. Le communisme n’a-t-il été finalement qu’une étape indispensable au retour à l’argent ? à son triomphe ? A partir des années 80, le changement a été palpable. L’argent-fou, l’argent-roi fait son apparition. Le règne de l’argent est bel et bien là. Il a droit partout, l’argent semble avoir toujours raison « L’argent nous imbibe. Il pénètre jusqu’à nos systèmes invisibles, jusqu’à nos nerfs les plus furtifs, jusqu’à nos vaisseaux capillaires. Il nous habitue à ses hausses brutales, ses foucades, ses caprices et à ses abandons aussi. Nous croyons l’avoir gagné, nous croyons le tenir, pourtant, c’est lui qui nous possède ».

Aux Etats-Unis, l’idée qui dit que mourir riche augmente les chances d’aller au paradis, poursuit son chemin chez certains républicains. Les prophètes de l’argent continuent de divulguer la bonne parole… de l’argent, maître du monde.

Aujourd’hui, la pauvreté n’est pas seulement un malheur mais une honte. De seigneur et maître, l’argent s’est transformé en Dieu impitoyable !   

Après ce bilan –disons-le- catastrophique, Carrière nous prédit l’avenir. « La baisse du chômage la création  de l’emploi, la reprise économique, la compétitivité retrouvée, on nous les promet depuis quarante ans. Illusions stériles et tenaces c’est la récession seule et froide qui nous attend ».

Et si l’argent n’y était pour rien ? Au final, n’est-il pas l’expression la plus concrète de notre cupidité et nos pertes de valeurs ?  

 

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

L’argent. Sa vie, sa mort

Jean-Claude Carrière

Odile-Jacob

275 pages. 274 DH. 


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