INTERNET : les limites d’un nouvel espace circulatoire

INTERNET : les limites d’un nouvel espace circulatoire

Internet, par ses vertus ubiquitaires, permettrait, aux yeux de certains commentateurs, d’échapper aux logiques dominantes qui structurent la circulation de l’information à une échelle mondiale. Le web offrirait en particulier un nouvel « espace pour l’information », un espace où des individus ou des collectifs, tirant parti des outils du réseau, contribueraient activement, grâce à la capacité de celui-ci de « s’émanciper de la géographie », à la diffusion internationale des nouvelles1. Tout se passe selon cette vision comme si les intermédiaires que constituent les médias traditionnels pour cette diffusion internationale se voyaient de plus en plus concurrencés par ces nouveaux entrants, ce qui produirait une diversification croissante des sources de nouvelles en ce domaine.

Il est nécessaire d’interroger ces croyances en soulignant d’abord la forte dépendance des principaux sites composant le web d’actualité, en matière de nouvelles sur l’étranger, à l’égard des grandes agences de presse occidentales. Chris Paterson a ainsi mis en évidence, dans ses recherches sur la présence de l’information internationale sur le web sur la période 2001-20062, que les nouvelles en anglais figurant dans les versions numériques des médias affiliés à de grands groupes de communication — tels que CNN Interactive, MSNBC.com, abcnews.com, news.sky.com — ou, encore plus, les informations des sites agrégateurs de contenus — Yahoo, Altavista, Google ou Excite — proviennent majoritairement, et de plus en plus, d’une poignée d’agences occidentales, AP, Reuters ou l’AFP. 

Son analyse ne prend néanmoins pas en compte la multitude de sites d’information de taille plus réduite, proposant des contenus produits par des journalistes ou des amateurs désireux d’offrir un autre traitement des nouvelles. Cette variété de voix qui, reléguées parfois aux « confins de l’internet », participent à leur manière, certes en marge des acteurs dominants, à faire circuler une information différente, bien qu’ils « peinent à trouver une visibilité3 ».

Cependant, rien ne garantit que cette multitude de sites ne contribue à une modification substantielle des conditions dans lesquelles circule internationalement l’information. Un article d’Ethan Zuckerman, consacré à la « blogosphère internationale », l’illustre de manière intéressante en critiquant le peu d’attention qu’accordent les médias généralistes états-uniens, dans leurs actualités, aux pays du monde non occidental. Et il fait à cet égard explicitement siennes certaines des dénonciations ayant servi d’assise à la revendication d’un Nouvel Ordre International de l’Information. Mais ses critiques s’adressent également aux blogueurs américains qui se montrent encore plus ignorants du monde non occidental que les médias généralistes4 !

Une autre recherche, consacrée par Aurélie Aubert à « l’actualité internationale à l’heure des médias participatifs », va dans le même sens. Mesurant la place des nouvelles sur l’étranger dans la version française du site de journalisme participatif AgoraVox, l’auteur constate la faible proportion de celles-ci, de même que leur concentration autour des États-Unis et du Proche ou Moyen-Orient… alors que l’on « s’attendrait […] à lire sur ce site une information alternative focalisée sur des endroits peu couverts par les médias de masse »5.

De nouvelles sources pour l’actualité internationale ?

Comprendre les apports du web en matière de circulation sans frontières de l’information n’est pas, étant donné la relative rareté de la littérature sur le sujet, chose aisée. Les travaux portant sur la contribution des blogueurs à la production des nouvelles internationales permettent pourtant de cerner certains de ces apports.

Aux côtés de l’immense majorité des blogs qui « s’adressent à des amis, à la famille, à une audience aux caractéristiques démographiques similaires à celles de leur auteur », il existe, selon Ethan Zuckerman, une autre variété de blogueurs qui s’efforcent de « dépasser les barrières de la langue, de la culture et de la nationalité » aux fins de communiquer avec « des individus vivant dans différents endroits du monde ». Ces « bridgebloggers » entendent « être lus par une audience appartenant à une autre nation, religion, culture ou langue » que la leur et, pour ce faire, recourent à une langue que le public visé pourra comprendre — très majoritairement l’anglais dans les exemples donnés par Ethan Zuckerman6.

Si les informations qu’ils dispensent ne profitent souvent qu’à un public transnational spécialisé, en nombre relativement limité, certains bridgebloggers peuvent, quand ils deviennent une source pour les journalistes des grands médias internationaux, contribuer à faire circuler les nouvelles qu’ils produisent, sous une forme transformée, à plus ou moins grande échelle. Certains travaux empiriques tendent à confirmer l’importance de ces bridgebloggers pour la couverture de l’actualité étrangère, tout en invitant à considérer avec prudence la fonction de « pont » qu’ils peuvent avoir.

Rebecca MacKinnon montre ainsi que les correspondants occidentaux en Chine utilisent largement les contenus produits par certains de ces blogueurs. Ceux-ci servent d’intermédiaires plus ou moins obligés — des gate-keepers — à partir desquels les correspondants glanent « de nouvelles informations, perspectives et idées en provenance de la [très vaste] blogosphère chinoise ».7 L’auteur décrit néanmoins l’économie politique des bridgebloggers influents comme étant concentrée autour d’un nombre limité d’intervenants, pour certains des expatriés occidentaux sinisants, tous parfaitement anglophones.

Le rôle qu’ont joué différentes plateformes du web — blogs, tweets, Facebook, YouTube… — dans la contestation de l’élection présidentielle en Iran en 2009 ou dans le Printemps arabe en 2011 a fait se répandre l’idée que celles-ci sont en mesure d’opérer des « changements sismiques dans la structure de la couverture des informations internationales ». Des amateurs seraient donc désormais en mesure de contourner les plus sévères mesures de censure pour « s’adresser à une audience globale »8.

Poser cela, c’est certainement faire un peu trop facilement fi des contraintes liées à l’économie politique de la production et de la circulation internationale de l’information. L’on dispose toutefois de trop peu d’études empiriques explorant les différents niveaux de médiation qui permettent, ou non, aux voix qui s’expriment au travers de ces plateformes numériques de circuler par-delà les frontières : quelles langues, quels discours, quels canaux ces voix doivent-elles employer, à l’attention de quels publics, pour espérer voir se diffuser internationalement leurs nouvelles ? Et à quelle échelle ? Difficile dans ce contexte de mesurer de façon un tant soit peu précise la capacité des acteurs opérant à l’aide de ces plateformes de renverser les logiques dominantes qui organisent la diffusion internationale de l’information.

Il est donc important de se défaire de la vision binaire qui consiste à opposer radicalement les médias d’un côté et les outils de communication issus du web de l’autre en ce qui concerne la circulation sans frontières des nouvelles. Comme le constate un rapport s’intéressant à la contribution des « nouveaux médias » pendant le Printemps arabe, « il est de plus en plus difficile de séparer [ceux-ci] des vieux médias. […] Alors qu’Al Jazeera et les autres chaînes de télévision par satellite ont beaucoup utilisé [dans leurs informations] Twitter et d’autres sources en ligne, les nouveaux médias ont, quant à eux, souvent, en retour, fait référence à ces mêmes chaînes » 9.

La libre circulation de l’information à l’heure numérique

Il est d’autant plus nécessaire de ne pas considérer les nouveaux médias comme échappant par nature aux logiques qui structurent leurs aînés, que ceux-là sont comme ceux-ci utilisés comme des vecteurs de circulation de l’information à l’échelle internationale par des gouvernements désireux de défendre leurs intérêts sur la scène mondiale. Le thème de la libre circulation de l’information est, plus encore que pendant la Guerre froide, considéré, à l’heure d’Internet, par le gouvernement américain en particulier, comme un enjeu politique majeur.

Comme le montre Evgueni Morozov10, il y a d’ailleurs une grande continuité entre les objectifs qui sont assignés aux programmes d’appui développés par Washington en faveur des « cyber-dissidents » évoluant dans des contextes autoritaires — programmes s’efforçant de renforcer leur capacité à diffuser des informations online — et ceux qu’ils attribuaient à leur appareil de radiodiffusion extérieure pendant la Guerre froide.

Dans le discours qu’elle a prononcé en janvier 2010 où elle plaçait la libre circulation de l’information à l’ère digitale au cœur des principes poursuivis par la diplomatie américaine, Hillary Clinton, alors secrétaire d’État, a elle-même situé la défense de ce principe dans cette continuité historique. « À un moment, a-telle proclamé, où, après la disparition du Mur de Berlin, de nouveaux « murs virtuels », des « barrières électroniques » s’érigent aux fins d’empêcher les populations [des pays autoritaires] d’accéder aux réseaux du monde », les États-Unis, garants de ce droit, ont la responsabilité d’aider à assumer le libre-échange des idées » 11.

Mais la défense de la libre circulation de l’information est porteuse, aujourd’hui comme hier, pour le gouvernement américain, d’enjeux plus importants. Ainsi que l’a montré Armand Mattelart, la Maison-Blanche a fait, au lendemain de la fin de l’URSS et suite au développement d’Internet, du free flow of information le pivot d’un projet à la fois géopolitique et géoéconomique qui recherche tant « la construction d’une planète stable » que l’extension, à l’échelle du monde, des marchés pour les produits des entreprises états-uniennes de la communication12. Des entreprises qui comprennent en leur sein quelques-uns des principaux acteurs globaux de l’économie de l’information née d’Internet — les Google, Facebook, Twitter, YouTube…

L’arrivée de ces nouveaux entrants dans le champ de la circulation internationale de l’information s’est traduite par la domination accrue qu’exercent, sur celui-ci, les sociétés occidentales, en premier lieu américaine. Loin d’être porteur d’un rééquilibrage des flux de nouvelles en faveur des pays émergents, l’avènement d’Internet tend de ce point de vue, sous bien des aspects, à aggraver les déséquilibres existants.  

 

 

1.     Reese Stephen D. and al. (2007). Mapping the blogosphere. Professional and citizen-based media in the global news arena. Journalism, vol. 8, n°3, p. 254.

2.     Paterson C. (2007). International news on the Internet: Why more is less. The International Journal of Communication Ethics, vol 4, n°1/2, p. 62-63.

3.     Marty E. et al. (2012). Diversité et concentration de l’information sur le Web. Réseaux, n°176, 2012/6, p. 51 et 63.

4.     Zuckerman E. (2005). Meet the bridgebloggers. Who’s speaking and who’s listening in the international blogosphere ? Présentation au colloque : The Power and Political Science of Blogs. University of Chicago, 16-17 septembre 2005, p. 27-28.

5.     Aubert A. (2008). L’actualité internationale à l’heure des médias participatifs. In : Palmer M. et Aubert A. (dir.) (2008), L’information mondialisée. L’Harmattan, Paris, p. 115.

6.     Zuckerman E. (2005). Meet the bridgebloggers. op. cit., p. 2. Je suis redevable, pour cette référence et les deux suivantes, à Julien Saada.

7.     MacKinnon R. (2008). Blogs and China correspondence : Lessons about global information flows. Chinese Journal of Communication, vol. 1, issue 2, p. 254.

8.     Zuckerman E. (2010). International reporting in the age of participatory media. Daedalus, vol. 139, n°2, printemps 2010, p. 67-70.

9.     Aday S. and al. (2012). Blogs and Bullets II. New Media and Conflict after the Arab Spring, Washington. United States Institute of Peace, p. 14 et 21.

10.  Morozov E. (2011). The Net Delusion. The Dark Side of Internet Freedom. Public Affairs, New-York, p. XII, 44.

11.  Hillary R. Clinton (2010). Remarks on Internet freedom. Discours prononcé au Newseum, Washington D.C., le 21 janvier 2010, disponible à : http://www.state.gov/secretary/rm/2010/01/135519.htm

                    12.   Mattelart A. (2000). Vers une globalisation ? Réseaux, n°100, p. 96.

 

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