Fouad Laroui : Je m’intéresse à l’économie concrète

Fouad Laroui : Je m’intéresse à l’économie concrète

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Economia : Tu es ingénieur, mais aussi économiste de formation. Or, cet aspect de ta personnalité demeure inconnu. Pourquoi caches-tu ta dimension d’universitaire ?

Fouad Laroui : Je ne la cache pas mais elle ne semble pas intéresser grand monde. Tu es le premier à me poser des questions là-dessus. Ceci dit, ça se comprend : il y a plus d’économistes que de romanciers publiés. On oublie parfois que Driss Chraïbi était chimiste et que Tahar Ben Jelloun a soutenu une thèse de troisième cycle en psychologie. Serhane est aussi docteur en je ne sais trop quoi. Mais l’originalité de chacun d’eux réside ailleurs que dans leurs diplômes… Quant à la double formation Ponts et Chaussées / économie (ou gestion) qui est la mienne, on en trouve plusieurs exemples au Maroc. Chakib Benmoussa, par exemple. Il nous représente tous et il le fait très bien, je peux me permettre de faire autre chose…

 

Ton profil d’écrivain, de chroniqueur, t’amène à être polyvalent. Quelle place l’économie occupe-t-elle dans tes lectures et tes centres d’intérêt?

Je m’intéresse beaucoup à l’économie concrète, par exemple aux investissements étrangers au Maroc, au développement des infrastructures, etc. J’ai passé une journée entière, en mai 2006, sur le site du port de Tanger-Med, à sautiller d’excitation. C’est de l’économie concrète ! Je m’intéresse maintenant beaucoup moins à la théorie, par exemple à la controverse entre keynésiens, néo-keynésiens et monétaristes. Il fut un temps où ça me passionnait : quand je vivais à Cambridge ou à York, je pouvais passer des soirées entières à en discuter avec mes collègues. Plus maintenant : on ne peut pas tout faire. Et pour ce qui est de la science, quand j’ai le temps de lire, c’est plutôt la physique qui m’attire, celle des trous noirs, des galaxies, du big-bang…

 

En quittant Khouribga, n’as-tu pas abandonné une forme d’économie concrète ?

Oui. Mais j’ai assez donné : plusieurs millions de tonnes de phosphate produites et expédiées vers Safi ou JorfLasfar…

 

Qu’est-ce qui a changé depuis dans la pratique économique au Maroc ?

Vaste question ! Cela fait tout de même toute une génération ! Il faudrait une étude spéciale que je n’ai pas les moyens de mener seul. Peut-être y a-t-il plus de transparence, d’intervention stratégique de l’Etat…

 

Quelle différence y a-t-il dans le fait d’enseigner l’économie, en France, en Angleterre ou aux Pays-Bas ?

Il y a une différence assez claire entre la France d’un côté, l’Angleterre et les Pays-Bas de l’autre. Dans le premier cas, l’économie est une science inclusive, «impérialiste», en ce sens qu’elle a tendance à annexer d’autres disciplines : histoire, sociologie, etc. Du moins, c’était le cas il y a vingt ans. En revanche, dans les pays anglo-saxons, c’est beaucoup plus étroit. On se spécialise très tôt. J’ai eu des collègues économètres en Angleterre et aux Pays-Bas qui ne savaient rien de Keynes. Et qui ne s’y intéressaient même pas, ce qui me scandalisait encore plus ! Mais comme ce sont de super spécialistes, ils font de belles carrières universitaires et trustent les prix Nobel…

 

 Tu sembles être plus attiré par le modèle anglo-saxon. Penses-tu que notre imitation du modèle français limite nos choix stratégiques ?

Non, je ne le crois pas. La France ne s’en tire pas trop mal après tout et effectue elle-même des changements stratégiques quand il le faut.

 

Tu navigues de l’économétrie à l’économie environnementale. Est-ce le côté technique qui te rebute ou le côté écologique qui t’attire ?

L’économétrie est effectivement trop technique. A un certain moment, ça a cessé de m’intéresser : il y a un petit arsenal de méthodes mathématiques qu’on applique à toutes sortes de problèmes. C’est utile, mais ce n’est plus marrant une fois qu’on a compris comment ça marche. L’économie de l’environnement, j’y ai consacré ma thèse et je l’ai enseignée, mais à la fin, ça commençait à me déprimer. Dire à des jeunes gens, au début de leur vie d’adultes, que ça va très mal pour la planète, ce n’est pas très exaltant… Et puis, j’ai l’impression que la vérité est impossible à dire. La vérité, la voici : il y a trop de gens sur la planète, on est sept milliards et elle ne peut supporter, au maximum, que huit cents millions d’hommes. Et encore… Et comment dire ceci, qui est hélas vrai : l’homo sapiens est une catastrophe dans l’histoire du globe. Il aurait mieux valu qu’il n’y eût sur terre que des chats, des papillons et des fleurs.

 

Tu as presque abandonné l’enseignement de l’économie, au profit de cours ayant trait à la culture et à la civilisation musulmane. Ce revirement aurait-il un lien avec la mondialisation ?

Rectification : j’enseigne maintenant la littérature française et francophone, ainsi que la littérature de l’émigration. Mais je passe un jour par semaine à la fac d’arabe et d’araméen. Et là, j’enseigne la culture arabe et l’islam, au grand étonnement de mes amis d’enfance. Il faut dire qu’au lycée Lyautey, je ne parlais jamais arabe alors qu’à Amsterdam, je cite le Coran et les hadiths et j’explique le conflit entre Ali et Mouawiyya, l’émergence des Abbassides et la différence entre mou’tazila et ach’arites. L’avantage, c’est que je ne cesse d’apprendre, pour pouvoir enseigner…

 

Pourquoi justement cet intérêt pour la culture islamique de la part d’un rationaliste ?

Parce que c’est le soubassement de la mentalité marocaine. Comment prétendre influer sur elle si on n’en connaît pas les assises ? Et puis, il y a l’intérêt désintéressé, si j’ose dire, pour tous les produits de la pensée humaine.

 

Durant ton passage à l’OCP, tu as été plus proche des chiffres. Avec le recul, quels enseignements économiques en tires-tu ?

Je suis passé à l’OCP en tant qu’ingénieur. C’est une école formidable sur le plan de la rigueur et aussi sur le plan humain. Sur le plan économique, j’ai eu la confirmation de ce que sont l’économie des ressources naturelles, la notion de rente, de coût de production, avec quelque chose qui s’appelle la théorie de Hotelling, mais enfin on ne va pas parler de ça ici, le lecteur risque de s’endormir…

 

Le lecteur d’Economia est suffisamment éveillé. Qu’est-ce que la théorie de Hotteling ?

Mais non, on ne va pas entrer dans ces détails. Disons qu’il s’agit de l’évolution du prix d’une ressource naturelle en fonction de sa rareté et des possibilités de substitution.

 

Dernièrement, tu as déclaré être séduit par le travail de tes pairs «technocrates». Penses-tu que le salut du développement passe par eux ?

Soyons concrets : comment se développe un pays ? Par les infrastructures, les routes, les ponts, les ports, etc. Bien sûr, il y a le capital humain, l’éducation mais, sans infrastructures, ça ne sert à rien. Produire ne sert à rien si on ne peut transporter les produits ! Vouloir transformer en engrais notre richesse en phosphates, cela suppose des ports pour exporter les engrais vers l’Europe, vers la Chine, vers l’Inde… Donc quand je vois mes anciens condisciples construire Tanger-Med ou construire des autoroutes, j’applaudis des «quatre» mains. Que le Maroc se développe, moi, ça me passionne.

 

Dans tes romans, tu es plus acerbe à propos des mentalités que des infrastructures. Penses-tu que la modernisation économique puisse réussir sans une modernité culturelle ?

Les deux vont de pair, dans une certaine mesure. Mais même si les mentalités restent ce qu’elles sont, les infrastructures sont essentielles pour le développement.

 

Si tu étais ministre de l’Economie, quelles seraient tes priorités ?

Encourager la création d’entreprise, simplifier les réglementations, encourager les investissements étrangers. Je me considère comme un homme de gauche, mais avant de parler de redistribution, il faut produire. Sinon on ne redistribue que de la pénurie. Et du ressentiment.

 

L’économie de marché au Maroc serait-elle plus efficace au Maroc avec un Etat régulateur ou permissif ?

Un Etat permissif, ça ne marche jamais. En fait, c’est un malentendu : le libéralisme ne signifie pas l’absence de régulation. Au contraire : il faut qu’il y ait des règles du jeu. Mais il faut qu’elles soient claires, simples et transparentes. Et l’Etat doit veiller à ce qu’elles soient respectées : on est loin de la «permissivité».

 

Quelle corrélation établis-tu entre croissance et développement pour le Maroc d’aujourd’hui ? Comment résoudrais-tu l’équation de l’urgence et de la pérennité ?

Croissance et développement ne sont effectivement pas toujours synonymes. Mais en ce moment, on n’a pas trop le temps de faire la fine bouche. Tout ce qui est croissance et crée des emplois est bon à prendre. Dans une génération, quand la pression démographique se relâchera un peu – du moins, je l’espère – on pourra s’offrir le luxe de distinguer entre croissance et développement, entre urgence et pérennité. Aujourd’hui, tout est bon à prendre.

 

Lorsque tu écris des ouvrages de littérature, que fais-tu de ton côté économiste ? Comment cohabitent le rationaliste et l’écrivain épris d’imagination ?

Je ne suis pas schizophrène : quand j’écris un roman, je suis le même bonhomme qui produisait des milliers de tonnes de phosphates à Khouribga ou qui écrivait des articles pour des revues d’économie. En fait, l’imaginaire joue aussi un grand rôle dans la pratique de l’ingénieur : il est censé résoudre des problèmes, donc imaginer des solutions… Même chose pour le chercheur. Tous les matheux sont des rêveurs… Etonnant, non ?


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