Environnement, pour une gestion communautaire

Environnement, pour une gestion communautaire

Le projet SCI-SLM1, «Appuyer les initiatives communautaires de gestion durable des terres» a pour principal objectif l’identification des formes d’innovation communautaire en matière de gestion des terres parmi des communautés paysannes de quatre pays d’Afrique : Ghana, Maroc, Afrique du Sud et l’Ouganda. C’est le GEF2, à travers son budget «Land Degradation Focal Area», qui finance ce projet et le Centre de coopération internationale d’Amsterdam en assure l’appui méthodologique. L’hypothèse qui soutient cet objectif est qu’il existe des innovations communautaires spontanées de gestion durable des terres (SLM) pouvant contribuer à lutter contre les problèmes de la dégradation des terres et de la pauvreté - et le changement climatique - dans les zones arides de l’Afrique.

Le premier concept clé est l’initiative. Mais c’est une initiative qui émanerait des communautés rurales elles-mêmes, et concernerait la gestion des ressources en terre, de l’eau ou du couvert végétal et qui démontrerait la capacité de ces communautés à amener des solutions endogènes aux problèmes de dégradation des ressources naturelles. Les initiatives communautaires qui intéressent le projet sont définies par les caractéristiques suivantes :

I) l’initiative est nouvelle sur le plan local, II) l’initiative est développée par une communauté/groupe local, III) l’initiative est développée avec peu ou pas de support financier de l’extérieur, IV) l’initiative est techniquement et/ou socialement innovante, V) l’innovation est potentiellement diffusable. L’innovation peut être technique lorsqu’elle porte par exemple sur un objet de travail, ou sociale lorsqu’elle produit une nouvelle forme d’organisation à caractère collectif autour de la gestion d’une ressource naturelle donnée.

Le deuxième concept clé est la communauté. Selon une définition de travail (a working definition) adoptée par les membres du projet, et qui se démarque des définitions anthropologiques, les communautés/groupes visés sont d’abord définis par l’innovation et caractérisés par les éléments suivants : I) un intérêt commun au groupe, II) des valeurs et objectifs communs, III) une identité commune (ibid).

Le projet SCI-SLM tente ainsi d’aider à améliorer les initiatives - à travers des partenariats de recherche - et stimuler ces communautés pour qu’elles continuent leurs efforts innovants. Dans ce sens, le projet a identifié et documenté un certain nombre d’initiatives dans les quatre pays concernés et encouragé d’autres communautés à apprendre de ces innovations locales à travers des «échanges de visites» des paysans au sein de chaque pays et entre ceux des quatre pays. Le projet SCI-SLM cherche également à institutionnaliser les concepts et mécanismes inhérents à cette approche au niveau des organismes publics compétents des différents pays. Mais c’est une tâche ardue, plus facile à penser qu’à mettre en œuvre.

Les initiatives locales

Au Maroc, des innovations communautaires ont été identifiées, sélectionnées et caractérisées chez des communautés montagnardes des communes rurales de l’Ouneine et de Tabant, respectivement situées dans le Haut-Atlas occidental (province de Taroudant) et central (province d’Azilal).

Ces innovations sont portées par des paysans et actifs ruraux ; ces derniers présentent des configurations variées qui reflètent certaines des mutations caractéristiques du monde rural au Maroc actuel : membres d’une même famille ou lignage présentant une territorialité réticulaire associant ancrage local et mobilité intégrant la grande ville et/ou l’étranger ; des jeunes ayant transité par l’école publique et la ville, qui ont fini par s’installer dans leur douar d’origine après des va-et-vient infructueux avec la ville ; des jeunes fils de paysans, fortement articulés au tourisme de montagne dont ils tirent une part appréciable du revenu de leurs ménages ; des paysans artisans menuisiers-potiers traditionnels, etc.

Ainsi, dans les douars Anzi à l’Ouneine et Agouti à Tabant, les deux innovations institutionnelles identifiées consistent en l’organisation de l’activité artisanale de menuiserie, qui dépend largement de l’exploitation des ressources forestières, dans une coopérative ou association. Le travail du bois est une tradition ancienne chez la première communauté, alors que chez la deuxième il est d’introduction récente par le biais, notamment, du Projet Haut-Atlas central axé sur le tourisme de montagne et mis en œuvre à Tabant depuis le milieu des années 80. Ces deux initiatives permettent d’entrevoir la manière dont des artisans réorganisent leur rapport à la forêt, tout en exerçant et même en développant une activité économique qui en dépend fortement, rationnalisent leurs relations à la ressource forestière et à l’environnement de façon générale.

A Anzi, le bois coupé de la forêt est transformé en matériel à usage domestique et aratoire comme les tables, tabourets, araires, manches de pelles, pioches, houes… ou de construction, comme les portes, les fenêtres, les charpentes. A Agouti, le bois œuvré, issu notamment du noyer, sert à fabriquer des ustensiles de plus petite taille pour la cuisine comme les cuillères, louches, assiettes.

Dans les deux cas, cette menuiserie, qui répondait dans le cas d’Anzi à des besoins locaux et de première nécessité, allait se développer pour satisfaire une demande plus nationale et internationale. Les artisans de la coopérative s’orientaient vers la fabrication de produits destinés à des bazars ou pour la décoration de maisons en ville, des hôtels, et autres riads ; alors qu’à Agouti, les produits fabriqués sont certes utilitaires mais plus décoratifs et de souvenirs, destinés à des touristes ou commercialisés à travers le site web de l’association3.

Mais à Anzi la dépendance de cette menuiserie de la forêt pour la matière première mettait souvent les artisans en infraction contre la législation forestière et les exposait à des amendes et condamnations pénales. Et dans les deux cas, les artisans ont réagi en organisant l’activité dans le cadre coopératif ou associatif.

L’objectif de la création de la coopérative par les artisans d’Anzi est de se doter d’une base légale pour exercer leur activité et surtout pour commercialiser, en toute quiétude, les produits de leur travail en dehors du douar. Tous les produits de tous les artisans sont commercialisés au nom de la coopérative. Les produits issus du bois étant contrôlés sur les routes, le «label» de la coopérative les expose à moins de tracasseries de la part des gendarmes et de la police. La coopérative fut d’abord un moyen de contourner la législation forestière. Depuis l’identification de cette initiative et à travers les échanges de visites organisés entre ces deux communautés, la coopérative nourrit le projet d’un partenariat avec les Services des Eaux et Forêts pour gérer de façon concertée les forêts avoisinantes, et procéder à leur reboisement et mise en défens. Le projet travaille pour changer et faire évoluer cette relation du «chat et la souris» qui a, historiquement, marqué les rapports entre forestiers et populations riveraines des forêts. 

La création de l’association du douar à Agouti répond à un besoin de développement de l’activité par la variation des produits et des designs. Mais c’est le concept de commercialisation de ces produits qui est le plus innovant :

l’association a établi la règle des trois tiers (association/artisan/environnement) pour le partage des recettes des ventes et leur affectation. L’association instaure ainsi une sorte de «taxe environnementale» dédiée au reboisement par la plantation des arbres fruitiers pour le compte de familles indigentes du douar. En plus de son impact social indéniable, l’association espère contribuer de la sorte à l’extension du domaine boisé dans le douar et compenser les prélèvements forestiers dans l’avenir. Les artisans de la coopérative d’Anzi meurent d’envie de suivre l’exemple de leurs pairs d’Agouti. 

En exerçant leur activité économique tout en se souciant de l’environnement, avec comme enjeu la réappropriation d’un territoire et d’un patrimoine à défendre pour continuer à y vivre, ces communautés s’inscrivent d’emblée dans la logique de l’économie verte. Par leurs initiatives novatrices, elles tentent de produire au moindre coût environnemental… Elles  s’initient à la culture environnementale, avec une réinterprétation des pratiques anciennes, comme le fait de faire revivre les mises en défens forestiers connus sous le nom d’Agdal4, et l’introduction de nouvelles. La finalité avancée est certes de réduire les nuisances causées à l’environnement, pour le préserver, voire le développer, mais de part et d’autre on pense que leur entreprise économique y gagnera progressivement dans l’avenir.

Le rôle du projet est alors d’accompagner ce processus, l’encadrer, et faciliter des partenariats Communauté/Etat/Collectivités territoriales pour la mise en place de formes de gestion concertées et négociées des ressources forestières. C’est à quoi le projet s’emploie notamment par des échanges de visites et d’expériences entre communautés à l’intérieur du Maroc et avec leurs pairs dans les autres pays partenaires de ce projet. Des représentants de ces communautés sont conviés à visiter leurs émules de l’Ouganda au mois d’octobre... Nul doute que de nouveaux espoirs jailliront de ces rencontres Sud/Sud pour le bien de l’environnement


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