Entretien avec Naomi SAKR : La géopolitique des chaînes satellitaires arabes

Entretien avec Naomi SAKR : La géopolitique des chaînes satellitaires arabes

Quelles mutations a connu l’économie des médias et surtout de la production des news, au sein des chaînes satellitaires arabes depuis les années 1990 ?

Depuis les recherches très intéressantes de Belkacem Mostefaoui concernant la réception en Afrique du Nord vers la fin des années 1980, nous savons que le changement qui a eu lieu concernait surtout la transmission des télévisions françaises à ce moment-là, ce qui a affecté ce que les gens au Maroc et en Algérie pouvaient entendre et voir. Mais, pour la région du Moyen-Orient, la télévision satellite a pris beaucoup d’ampleur durant les années 1990. En décembre 1990 émerge la première expérience égyptienne, qui a utilisé la télévision satellite pour envoyer les signaux aux troupes du Golfe ayant pour mission de chasser l’armée irakienne du Koweït, puis elle a été suivie par la chaîne saoudienne MBC en 1991. Le grand changement a commencé depuis cette date avec l’usage d’Arabsat. Si ce satellite existait depuis longtemps, sa capacité n’était pas pleinement utilisée. Avec l’adoption de la technologie numérique dans les années 1990, chaque satellite est devenu capable d’abriter un grand nombre de chaînes, le coût de la location des espaces dans les satellites ayant diminué. Mais l’accroissement du nombre de chaînes ne s’est pas accompagné d’une augmentation des budgets pour engager des correspondants à travers le monde, et non plus seulement diffuser des images institutionnelles et diplomatiques, ou bien pour créer de nouvelles émissions de divertissement de bonne qualité. La chaîne MBC a contesté ce concept en ouvrant des bureaux à travers le monde et d’autres chaînes ont dû répondre à cette nouvelle stratégie. Ainsi, la compétition est devenue un moteur de changement avec, pour objectif, d’être plus crédible. Cependant, avoir des informations dans le monde arabe coûte cher et parfois plus cher à cause des conflits et des dangers que rencontrent les correspondants. Par ailleurs, les correspondants acquièrent de plus en plus de pouvoir, les vedettes de l’actualité produisant parfois un effet plus important que celui des propriétaires.

Des télés satellitairesavec peu de transparence

Mais, nous savons tous que ni Al Jazeera, ni Al Arabiya n’ont rapporté de l’argent dans les années 1990 et c’est peut-être encore le cas actuellement. L’objectif de ces deux chaînes n’est pas de gagner l’argent mais d’avoir un impact politique. Cependant, ces deux chaînes ne publient pas de bilans financiers qui permettraient de savoir comment elles arrivent à avoir les fonds pour réaliser leurs objectifs et pour posséder toutes ces infrastructures.

Quels sont à votre avis les intérêts géopolitiques de ces grands propriétaires?

Si on prend l’exemple d’Al Jazeera, qui était considérée comme la chaîne d’information la plus regardée dans le monde arabe, il ne faut pas oublier qu’elle n’était pas facile à recevoir au début de sa transmission. C’est en 1998 qu’elle a commencé à être de plus en plus visible, et c’est au moment où la guerre s’est arrêtée en Afghanistan en 2001 qu’elle est devenue très médiatisée et connue. Pour l’émir du Qatar qui finance cette chaîne, et je ne suis pas la seule qui avance ce genre d’argument, son existence est importante. Parce que le Qatar entretient des relations très proches et étroites avec les États-Unis, donner les moyens d’exprimer le nationalisme arabe avec des perspectives panarabes fortes, et aussi faire vivre le sujet de la Palestine et d’Israël en permanence, était essentiel à un certain moment. La création d’Al Arabiya, qui a eu lieu un mois avant l’invasion de l’Irak menée par les États-Unis, poursuit également très directement des fins purement politiques. Non seulement l’Arabie saoudite a boycotté Al Jazeera durant une longue période mais elle a refusé de laisser la chaîne avoir des journalistes dans le pays, lui a interdit de couvrir la période du pèlerinage, procédant même à un boycott publicitaire. L’objectif était donc de défendre l’Arabie saoudite, et par conséquent la famille royale saoudienne, pour présenter une perspective différente de celle d’Al Jazeera.

La priorité aux fins politiques

En quoi le fait de posséder les médias renforce le pouvoir de ces « petits » pays comme les Émirats, le Qatar ?

Dans le cas du Qatar, c’est une arme dans les négociations. Une fois qu’on mentionne le nom d’Al Jazeera, automatiquement le nom du Qatar nous vient à l’esprit, les gens connaissent ce pays à travers la marque de la chaîne. Sans cette dernière, le Qatar aurait pu rester un « petit » pays méconnu médiatiquement. C’est à tel point que, lorsque les décisions ont été prises à propos de l’organisation de la coupe du monde de football au Qatar, cela a beaucoup aidé. Tout le monde connaissait le Qatar via Al Jazeera.

Comment le pouvoir politique exerce-t-il le contrôle sur les médias ?

En 2008, il y a eu une tentative égyptienne et saoudienne qui visait à institutionnaliser les mesures déjà prises par ces pays pour refuser l’accréditation des chaînes et des correspondants qu’ils ne désiraient pas. Je reviens à ma première réponse. Le fait d’avoir une infrastructure de transmission n’est pas suffisant. Si vous manquez d’informations crédibles et si vous n’avez pas un correspondant à Riyad, Djeddah, le Caire, Rabat, ou n’importe où, si votre correspondant n’est pas autorisé à exercer à partir de ces villes, cette situation est insupportable. Actuellement, il y a des débats qui concernent les images amateurs, ce qu’on appelle le journalisme citoyen qui fait remonter encore une fois la question de la crédibilité. C’est bien d’obtenir ou de prendre des images par n’importe quel moyen mais, à la fin de la journée, qui sera en charge de diffuser ces images ? Ces sources pourront-elles être vérifiées ? Tous ces facteurs de contrôle doivent être pris en considération. Prenons l’exemple des Saoudiens. Ils prennent des photos partout, par tous les moyens et les diffusent mais ils risquent d’être arrêtés et emprisonnés. Regardez également ce qui se passe actuellement avec les correspondants d’Al Jazeera en Égypte, ils sont détenus pour des accusations étranges et ils essaient de faire appel de leurs condamnations. Mais ils sont toujours en prison, vous voyez ce que je veux dire...

Les Saoudiens, les Égyptiens, les Qataris et les Libanais dominent le marché arabe

L’une des forces de votre travail est de comparer différents marchés de la production culturelle, les programmes pour enfants, le cinéma, etc. Qu’est-ce qui caractérise le marché de l’information dans cette zone ? Est-ce qu’on peut parler d’oligopole ?

Tout le marché des médias fonctionne en oligopole parce que son économie dépend de l’ampleur des groupes. S’agissant du marché arabe, il est géré par les Saoudiens, les Égyptiens, les Qataris et bien évidemment les Libanais. Marwan Kraidy a parlé de cette connexion libano-saoudienne dans son livre sur la télé-réalité. Mais la question est de savoir pourquoi les Saoudiens et les Libanais disposent de ce genre d’effet de levier dans les coulisses et qui semble être une collaboration. En effet, quand vous œuvrez en situation d’oligopole, c’est un mélange de compétition et de coopération. Sur la scène arabe, la compétition est donc modérée par la collaboration. Elle n’est pas entre les lieux d’affaires mais plutôt entre les étiquettes politiques et les dirigeants politiques. Comme vous le savez, la survie d’un régime politique dans la région implique son interaction avec les autres régimes.

Dans l’un de vos articles, vous pointez du doigt quelques spécificités de l’économie des médias dans de nombreux pays arabes, probablement pas tous : la faible alphabétisation, les faibles revenus d’une grande partie de la population et donc l’importance de la piraterie pour capter des chaînes cryptées. Qu’est-ce que ces réalités locales induisent comme adaptation de la part des chaînes arabes ?

À propos de l’alphabétisation, vous savez que les journaux devraient être normalement rentables, je veux dire généralement les journaux peuvent être rentables et même très rentables. Je pense que le changement ne réside pas dans les niveaux d’alphabétisation, le piratage ou même l’évolution des revenus. Il est directement lié à l’accès à l’Internet. Si vous obtenez des informations en ligne et qu’elles sont gratuites, le défi auquel tout le monde est confronté est le suivant : comment faire payer pour produire des informations ? Dans la région du Moyen-Orient, nous avons deux pays avec de grands marchés locaux, qui sont l’Arabie saoudite et l’Égypte. Si le marché saoudien est plus riche que le marché égyptien, le taux d’analphabétisme reste plus élevé en Égypte. Des recherches portant sur les femmes de milieux populaires en Arabie saoudite ont montré que les femmes saoudiennes regardent des chaînes égyptiennes parce qu’elles répondent davantage à des problèmes qui les concernent. Donc l’Arabie saoudite a une grande influence sur la scène arabe compte tenu de l’importance de sa population, notamment du nombre des jeunes riches, les jeunes étant importants pour les annonceurs. Mais, comme les contenus produits par les médias saoudiens ne rencontrent pas toujours les attentes de la population, les chaînes panarabes des autres pays peuvent profiter de l’intérêt des annonceurs.  

 

Bibliographie

·         Kraidy M. (2009). Reality television and Arab politics: Contention in public life. Cambridge University Press, Cambridge.

·         Mostefaoui B. (1995). La télévision française au Maghreb : structures, stratégies et enjeux. Éditions L’Harmattan, Paris.

·         Sakr N. (2001). Satellite Realms: Transnational Television, Globalization and the Middle East. I.B. Tauris, London.

·         Sakr N. (eds) (2004). Women and Media in the Middle East: Power Through Self- Expression. I.B. Tauris, London.

·         Sakr N. (2007). Arab Television Today. I.B. Tauris, London.

·         Sakr N. (eds) (2007). Arab Media and Political Renewal: Community, Legitimacy and Public Life. I.B. Tauris, London.

·         Sakr N. (2013). Transformations in Egyptian journalism. I.B. Tauris, London.

 

 

Biographie

 

Naomi Sakr est professeur de media policy et directrice du Centre de recherche sur les médias arabes à l’Université de Westminster. Ancienne journaliste, elle est devenue une figure importante des études sur les médias dans cette zone.

 

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