Egalité économique au Maroc : un simple mirage !

Egalité économique au Maroc : un simple mirage !

La question de l’égalité économique entre hommes et femmes est, au-delà des principes édictés et valeurs énoncées dans les discours de l’État ou de l’élite, le critère principal qui permet de prendre la réelle mesure de l’égalité au sein de la société. Elle permet de vérifier si les engagements politiques, les lois et autres dispositions formelles dont se prévaut un pays, sont véritablement traduites en actes tangibles ayant une incidence sur la vie des gens.

Que remarquons-nous dans le cas du Maroc ? Un fossé et un recul notoires. Ainsi, entre 1999 et 2012, le pourcentage de participation féminine à l’activité économique a baissé de 30% à moins de 25%. Au niveau urbain, le taux est même l’un des plus faibles au monde, selon l’Indice international de l’écart genre, puisque à peine 18% des femmes en ville sont sur le marché du travail. Au-delà des concepts statistiques, la division sexuelle du travail au Maroc fait que les hommes choisissent entre travail rémunéré et les « loisirs », alors que les femmes cumulent, dans la plupart des cas, travail non rémunéré et travail domestique.

La réalité de l’emploi dans le rural et dans l’urbain n’est pas comparable. Si, dans les chiffres, les femmes sont doublement plus actives dans la campagne qu’en ville, il est important de noter que dans le rural, elles sont majoritairement aides familiales, analphabètes, employées à un âge précoce et, par conséquent, très minoritairement autonomisées par l’accès au travail.

Dans l’espace urbain, l’accès des femmes au travail est fortement limité par les opportunités d’emploi, par le mariage, par l’État qui n’a pas de politique publique volontariste pour combler le fossé dans des secteurs fortement masculinisés et par la nature volatile et déclinante de certains secteurs privés fortement féminisés (textile-habillement et agro-alimentaire).

En cherchant les facteurs qui expliquent ce phénomène d’inégalité persistante, nous avons énuméré cinq raisons majeures :

1.   l’absence d’un monitoring efficace pour traduire les engagements de principe et les lois existantes en politiques réelles ;

2.   la faiblesse des politiques publiques entreprises, avec soit un côté purement techniciste, partiel, comme le budget genre, ou la non-prise en compte des besoins réels, comme celui de l’économie informelle ou la garde d’enfants des femmes précaires ;

3.   la focalisation sur des politiques d’intégration économique par le bas ;

4.   le féminisme d’État, qui a repris le flambeau depuis l’année 2000, et qui est partiellement utile au niveau institutionnel mais inopérant comme locomotive du changement socio-économique et, enfin,

5.   le conformisme au niveau socioculturel qui s’est accentué, avec un faisceau de critères, allant des manuels scolaires aux comportements machistes dans le lieu de travail, en passant par plusieurs aspects culturels, liés aux médias, aux conditions d’alphabétisation et à la violence.

Un recul notoire du taux de participation des femmes

Le degré d’intégration économique des femmes, mesurée par leur présence sur le marché du travail et, partant de là, leur propension à l’autonomie, l’émancipation et la négociation de leurs droits, s’est nettement détériorée sur la dernière décennie. Le taux de participation des femmes au marché du travail a dégringolé de 30% en 1999 à 25% en 2012, et ce, en dépit de deux facteurs qui auraient pu laisser croire à une tendance inverse : l’amélioration de la scolarisation des filles et la baisse notoire de la fécondité.

Ces performances situent le Maroc, selon l’Indice d’écart de genre du Forum Économique Mondial (FEM) de 2012, au 128e rang sur 135 pays sur le plan de la participation économique des femmes et le relègue à la 12e place sur les 15 pays de la région MENA couverts, devançant à peine l’Arabie saoudite, la Syrie et le Yémen. À titre comparatif, notons que la moyenne mondiale de l’activité féminine est de 51%.

Si le taux de participation économique des femmes qui est de 25% est déjà assez alarmant, il est nécessaire de le décomposer, selon plusieurs critères sociodémographiques, pour mieux éclairer les zones d’ombre qu’il masque à peine.

Alors qu’elles représentent à peine 18% de la population féminine en âge dactivité dans le milieu urbain (l’un des pourcentages les plus bas dans le monde), les femmes participent économiquement à hauteur de 36% dans le rural. Il est dailleurs important de noter que six femmes sur dix recensées en activité au niveau national sont dans le secteur agricole. Or, seules 10,6% de ces femmes sont exploitantes agricoles, donc susceptibles d’avoir une certaine autonomie (Graphe 1). Si le but est d’appréhender à quel point l’accès à l’emploi est émancipateur et non aliénant, pour les femmes au Maroc, il est clair que des chiffres aussi globaux peuvent être trompeurs. Regardons de plus près ce que ces taux clivés referment comme logiques distinctes.

Le rural, une logique à part

Dans les zones rurales, presque les trois quarts des femmes ont eu accès au marché du travail à moins de 15 ans. Elles ont travaillé à un âge précoce qui les a privées de leur scolarité (trois quarts des femmes actives en milieu rural sont analphabètes). Ce type d’activité « forcée » (ces femmes ont-elles vraiment le choix ?) très fortement concentrée dans les activités agricoles (94% des cas) est effectué dans 87% des cas sans aucun contrat et dans 76% des cas sans aucune rémunération (Graphe 2). L’activité des femmes dans ce contexte ne peut pas traduire une forme d’émancipation. C’est au contraire un facteur qui participe à les maintenir dans une situation de vulnérabilité et de faiblesse vis-à-vis de leurs parents et dans leurs rapports à leurs époux.

Contrairement au milieu rural, où les femmes sont appelées très tôt à travailler, où l’enjeu majeur est le développement de la scolarisation des filles et la lutte contre la précarité, en ville, seules 5% des femmes ont des emplois non rémunérés. Par ailleurs, 63% des femmes urbaines ne commencent à exercer une activité professionnelle qu’après l’âge de 20 ans (Graphe 3). En gros, statistiquement, les femmes employées en ville sont essentiellement alphabétisées. Elles occupent des emplois rémunérés, principalement dans les activités de services et plutôt dans le secteur privé. Concentrons-nous donc sur cette réalité urbaine complexe, que les chiffres officiels pris au niveau national peinent à décrire de manière fiable.

Chômage, effet de mariage et écarts de rémunération

Ainsi, au-delà des taux d’activité, une attention particulière doit être accordée aux conditions d’exercice de l’emploi féminin et les circonstances d’insertion des femmes dans le marché de travail. À ce niveau, plusieurs faits majeurs méritent d’être pointés du doigt.

Dans l’espace urbain, l’accès des femmes au travail est fortement limité par les opportunités d’emploi disponibles. Le taux de chômage est deux fois plus élevé par rapport à celui des hommes. Cet accès semble également être influencé par le mariage. Les femmes divorcées et célibataires ont beaucoup plus tendance à exercer une activité professionnelle par rapport à celles qui sont mariées (Graphe 4). Nuance, les veuves travaillent moins que les femmes divorcées, soit que le veuvage intervient à un âge avancé, soit que les veuves sont prises en charge par leurs enfants ou à travers un héritage qui leur permet de subvenir à leurs besoins sans devoir travailler.

Concernant l’effet visiblement dissuasif du mariage sur l’activité économique des femmes, il est important de corréler cela aux données sur la structure des ménages. Or, le HCP ne publie pas des statistiques détaillées sur les taux d’activités selon la composition des familles et leurs membres. Est-ce que les femmes qui sont dans l’inactivité ont des enfants en bas âge ou pas ? Est-ce que les taux d’activité des femmes augmentent lorsque les enfants grandissent ?

Par contre, des enquêtes de terrain montrent que ce sont davantage les maris et les patrons, machistes, que les enfants, qui retiennent les femmes mariées à la maison. Sur ce côté plus intime du cycle de vie des femmes, il est clair que la tension entre le travail et la vie familiale est subie par les femmes et non gérée au niveau du ménage. Ce qui amène parfois des femmes, déclarées inactives, et ne pouvant se payer le luxe de s’arrêter de travailler, à faire chez elles un travail faiblement rémunéré pour survivre. Or, cette domestication du travail, assez répandue selon les enquêtes sociologiques menées à Casablanca, passe, hélas, entre les mailles des gros filets des approches de mesure des enquêtes statistiques nationales.

En matière de rémunération, à postes égaux, les femmes urbaines touchent, selon les estimations des Cahiers du Plan, 27% de moins que leurs homologues masculins, voire 36% de moins selon les chiffres de 2012 de l’Indice d’écart de genre du Forum Économique Mondial.

Le diplôme : affranchissement ou frein ?

Le diplôme est de toute évidence un marqueur social différenciateur. Or, là aussi, les chiffres sont alarmants. Ainsi, les sans-diplôme comptent pour 55% des femmes actives urbaines. Mais, dans cette catégorie, elles sont dans 9 cas sur 10 femmes au foyer. Celles qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur, par contre, ne représentent que 13% des femmes actives et se mettent dans environ 5 cas sur 10 (51,6%) sur le marché du travail. Néanmoins, 37% seulement d’entre elles arrivent à décrocher un emploi, alors que 15% restent en chômage.

Il est clair que le fait de poursuivre des études supérieures est plus émancipateur, mais le taux des femmes qui y parviennent est encore très faible. Et même si les femmes hautement diplômées ont plus de chances de s’en sortir, elles butent sur un taux de chômage parmi leur catégorie, largement plus élevé (27,6% contre 14% pour les hommes). À l’arrivée, les données structurelles révèlent un faible degré d’autonomie des femmes par l’économique, puisque, globalement, au niveau urbain, 7 femmes sur 10 sont peu ou pas qualifiées, 3 femmes actives sur 4 sont sans diplôme, 80% de celles qui travaillent sont salariées, 15% sont indépendantes et seules 9000 entreprises sont gérées par des femmes, soit à peine 10% (Graphe 5). Notons, au passage, que la plupart d’entre elles y parviennent essentiellement à travers la sphère familiale et que la proportion des femmes qui ont accédé à de telles positions par leur effort personnel reste très limitée.

Secteurs d’activité des femmes : liens entre féminisation et précarisation

Pour nuancer davantage le tableau et affiner le diagnostic, il est important de zoomer sur les secteurs d’activité. Cela permet de confirmer davantage le constat de faible autonomisation par le travail. Le taux de féminisation de la fonction publique civile, dans sa globalité, est de 31% en 2012. Ce taux a très peu évolué puisquil était de 29% en 2003. Cela prouve que l’État, même si engagé formellement dans une politique de « genre », ne donne pas le bon exemple et reste très timide dans sa politique de recrutement des femmes.

Le taux de féminisation le plus élevé se trouve dans le département de santé avec 53% (ce qui exprime une présence des femmes légèrement plus élevée que celle des hommes). Ce même taux baisse à 36% dans l’Éducation nationale, 35% dans le département de la Justice et 29% dans l’Enseignement supérieur. Les femmes restent par contre très peu représentées dans le département de l’Intérieur (synonyme d’autorité) avec un taux de 8,6% (Graphe 6).

Une circulaire du Premier ministre datée de janvier 2001 a mis l’accent sur la promotion des femmes aux postes de responsabilité. Toutefois, aucun monitoring n’est mis en place pour s’assurer de l’application de cette règle et même quand des femmes y accèdent, l’accès aux primes, aux déplacements et à l’intérim leur est souvent contesté et refusé par la concurrence masculine, largement dominante. En gros, le taux de féminisation des professions (élus, hautes fonctions et directeurs) au Maroc est de 13%, ce qui le classe à la 98e place mondiale d’après l’Indice d’écart de genre du FEM.

En guise de conclusion

Ce diagnostic montre que le Maroc n’a pas réussi à refaire son retard sur le chapitre de l’égalité économique de genre. Les femmes restent concentrées dans des activités peu valorisantes sur le marché de travail. Elles sont victimes de la discrimination salariale. Celles qui ont reçu une éducation sont plus exposées au chômage. Les entreprises privées respectent très faiblement les engagements contenus dans le Code de Travail. La fonction publique reste très peu féminisée et l’accès des femmes aux postes de décision très limité. Or, avant de présenter des recommandations et orientations permettant de combler ou du moins amenuiser l’écart de genre qui se creuse, il est important de pointer les différents coins aveugles qui expliquent cette situation.

Pour sortir d’un débat stérile sur les lois et les principes, il est nécessaire de regarder concrètement du côté des politiques publiques susceptibles de transformer la donne de l’égalité économique dans les faits. Sur ce point, il est clair que l’appréhension de la question de l’égalité est biaisée à deux niveaux.

Financièrement, elle est traduite à travers le budget genre sous forme de mesures procédurières, partielles et parcellaires, sans incidence réelle sur le rééquilibrage des ressources humaines. Dans les faits, hormis le fait de créer techniquement une colonne de plus dans les critères de calcul intra-administratifs, cette approche n’a produit aucun effet tangible sur les indicateurs clés du marché de travail, y compris au sein de la fonction publique.

Administrativement, la conciliation entre vie professionnelle et familiale n’est aucunement prise en charge par les politiques publiques, alors qu’elle fait l’objet au niveau international de mesures incitatives multiples. La garde des enfants, soit dans des structures publiques, privées ou à domicile est subventionnée et encouragée. Or, en l’absence de modes de garde des enfants en bas âge accessible et de bonne qualité, de nombreuses mamans n’arrivent pas à concilier entre le travail et la vie de famille. Politiquement, les structures de formation et d’insertion professionnelle n’intègrent aucun critère « genre » pour agir en amont sur les inégalités et pouvoir les pallier par des politiques volontaristes. Par exemple, les politiques actives de l’emploi (via l’ANAPEC) ne prennent pas en compte la dimension genre, alors que, nous l’avons vu, le chômage des femmes urbaines est de loin supérieur à celui de leurs vis-à-vis masculins.

Que faire ? Comment rattraper le retard ? Quelle priorisation faire entre les actions à mener ? Et quelle stratégie adopter pour donner une cohérence à l’ensemble ?

De manière opérationnelle, il incombe à l’État de mettre en place une stratégie nationale de l’emploi inclusif de toutes les catégories sociales, avec une politique volontariste en faveur de l’égalité économique hommes-femmes. Cela peut se traduire par des incitations fiscales pour le privé, des quotas de formation et d’auto-emploi, ou encore une politique adaptée en matière de prise en charge de la famille de la garde des enfants.

Le gouvernement, en concertation avec les associations professionnelles, peut mettre en place un « label genre ». La prise en compte de la dimension genre est en effet une dimension importante de la responsabilité sociale des entreprises. Le label genre, s’il donne droit à une facilité d’accès aux marchés publics ou à un traitement fiscal ou administratif favorable, peut avoir un effet significatif sur la politique de recrutement, de rémunération et de promotion au sein des entreprises.

Enfin, si l’Autorité pour la parité et la lutte contre toutes formes de discrimination (APALD) est appelée à faire preuve de créativité et travailler pour concrétiser l’égalité économique homme-femme reconnue aujourd’hui dans la Constitution, celle-ci ne pourrait se substituer à un lobbying sociétal fort et insistant, doté de données fiables dans le but d’influencer la décision politique. 


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