Economie morale de l'eau publique

Economie morale de l'eau publique

Le 12 et 13 juin 2011, les Italiens étaient appelés à se prononcer sur l’acceptation ou le rejet de deux normes de privatisation de l’eau : l’obligation, pour les administrations locales, de déléguer avant la fin de l’année la gestion des services d’eau à des sociétés par action (publiques, privées ou mixtes), et l’inclusion, dans la facture d’eau, de la rémunération des capitaux investis dans le secteur selon un taux fixé par loi à 5%. Le résultat a constitué une véritable surprise : alors que les 24 référendums organisés depuis 1997 n’avaient jamais atteint le quorum des 50% de participants nécessaire à leur validation, plus de 55% du corps électoral ont participé au vote et ont massivement choisi d’abroger ces deux normes1. L’analyse médiatique de ce succès a alterné entre explications conjoncturelles (le deuxième coup porté au gouvernement Berlusconi après l’échec des élections administratives), anthropologiques (le rejet par la majorité de la population du modèle politique et culturel berlusconien ou néolibéral), ou digitales-réductionnistes (la victoire du web 2.0 sur l’establishment politique et médiatique, en analogie avec les mobilisations des indignados espagnols ou le Printemps arabe).

Pourtant, il y a beaucoup plus qu’une victoire référendaire. Le mouvement qui a porté le non à la privatisation est en réalité animé par une pluralité de revendications. S’il a été rendu public dans la presse à l’occasion de la victoire référendaire, il est actif depuis une dizaine d’années. Ses origines remontent au mouvement altermondialiste qui demeure très dynamique et compte quelques succès à son actif, en vertu de sa capacité à mobiliser et à animer une vaste coalition, aidée aussi par la valeur symbolique et stratégique que constitue l’eau. Ainsi, à côté des dénonciations altermondialistes désormais classiques quant aux méfaits du néolibéralisme, nombreux sont ceux qui ont rejoint le mouvement de protestation : des élus locaux craignant de perdre le contrôle d’une ressource stratégique pour gouverner le territoire, des syndicats redoutant les effets sur les droits des travailleurs, notamment en raison de la restructuration inéluctable des entreprises de ce secteur selon une logique purement financière et managériale, des comités civiques dénonçant la prédation des eaux de source par l’industrie de l’eau en bouteille, des consommateurs soucieux des augmentations de tarifs, les écologistes, les ONG, les scouts et les paroisses refusant la marchandisation d’un don de Dieu, essentiel pour la vie humaine et des écosystèmes…

Les partis politiques ont été les grands absents de ce mouvement. On peut l’expliquer par leur incapacité à saisir sa portée et à comprendre ses revendications ; mais il est également certain que l’antipolitisme sous-jacent à la protestation et l’allergie du mouvement face à tout leadership, qu’il soit institutionnel ou charismatique, a joué un rôle important d’exclusion des partis. Au-delà de cet antipolitisme apparent, on peut cependant déceler plus profondément la manifestation d’un renouvellement des conceptions et pratiques du politique, fait de nombreuses hybridations. Car si les «réseaux sociaux» ont joué un rôle indéniable pour mobiliser les électeurs à l’occasion du référendum, en surmontant le silence des médias officiels, la plupart des revendications contre la privatisation de

l’eau a été promue en recourant à des moyens assez traditionnels : des cortèges et manifestations de rue, le jeûne de quelques prêtres missionnaires, d’innombrables conférences et débats publics, du lobbying auprès des élus locaux et nationaux. Ces actions ont été facilitées par l’implication de professionnels militants - juristes, ingénieurs, économistes - qui ont aidé le mouvement à s’orienter dans les méandres d’une législation confuse et contradictoire, à apporter des informations et nourrir les dossiers, à élaborer des propositions de loi et des solutions institutionnelles alternatives. Par ailleurs, le mouvement a été l’occasion d’une revalorisation du local contre la caste nationale des affaires politiques et économiques : chacun des principaux partis politiques, le Parti Démocratique à gauche et la Ligue du Nord à droite, a connu en son sein ce déchirement entre partisans de l’eau publique, notamment chez les élus locaux et promoteurs de la délégation, en particulier parmi les membres du Parlement national. Le mouvement contre la privatisation de l’eau a donc contribué à restructurer la différenciation politique, rendant obsolète l’axe droite-gauche et en promouvant l’axe national-local.

Cependant, le rôle des administrations locales est en réalité plus ambigu. Plusieurs municipalités et quelques régions se sont trouvées en première ligne dans la bataille contre la privatisation, pour soustraire leur eau au contrôle des multinationales et poursuivre leur propre stratégie, qui vise généralement à créer des «champions régionaux» de l’industrie de l’eau. Mais ces dernières années, les municipalités des grandes et moyennes villes du pays se sont lancées dans le Risiko2 des restructurations et fusions d’anciennes entreprises municipales de gestion de l’eau, contribuant à la concentration par absorption de plus de dix milles gestionnaires en une poignée de sociétés multiutilities - Acea (Rome), A2A (Milano et Brescia), Iren (Torino, Genova, Parma et Piacenza), Hera (Bologna) - qui se partagent le marché italien.

A côté des municipalités, les principaux associés de ces compagnies sont des banques et des fondations bancaires italiennes, des groupes privés comme les françaises Suez et Veolia, des fonds d’investissement ainsi que des entreprises de construction. Ces sociétés représentent l’instrument d’un nouveau capitalisme municipal qui tente de surmonter les contraintes budgétaires et le diktat du pacte de stabilité européen et surtout de continuer à gérer la rente politique, économique et clientéliste que constitue la distribution de l’eau. Les opposants à la privatisation de l’eau dénonçaient précisément le fait que les élus locaux soient en situation de conflit d’intérêts, représentant à la fois des citoyens soucieux de la qualité du service et des actionnaires cherchant à maximiser le profit et la valeur du capital. Ils critiquaient la renégociation perpétuelle entre administration publique et gérant privé du contrat de délégation, qui ouvre nécessairement la voie à des arrangements et les chevauchements entre positions professionnelles et positions de pouvoir (dans la politique, l’économie et la finance), source d’opacité des pratiques.

Ce sont ces ambiguïtés qui ont amené de nombreux citoyens à prendre conscience de la centralité de l’eau pour le gouvernement du territoire : ils ont été désorientés par la difficulté de retracer l’identité des acteurs contrôlant les services de l’eau, indignés par l’idée qu’ils en tiraient des profits significatifs et préoccupés par les conséquences de la logique managériale, notamment en termes d’augmentation des tarifs et de déclin de la qualité du service.Tous ces arguments se sont fondus pour former une économie morale de l’eau publique, «bien» redécouvert «commun», objet d’un «droit humain fondamental».

La dénonciation de l’illégitimité morale et politique du nouveau système s’est traduite par le développement de pratiques de dissidence : les citoyens ont certes continué à payer leur facture, mais ils l’ont fait à leur municipalité et non à la compagnie de gestion privée. Mais le mouvement a surtout été efficace au niveau de l’imaginaire politique, à travers le narratif d’une réinvention du territoire, avec le slogan «ni publique, ni privé, mais locale», ou à travers la célébration de fontaines publiques ou d’innombrables projets éducatifs destinés aux écoles, aux jeunes et aux associations. Cet effort a été très efficace pour transformer dans l’imaginaire populaire la lutte contre la privatisation de l’eau en une bataille paradigmatique contre la marchandisation de la vie et le démantèlement des services publics. Pour ne pas gaspiller le capital de militance ainsi constitué, le principal défi pour le mouvement est maintenant de traduire la victoire symbolique et politique en résultats concrets, dans un contexte marqué par la confusion du cadre normatif, les pièges cachés par la technicité des dossiers, les contraintes budgétaires et la pluralité des intérêts en jeux.

 

1 Le référendum a également abrogé la disposition pour la reprise du programme nucléaire ainsi que la norme sur le «légitime empêchement», introduite l’année passée pour autoriser le Président du Conseil et les ministres, lorsqu’ils sont impliqués, à ne pas se présenter devant les juges et différer la séance du tribunal

2 Nom italien du jeu de société «Risk» qui partage de nombreuses caractéristiques avec le jeu de guerre

 

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