Classe moyennes : inversion des mythes

Classe moyennes : inversion des mythes

Il serait réducteur de penser qu’un groupe social ne se définit que par ses composantes sociodémographiques. Les groupes sociaux sont des acteurs collectifs qui valent aussi par les représentations, les mythes, voire les fantasmes qui se bâtissent en leur nom. Ainsi en est-il des classes moyennes qui, dans toute leur (courte) histoire, ont été associées notamment au thème du progrès, de l’ascenseur social. Et ont été utilisées finalement comme argument sociologique que l’on substitue à une vision dialectique et binaire de la société : entre bourgeoisie et prolétariat, entre riches et pauvres, les classes moyennes ont souvent servi, dans la littérature politique comme dans les sciences sociales, à penser autrement que dans l’antagonisme, les hiérarchies et les segmentations sociales.

Une méthode pour décrypter les valeurs

La recherche que nous avons entreprise en complément de ce dossier, sur les représentations et les associations d’idées que pouvait susciter le terme de classe moyenne, visait donc à compléter l’approche sociodémographique par une analyse des mythes et des valeurs attachés au nom des classes moyennes. Et il nous semblait que les mieux à même de nous aider à construire cet environnement de mythes et de valeurs  étaient ceux qui, par leur métier ou leur rôle dans la société, sont directement confrontés à ces groupes sociaux : des banquiers pourvoyeurs de crédits, des patrons de presse soucieux de leur lectorat, des leaders politiques à la recherche d’un électorat, des promoteurs immobiliers….

Tous les types d’acteurs que nous avons rencontrés ciblent la classe moyenne. L’attention portée à la classe moyenne est variable d’une personne à l’autre et non d’un secteur à l’autre. Par exemple, certains acteurs économiques, comme Marwa, ont lancé une marque entièrement dédiée à la classe moyenne. D’autres, comme Toyota, consacrent seulement une gamme de produits à la classe moyenne. Dans les deux cas, le produit et son prix sont conçus de telle sorte qu’il soit désirable et accessible à cette catégorie de population.

Nous avons donc recueilli en tout 350 pages d’entretiens, organisés selon les méthodes de l’analyse lexicale (lire encadré), pour en sortir justement les lexiques argumentés qui forment, autant qu’une vision des classes moyennes dans le Maroc urbain contemporain, une représentation de la société marocaine dans laquelle se développent ces classes moyennes. Soyons lucides en effet, il est difficile de parler d’une partie sans construire le tout. Autrement dit, il est quasiment impossible de définir, critiquer ou discuter des classes moyennes sans évoquer et construire toutes les strates de la société marocaine, et les valeurs, a priori positives ou négatives, qu’on y attache.

- La classe moyenne est intéressante parce que, par elle seule peut venir une grande partie du changement qu’on attend au Maroc

- Il y a des valeurs qui caractérisaient la société marocaine, elles  perdurent au sein des classes moyennes, telles les valeurs familiales, religieuses ;

La classe moyenne, c’est l’autre, l’indéfinissable juste milieu.

Première surprise et premier paradoxe : aucun de nos interlocuteurs n’emploie le pronom «nous» pour parler des classes moyennes, alors même que par leur niveau de diplôme, de revenus ou leur position dans la société, ils seraient fondés à le faire. Certains même insistent : «Je ne veux surtout pas être porte-parole». On parle donc de «ils» ou «elles», mais pas de «nous». D’une certaine manière, cette distance donne le ton général du propos, car le statut des classes moyennes, telles qu’on en parle, est un statut ambivalent, de quasi-inexistence. Outre le ton globalement plutôt morose sur lequel on en parle, on y reviendra, les classes moyennes sont un phénomène étrange, inconsistant. Si l’on fait une typologie rapide des points de vue, on trouve trois grandes catégories d’arguments : les classes moyennes n’existent pas ou quasiment pas au Maroc, elles sont à venir, un futur probable. Elles existent mais si faiblement qu’elles n’ont pas de rôle ni de statut social, politique ou culturel, et bien souvent du mal à se faire reconnaître. Enfin, elles existent mais fuient, disparaissent, mutent ou migrent dès que possible, même si ce n’est qu’en rêve, ce qui est déjà, au moins par la pensée, une manière d’absence.

- Il y a une classe moyenne qui s’est développée depuis quelques années qui n’était pas très importante mais je pense qu’elle le devient de plus en plus.

- Le brouillard ne s’est pas encore dissipé pour qu’elle émerge.

- Elle est absente au niveau politique

- La classe moyenne est très étroite et étriquée.

- La classe moyenne est en devenir.

- On peut difficilement la cerner, comprendre exactement quelles sont ses aspirations profondes, en quoi est-ce qu’elle croit.

- Est-ce qu’elle voit réellement le bout du tunnel ?

Ce statut paradoxal tient bien sûr à la définition qu’on donne du groupe classe moyenne. Avec une grande unanimité, nos interlocuteurs voient dans la classe moyenne un groupe émergent, nouveau. Lorsqu’ils parlent de classe moyenne, ils n’évoquent pas un groupe stable, ancré historiquement dans la société locale. On ne fait jamais référence par exemple aux artisans et commerçants et autres petits entrepreneurs traditionnels du bazar ou des médinas qui, pourtant, si l’on s’en tient strictement aux nomenclatures de positions et de revenus, sont bien au milieu. On ne se réfère pas davantage aux fonctionnaires, employés d’Etat, qui constituent pourtant ceux qui devraient être le plus logiquement désignés comme tels. En fait, il y a un large consensus implicite pour considérer que, lorsqu’on parle de classe moyenne, on désigne  un phénomène émergent, un groupe en formation, en devenir, voire même, pour certains, notamment chez les acteurs politiques, un groupe encore inexistant ou presque et dont on attend l’avènement.

Etranges tiraillements entre tradition et modernité

Le mythe des classes moyennes se décline en effet comme un mythe de l’avènement de la modernité, une modernité toujours en perspective, toujours en décalage avec une tradition résistante, réactive. C’est d’ailleurs bien cette ambivalence, qui peut donner, selon certains, de véritables tourments, qui caractérisent les classes moyennes dans ce qui prend figure d’un débat permanent entre tradition et modernité. Tout semble se passer comme si, dans la société marocaine, les clivages sociaux tenaient d’abord à la manière dont on vit cette tension entre tradition et modernité. Les pauvres et les précaires seraient entièrement dans la tradition, voire dans ses formes les plus archaïques et résistantes, qui tiennent par exemple à des formes violentes et despotiques d’autorité.

 Le père donne des ordres à ses enfants. Donc forcément, ceux-ci vont craindre leurs parents. La femme elle fait ce qu’on lui dit de faire.

Quand l’autorité dit quelque chose, eh bien ! C’est l’autorité. L’autorité qui émane du gouvernement ou du roi. La boucle est bouclée. Ce sont des choses qui n’ont pas encore évolué à la campagne et qui ont pas mal évolué en ville.

Quant aux nantis, ils seraient dans une sorte de traditionalisme raisonné, paisible et maîtrisé dans les apports assumés de modernité, par exemple dans l’éducation des enfants. La classe moyenne serait caractérisée par une tension permanente entre ces deux termes, objet de conflit intérieur ou au contraire d’arrangements, mais jamais définitivement résolue, sauf dans la fuite… Car, c’est aussi dans cette classe moyenne que réside le plus clairement les velléités de départ et de migration, la tentation de l’ailleurs.

Oui, l’attrait de l’étranger est très important pour la classe moyenne.

Les gens n’ont plus qu’un rêve, comment quitter le Maroc pour aller vivre ailleurs. Et, bien sûr, donne incontournable lorsqu’il s’agit de l’étranger, la référence au colonialisme apparaît.

Le colonialisme a contribué à l’apparition de la classe moyenne.

C’est dans ce type de phrase que l’on comprend tous les ressorts argumentaires de cette représentation singulière : si les classes moyennes sont bien associées à la modernité, dans un débat manichéen entre tradition et modernité, cette modernité est très clairement associée à l’étranger, voire plus précisément à l’Europe.

Et la tentation n’est pas loin alors de considérer les classes moyennes ainsi émergentes comme une irruption, une étrangeté, au sein de la société marocaine. C’est un autre mythe récurrent associé aux classes moyennes  que celui selon lequel la modernité au Maroc vient forcément du dehors, de l’étranger. Une vision en quelque sorte insulaire de la société marocaine, où tout se passe comme si le changement ne pouvait provenir que du dehors, associant alors de façon ambiguë, ceux qui, dedans, sont porteurs de changement et d’étrangeté.

Ainsi donc se raconte le mythe marocain des classes moyennes, ce qui explique toute l’ambivalence de la représentation, presque inquiète, dont elles font l’objet dans l’intervalle de tradition et modernité. Inquiète, puisque la tradition signale l’intégration dans une identité culturelle, religieuse, linguistique, et la modernité, l’appel du lointain, de l’ailleurs. Ainsi, les classes moyennes sont formées de ceux qui aspirent précisément à cet ailleurs, aux limites de la trahison. En effet, indiquent les interviewés, la pression sociale est toujours très forte, même dans les milieux aisés. Le regard des autres et les valeurs religieuses sont encore souvent les points de repères collectifs avec lesquels les situations et les personnes sont évaluées.

Un individualisme inquiet, consommateur et fragile

Entendons bien que le discours sur les classes moyennes ne fait pas forcément l’apologie de l’un ou l’autre camp, prenant parti pour la tradition ou pour la modernité. Nous sommes de façon générale dans un discours relativiste, du style «il y a du bon et du mauvais partout». Ce n’est donc pas l’opposition entre modernité et tradition qui est remarquable ici, mais le récit de leur impossible suture et réconciliation, comme caractéristique qui singularise les classes moyennes.

Il est très significatif par exemple d’entendre que les individus ont beaucoup à perdre justement, dans l’individualisme, et notamment la solidarité qui découle de la force des liens familiaux. Les interviewés reconnaissent par ailleurs que cette distance permet, en contrepartie, de s’affranchir de la soumission à l’autorité, parfois très despotique, du père.

Or, quelles sont ces formes concrètes et tangibles de la modernité, ces emprunts à l’étranger ? Bien peu de chose à vrai dire, ou plutôt bien peu de valeurs et de catégories morales ou éthiques. La seule expression d’une valeur ou d’un concept concerne l’individualisme. Pour le reste, ce sont d’abord des objets ou des rituels (manger au Mac Do, acquérir un portable ou un écran plat …) qui signalent la modernité. Les signes vont de la parabole à la femme fashion, de la pilule contraceptive à la villa.

-  Les classes moyennes sont entrées dans la société de consommation.

- C’est une couche qui joue un rôle de levier, et de modernisation de la société, ce sont des gens qui ont un niveau d’instruction et un pouvoir d’achat.

- La cliente aujourd’hui, elle est fière d’avoir une marque marocaine qui répond aux normes des marques européennes

- Le couple classe moyenne type habite dans un quartier correct. Il circule en voiture, une berline de moyenne gamme. Il a des revenus autour de 20 000 dirhams et passe ses vacances parfois en Espagne, parfois au Maroc. Il a un budget de vacances de 15 à 20 000 dirhams.

Ces objets visibles d’accès à la classe moyenne supposent, certes, un accès facile au crédit, mais aussi des abus et des surendettements. C’est le pendant implicite du discours marketing qui encourage la montée d’une classe moyenne sur une base économique incertaine. Le crédit est souvent lié à l’immobilier. L’accession à la propriété permet certes d’être maître chez soi, mais les entretiens montrent que de nombreux autres enjeux sont sous-jacents pour les classes moyennes : par exemple, le prestige social qu’offre la propriété d’une villa, mais aussi, la possibilité de la mise à distance de la grande famille qui s’opère dans un mouvement d’individuation plus spécifique aux classes moyennes qu’à d’autres catégories sociales. Les enjeux sont aussi d’ordre économique, l’habitat tend à devenir un bien marchand qui fait partie de la stratégie d’économie domestique de la famille. L’acquisition et vente du ou de logements a souvent dopé la mobilité sociale et économique de la famille.

Formation discrète d’une classe disparate

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut faire un petit retour en arrière dans l’histoire récente. Après l’indépendance, l’un des mots d’ordre des Etats issus de la décolonisation porte sur la formation volontaire et l’encadrement de ceux qui constitueront bientôt les classes moyennes: fissus de mobilités descendantes pour les bourgeoisies (fassie et soussie au Maroc), issus des classes populaires et paysannes montantes, par l’instruction. Shana Cohen1 décrit bien ce processus à propos du Maroc et parle de la formation d’une «classe moyenne moderne nationale», chargée de porter l’exemple d’une transformation sociale, sur fond de nationalisme, d’accès à la modernité, selon un carré de valeurs à peu près identiques : rationalisation économique, instruction généralisée, hygiène, émancipation des minorités dominées. Cette classe moyenne est évidemment portée par la capacité qu’ont alors les Etats d’enrôler et d’embaucher, pour former une bureaucratie de fonctionnaires.

Si l’on poursuivait ce travail, il faudrait évidemment s’interroger sur le destin de cette classe moyenne nationale moderne dont le rôle moteur n’avait de sens que parce qu’elle pouvait se penser comme en expansion perpétuelle. Les mondes populaires les suivaient d’autant plus facilement qu’ils pouvaient aspirer à voir leurs enfants se transformer, eux aussi, en fonctionnaires… Or l’expansion justement s’est arrêtée. Mais n’épiloguons pas : la nouvelle classe moyenne qui se forme aujourd’hui, est celle dont on peut reprendre le nom que lui donne S. Cohen, une «classe moyenne globale». Mais elle se forme discrètement, presque secrètement, si l’on en croit nos interlocuteurs, sur un mode radicalement différent. 

Ce nouveau mode, loin d’être assimilable à un style de vie homogène ou à une manière d’être standard, constitue pour l’un de nos interviewés, une «promesse», pour d’autres, un «gage d’équilibre social», mais pas encore une réalité présente, déterminante.

La classe moyenne est la seule classe qui donne l’espoir d’un véritable moteur pour l’économie.

Les classes moyennes ne sont donc pas des exemples, mais des enclaves, elles ne sont pas imitées, mais jalousées. Et ceux qui en sont membres ne  réussissent pas dans un train général même illusoire, d’avancée sociale. Ils réussissent un par un et chacun pour soi, portés par  une morale et une seule, que l’on dira individualiste, et dans un contexte général, économique et social, de précarité et de fragilité. Ce n’est donc pas vraiment le processus de formation des classes moyennes qui change, et pas davantage leur place dans la société. On est bien toujours confronté à des groupes sociaux porteurs de changement, chargés d’être l’avant-garde de transformations sociales et culturelles qu’elles expérimentent, en quelque sorte sur elles-mêmes, avant de les proposer aux autres comme modèles. Il n’y a aucune raison de penser que pour ces deux choses au moins, les nouvelles classes moyennes soient différentes des anciennes.

- La classe moyenne est intéressante parce que, par elle seule, peut venir une grande partie du changement qu’on attend au Maroc

 - Parce qu’elle est capable de manipuler des idées, de questionner le présent

-  La seule classe qui soit en mesure de se poser des questions, de bouger, de bouillonner, de proposer ;

- La seule qui puisse être force de proposition ;

- Une classe challenger de la classe dirigeante une classe qui propose autre chose. Et c’est dans ce sens qu’elle est très intéressante.

La différence tient au contexte économique et social et à l’embrayage politique et institutionnel sur ces class in progress  qui inverse le sens du mouvement. Car dans la mesure où plus personne n’est assuré de pouvoir suivre le mouvement et d’y être accompagné par la main bienveillante de l’Etat providence, ceux qui y parviennent seuls, à compte d’auteur, semblent tout d’un coup suspects, seulement capables de mettre en évidence, non pas la force du progrès, mais au contraire la force des clivages. Par contre, la capacité qu’ont eu ces individualités à se mouvoir dans la société et à progresser en fait, selon la perception des interviewés, une population exigeante. Même si les termes de cette exigence peuvent paraître stéréotypés à certains égards.

 C’est le sens général de ces mythes, images, représentations qui se forment aujourd’hui au Maroc et dont nous avons essayé d’écrire à grands traits le lexique. A travers la liste à la Prévert de choses, de figures et de valeurs, extraits des entretiens, car fortement réitérés, et le schéma qui en découle, vous pourrez apprécier à quoi se résument, symboliquement, nos classes moyennes. A très peu de chose, à quelques mythes et beaucoup d’attentes.


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