Chaîne formelle, trame informelle

Chaîne formelle, trame informelle

MP : Le secteur textile est connu pour être, partout, un des secteurs dans lequel il y a le plus d’informalités. On peut même dire qu’il y a plusieurs niveaux et modèles d’informalités dans ce secteur, qui les invente même parfois. Donc ma première question portera justement sur cette diversité, peux-tu nous en dresser un tableau ? Ma seconde question est plus générale, plus « économie politique ». Je voudrais comprendre comment, du point de vue d’un entrepreneur, il peut faire le choix un jour de « disparaître » et s’engloutir dans la clandestinité ?

KT : En dehors de la définition classique de l’informel, je voudrais proposer une définition plus économique : « L’informel est le plus rapide raccourci économique et logistique entre une offre et une demande ». Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles on peut préférer prendre un raccourci : parce qu’on ne se sent pas prêt intellectuellement à prendre la route la plus longue ; parce qu’on n’est pas capable d’appréhender ce que peut être la route la plus longue. Ce n’est pas nécessairement une volonté de tricher le fisc ou la CNSS, mais le formel, c’est la route la plus longue. C’est une question de compétences, oui.

MP : Est-ce qu’il n’est pas question ici aussi de légitimité sociale à être entrepreneur, qui n’est pas donné à tout le monde ?

KT : Oui, je suis d’accord, mais il y a aussi cette notion de raccourcis qui me paraît être la chose la plus importante pour définir l’informel. Les raisons pour lesquelles on peut prendre des raccourcis sont multiples : il y a ceux qui le prennent parce qu’ils ont l’impression qu’ils ne sont pas légitimes à faire les choses formellement. Il y a ceux qui prennent des raccourcis pour des raisons de paresse, pour gagner de la compétitivité en jouant sur des facteurs avec lesquels il n’est pas permis de jouer : la productivité, l’innovation, la réactivité, le marketing. La tentation existe d’une façon indéniable de trouver le raccourci au détriment des impôts et des charges sociales et payer moins que le salaire minimum. En réalité, dans le délit, il y a différents degrés de gravité. Je pense qu’on peut les classer de la façon suivante :

1-ce qui est communément admis comme étant le moins grave c’est de frauder l’impôt, c'est-à-dire ne pas payer la TVA et l’impôt sur les bénéfices.

2-L’autre degré de gravité, plus élevé, est de frauder la CNSS. Là, c’est le salarié qui n’aura pas droit aux allocations familiales, à une allocation maladie ni à une allocation vieillesse. C’est une chose qui peut s’envisager lorsqu’on a affaire à un salarié qui est très jeune, 20 ou 25 ans, car la question de la retraite et des allocations familiales ne le concerne que très peu. On lèse directement quelqu’un mais on ne le lèse pas à un niveau immédiat. L’offense me paraît plus directe en revanche lorsqu’on ne lui paie pas le salaire minimum. Et on sait qu’il est bas, le salaire minimum au Maroc : de 1800 à 2000 dhs, et certains travailleurs sont payés 1000 ou 1200 dhs par mois !

MP : Est-ce que tu as une idée aujourd’hui, dans le secteur du textile, de l’importance et de la banalité des différentes fautes que tu as évoquées ?

KT : Je dirais que 70% ne paient pas l’impôt pour diverses raisons : soit parce qu’ils sont exportateurs et ne sont pas soumis à l’impôt, c’est l’un des avantages qu'on leur a accordé. Soit parce qu’ils fraudent. Parce que la principale victime, à savoir le fisc lui-même, ne vient pas se défendre. Ensuite la proportion est moindre pour ce qui est des charges sociales.

MP : C’est une dimension inclue dans la stratégie d’une entreprise. Si tu as une stratégie de visibilité de marque, tu ne peux pas frauder ...

KT : C’est la conséquence automatique, mécanique du choix de la visibilité. A partir du moment où un patron fait le choix de la visibilité, il est obligé de suivre un certain nombre de conséquences dont le paiement des charges sociales. En cette matière, je dirais que la proportion des fraudeurs est moins importante, je la situerai à 50%. On considère que le secteur du textile emploie 400 000 personnes, 200 000 dans le secteur formel, autant dans l’informel. Enfin, ce sont des chiffres assez anciens, d’avant la crise, et je sais que le secteur formel a beaucoup souffert de la crise.

MP : Dans certains pays, Europe comprise, la crise produit des effets d’informalisation, c’est-à-dire qu’une partie de l’entreprise va glisser dans l’informel. Est-ce que c’est le cas ici ?

KT : Je dirais plutôt que c’est l’activité qui glisse. Une entreprise formelle peut honorer une commande en s’appuyant sur des moyens informels. Dans les moments de crise, l’informel est aussi une valeur d’ajustement pour un certain nombre d’entreprises. Quand un patron ne peut pas suivre les prix très bas qu’imposent les clients en temps de crise, il honore la commande en s’appuyant sur des structures informelles et en mettant sa propre structure au chômage technique. Si l’on revient aux chiffres, on peut dire qu’un tiers des entrepreneurs sont totalement dans l’informel, et ne paient même pas le SMIG. Ils sont dans des petits ateliers, dans des garages, des caves… ou en milieu rural, dans des hangars. Ce sont souvent d’anciens salariés qui sont des chefs de chaîne, ou des chefs d’ateliers qui connaissent le métier, qui quittent leurs entreprises parce qu’ils ont été virés ou qu’ils ont quitté avec l’accord de leurs patrons. Ils créent des petites chaînes (6, 7 à 8 machines à coudre). Ils font augmenter leurs capacités de production avec le temps. Les petits patrons de l’informel sont souvent d’anciens salariés du secteur formel. 

MP : Donc, ils gardent des liens avec leurs anciens patrons, ce qui crée une "solidarité"  objective entre secteur formel et informel.

KT : Le secteur informel se divise en deux grands sous-secteurs : Il y a ceux qui sont des sous-traitants pour le secteur formel et qui sont relativement bien organisés. Ce sont de véritables chaînes de productions où il y a tout ce qu’il faut : la coupe, la chaîne, l’emballage… C’est un relais de compétitivité qui est utilisé par les entreprises du secteur formel. Ceux-là travaillent pour l’export. Puis il y a l’informel qui est vraiment le plus basique, c'est-à-dire un atelier avec quelques machines à coudre. Ceux-là travaillent pour le marché local, par exemple les jeans, les tee-shirts vendus à Derb Sultan. Ce sont des unités qui dépassent rarement les 6 à 7 machines dans des caves ou des garages.

MP : Que font les autorités ?

KT : Les autorités voient tout mais tolèrent ! Comment ça se passe ? Au niveau du gouverneur, on tolère pour des raisons sociales. C’est une manière de contourner le chômage. Au niveau du Moqadem on tolère contre monnaie, c'est-à-dire que le Moqadem sait très bien que son gouverneur n’a pas l’intention de faire fermer cet atelier. Mais il monnaye à son niveau cette tolérance. Il profite de l’ignorance du petit patron qui ne sait pas qu’en réalité, politiquement, la décision ne sera jamais prise de fermer son atelier. Il exerce un petit chantage pour escroquer quelques centaines de dirhams, ou plus… Au niveau de l’inspection de travail, on est exactement dans la même situation. L’inspecteur sait pertinemment qu’il n’est pas question pour les autorités de fermer l’atelier en cause. Il en profite pour faire de l’extorsion. C’est d'ailleurs au niveau de l’inspection du travail et des services de sécurité (les pompiers) que cela devient beaucoup plus dramatique, parce qu’on ferme les yeux sur des conditions de travail qui aboutissent à des drames comme celui de Rosanord. C’est dans le degré de tolérance dont on peut faire preuve que l'on voit le danger de manquer de discernement. Je peux comprendre qu’on ferme les yeux sur la partie fiscale parce qu’on peut la considérer comme une incitation ou une aide économique déguisée pour maintenir l’emploi. Là où ça tourne à la folie, c’est quand la tolérance s’accommode même de conditions de travail qui aboutissent au massacre de 60 ouvriers grillés comme des poulets ! Le patron est coupable, mais ceux qui l’ont racketté aussi !

MP : Quelle est la différence entre corruption et racket ? Les agents dont tu parles sont menaçants, ils font de l’intimidation ?

KT : Bien sûr, ces agents n’ont absolument aucun souci de la loi ou de la réglementation. Pour eux, l’entrepreneur de l’informel n’est qu’une vache à traire, ils n’hésitent pas à menacer.

MP : Si on pousse le paradoxe, en réalité, l’informel n’est pas du tout un lieu dans lequel on s’est affranchi du rapport aux autorités. Contrairement à ce qu’on peut imaginer dans le folklore… Tu es soumis à un rapport aux autorités qui peut être plus violent et de plus grande soumission que quelqu’un qui va payer ses impôts.

KT : Je pense que les agents de terrain qui sont censés représenter l’autorité ne considèrent pas le secteur informel comme une menace. Ils le considèrent comme une opportunité. Du point de vue moral, il n'y a strictement rien qui les dérange dans l’existence de ce secteur. Ce qui est à remarquer dans la nouvelle ère, c’est la dichotomie qui existe entre le gouverneur et les petits agents de l’autorité territoriale. Le gouverneur veut juste un peu de stabilité dans sa préfecture et il sait que pour l’avoir, il faut que les gens travaillent. Donc, il ferme les yeux. Actuellement, le gouverneur est soumis aux critiques et à la pression parfois violente des entrepreneurs du secteur formel qui estiment qu’ils sont lésés par la concurrence du secteur informel. C’est le cas de tous les secteurs industriels, pas seulement le textile. En tant que fabricant de matelas, je suis terriblement lésé par l’informel. C’est moins vrai pour le cas du fabricant de chemises à l’export qui utilise l’informel comme relais de compétitivité.

Aujourd’hui, la bataille fait rage dans le domaine du matelas. 42 unités dans l’informel contre 3 unités formelles. Les gens de l’informel ne constituent pas un relais de compétitivité pour moi, ils sont un concurrent direct. Les gouverneurs résistent pour des raisons qu’ils qualifient de « sociales » et protège le secteur informel. Alors que leurs agents sur le terrain sont dans une logique de razzia.

MP : Oui, mais il faut convenir que le secteur informel fournit à des prix qui ne sont pas ceux du formel. Est-ce que tous les Marocains peuvent se payer des matelas Richbond ?

KT : Où s’arrêter dans le prix bas ? Les ressorts de compétitivité, tu peux les pousser à l’infini vers le bas. Pendant des années, on a eu sur le marché marocain des matelas remplis d’herbes coupées en bord de rivière. Certains matelas étaient faits avec des déchets de plastique. Certains matelas exposés devant les boutiques étaient exposés à la pluie et l’herbe poussait au travers ! Il y a des matelas qui sont entièrement faits avec des déchets de coton (ouate noire) avec des taux de bactéries effroyables ! Si la logique est de satisfaire toutes les demandes aussi faibles en termes de pouvoir d’achat, tu peux descendre très bas !

MP : On ne peut pas fabriquer certains types de produits pour une population socialement fragile ?

KT : En fait, c’est le ballon d’oxygène que l’importation de produits chinois a permis. Ils sont justement venus satisfaire des demandes auxquelles la fabrication locale n’aurait jamais pu répondre. Il y a un certain nombre d’articles sur lesquels la concurrence venue de Chine n’a pas pu s’intégrer parce que l’informel était suffisamment compétitif du point de vue du prix. Mais à quel coût social ? Si tu tolères qu’on puisse mettre n’importe quoi comme matière première et qu’on ferme les yeux sur le non respect du SMIG… Sur certains secteurs, une grande partie des entreprises formelles ont disparu et l’activité s’est informalisée. Mais du coup, le marché marocain a résisté à l’offensive chinoise.

MP : Il n’y a pas simplement informel, il y a informalisation, c'est-à-dire il y a des secteurs qui sont en train de s’informaliser alors qu’il ne l’étaient pas …

KT : C’est la thèse que j’ai toujours défendue quand j’étais président de l’AMITH et actif au sein de la CGEM. Je peux l’illustrer par la formule suivante : quand le prix de la formalité est exorbitant, et que le risque couru par l’informalité est nul, il faudrait être fou pour ne pas passer à l’informalité. Comme les entrepreneurs marocains ne sont pas fous, il est normal qu’un grand nombre d’activités aient basculé vers l’informel. C’est le cas du plastique, du textile de maison, de la confection de jeans. En revanche, il y a ceux dont je suis, qui ont une marque à défendre et qui supportent la formalité.

MP : Un entrepreneur fabrique tel produit formellement, puis un jour il décide pour les raisons que tu as évoquées, de passer à l’informel. Comment ça se passe ?

KT : Il ferme sa boîte. Il organise une faillite. Comme il ne sait faire que son métier, il ré-ouvre ailleurs en périphérie de la ville sous un autre modèle économique. C’est le business modèle qui change. C’est du « low cost » ! Je garde mon activité, je continue à faire mes jeans mais j’embauche mes ouvriers sur un autre accord, à 1200 ou 1600 dhs, payés de la main à la main en liquide. Mais ne venez jamais me parler de CNSS ! Je vends hors TVA, donc on gagne 20% de compétitivité.

MP : Tu cherches aussi d’autres circuits de distribution.

KT : Pas la peine, les circuits de distribution sont presque tous dans l’informel ! Sauf les grandes chaînes. Quand les distributeurs achètent d’un grand fabricant formel, ils supportent la TVA comme un surcoût. Quand ils achètent dans l’informel, ils se mettent la TVA dans la poche. Le prix que le consommateur paie est conditionné par le panachage formel et informel du vendeur final. De façon générale, la distribution est une activité qui tourne avec des marges très réduites. Quand on est dans des domaines où le marché est constitué d’un mélange de formel et d’informel, les clients arbitrent. Le marché du matelas est segmenté : le bas de gamme est informel c'est-à-dire les matelas à 800 dhs ou moins. On répercute sur le consommateur, y compris la TVA. Au-delà de 1000 dhs, le marché devient formel et on fait supporter aux consommateurs la TVA. Le circuit de distribution est complètement neutre. Il ne fait que répercuter la TVA comme un coût.

MP : Donc, si tu es résident d’un quartier de classe moyenne à Casablanca, tu as une série de commerces où tu peux trouver tant du formel que de l’informel …

KT : Si on prend l’exemple du quartier du Mâarif, il y a un mélange stupéfiant au sein des boutiques entre formel et informel. Les distributeurs et commerçants s’approvisionnent pour une partie de leurs produits auprès des distributeurs du secteur formel et pour l'autre partie auprès du secteur informel.

MP : Ouvrons un chapitre sur le textile d’exportation. Les choses sont beaucoup plus subtiles et complexes. Comment ça fonctionne ?

KT : Quand tu exportes, tu passes une frontière. Quand tu passes une frontière, tu dois faire face à la douane. Si tu passes la douane, il te faut une existence fiscale. Les gens de l’informel n’ont pas d’existence fiscale pour pouvoir passer la frontière. C’est la frontière qui filtre. Comme ils ne peuvent pas passer les frontières, il leur faut un intermédiaire qui est l’entrepreneur formel. L’entrepreneur formel s’appuie sur l’entrepreneur informel pour gagner un petit supplément de compétitivité. Exemple : je sous-traite les parties les plus intensives en main d’œuvre, je me garde les parties les plus nobles. Je te laisse la couture, moi je fais le contrôle qualité et l’emballage. Je fabrique ¼ de la commande dans mes ateliers pour rassurer les contrôleurs du client et les ¾ chez toi pour gagner ma compétitivité, etc. Aujourd’hui la question qui se pose est celle de la compétitivité d’un fournisseur de proximité. A l’échelle mondiale, le textile est en train de se recomposer entre fournisseurs de proximité et fournisseurs de long terme. Le cœur de la collection se fait à long terme par les Chinois, les Vietnamiens. Après, le « réassort » se fait à court terme chez le Marocain et le Tunisien. On a besoin d’un fournisseur de proximité. Il faut qu’il soit compétitif. S’il va chercher un peu de la compétitivité en se reposant sur le secteur informel, on ferme les yeux. Les géants européens ont fermé les yeux pendant des années. Ils savent parfaitement que le fournisseur marocain va chercher un relai de compétitivité dans l’informel.


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