Ces informalités que cache " l'informel "

Ces informalités que cache " l'informel "

Difficile alors de dire ce qu’est l’informel, et encore moins de dire comment il évolue. Voilà en fait une réalité bien plus jugée, soupçonnée, que décrite. Néanmoins, c’est assez paradoxal. Même critiquée pour ses insuffisances, cette notion et l’idée de frontière interne à l’économie qu’elle porte, n’a jamais vraiment été ni  «amendée» ni remplacée. Critiquée oui, on va y venir, violemment, démontée, pliée, mais pas remplacée. Or, il y a bien une réalité, c'est-à-dire a minima des activités économiques, des modes d’agir économiquement qui ne se laissent pas décrire dans les concepts et les notions de l’économie conventionnée, d’où la résilience du terme. Des réalités qui échappent au langage comptable, à la mesure, même à la rationalisation par les «acteurs» et les catégories de la pensée économique. Considérons, alors, que l’informel est une faiblesse de la pensée économique plutôt qu’une réalité non économique. Admettons que les petits commerçants de Derb Ghalef, parmi d’autres, sont de très bons entrepreneurs mais que c’est le langage conventionné de l’entreprise qui est insuffisant à donner le lexique pour nommer ce qu’ils font. Tout simplement parce que «ce qu’ils font» se parle plus volontiers dans les termes de la relation sociale que dans ceux de la comptabilité. Les commerçants de Derb Ghalef en somme, et pour faire image, «ne comptent pas», parlent ! Explication.

La force des faibles.

C’est dans un rapport du BIT sur la modernisation des économies africaines, très exactement en 1972, que le terme "secteur informel" est apparu pour la première fois. Avec lui, naissait l’idée selon laquelle les économies du tiers monde seraient divisées en deux secteurs étanches : l’un assez semblable aux économies occidentales «modernes» industrielles, très technicisées et fortement dotées en capital ;  l’autre au contraire, faiblement technicisé, faiblement capitalisé, mais ainsi accessible à des acteurs faiblement dotés en argent et en compétence. Cette affirmation, qui valait jugement moral et de valeur sur la «faiblesse» des économies du tiers monde, a très vite suscité une vive controverse, portée  par des anthropologues et des économistes.

Les chercheurs, sceptiques, faisaient valoir trois arguments : ils insistaient d’abord sur l’aspect moralisateur et stigmatisant de cette conception qui érigeait en universel un modèle occidental de développement et d’organisation. Etait alors dénoncée une efficacité  idéologique très claire de la notion car elle donnait en exemple le paradigme productif organisateur de l’économie occidentale des Trente Glorieuses, y compris avec cette insidieuse manière de penser qu’il était en tant que tel inatteignable (on sait aujourd’hui à quel point ce modèle était non seulement fragile mais local). Cette notion permettait de faire comme si la moralisation de l’économie était une simple affaire technique et managériale, plus que politique. Le message ainsi délivré passait assez bien, y compris face aux pouvoirs despotiques du tiers monde, peu enclins à laisser penser que développement et démocratie pourraient être complémentaires…

De nombreux anthropologues ont ensuite fait valoir le caractère manichéen de cette division. Ils avançaient 1) que les économies des sociétés dites non développées ne se ramènent pas à ces deux seules modalités, mais que, par exemple, à côté d’un secteur effectivement développé et «organisé» de façon capitaliste, à côté d’activités économiques effectivement précaires de survie, persistaient des économies solidaires, du troc, des corporatismes ethniques et tribaux, y compris dans les affaires d’argent, de banque et d’épargne. Ce que montre par exemple la grande efficacité des «tontines» et des banquiers dits «informels» en Afrique centrale. 2) Que les continuités et les porosités, voire les contaminations entre les prétendus deux secteurs étaient nombreuses ; il était clair notamment que l’informel était une condition d’existence d’un secteur  formel, dans la mesure où en l'absence d'un état providence, il permettait de rendre supportable les effets de discrimination et de sélectivité du secteur formel. C’est parce que les secteurs dits «informels» absorbaient une part importante des mains d’œuvres socialement disponibles que le secteur formel pouvait être très sélectif et «injuste». Dans le même temps, il évitait aussi une pression populaire sur les Etats pour qu'ils mettent en œuvre l'Etat providence, conséquence historique de la modernité industrielle. Insistons  sur ce qui accordait économistes et anthropologues : il y a bien une richesse et une grande diversité des économies locales des tiers mondes. Les penser seulement de façon binaire est une bien pauvre pensée.

A réalités nouvelles, notion réadaptée

Sans perdre une once de lucidité critique sur la pauvreté descriptive de la notion, on peut reconnaître cependant qu’elle signale une division, bien installée au cœur des économies du Sud. Encore faut-il déplacer la frontière du monde économique à la pensée sociale. Je m’explique : si la question de l’informalité perdure, malgré les assassinats en règle dont elle fait l’objet, c’est moins parce qu’elle dit des choses justes sur l’économie que parce qu’elle met le doigt sur une réalité sociale, en l’occurrence des manières différenciées d’agir que l’on ne sait, ou ne veut pas nommer autrement.

C’est dans cette perspective qu'au cours des années 90 des économistes et sociologues sont revenus sur cette notion, avec la volonté de la réadapter à une  réalité nouvelle sortant des contextes de pauvreté des tiers monde. C’est en effet aux USA, en Italie, en Russie, que se signalaient des modalités d’organisation du travail et des «systèmes productifs» assez proches de ce qui avait été décrit dans le tiers monde. C’est évidemment très réducteur, mais les «SPL» 1 de la «troisième Italie», celle des Benetton et des Piaggio, avec ses micro unités dispersées dans les campagnes, ses travailleurs à domicile et ses contrats tacites, avaient bien des caractéristiques de ce fameux secteur informel africain ou sud américain. Même chose pour cette «économie ethnique» aux USA, ainsi nommée par ce que des relations ethniques entre migrants se substituaient aux «conventions collectives par branche», dans des secteurs productifs aussi variés que le textile, l’hôtellerie ou le BTP, mais aussi l’informatique et le hardware ! Même chose en Europe de l’Est, après la chute des régimes communistes : le développement dans les pays du bloc socialiste de logiques, là encore assez proches de ce qui était décrit comme informel, mais cependant ici dotées d’une grande capacité d’accumulation primitive, et d’une puissance de capitalisation faramineuse 2 !

Au vu de ces réalités modernes, occidentales, métropolitaines, A. Portes, M. Castels, S.Sassen, entre autres[3], ont proposé une nouvelle définition de la division entre formel et informel, centrée non plus sur un modèle d’organisation mais sur un rapport à l’Etat. Ils avancent en effet l’idée que, quelles que soient les sociétés, certains acteurs économiques font, hors des cadres et normes fixés par l’Etat, les mêmes activités que celles faites par d’autres à d’autres moments, dans les cadres fixés par l’Etat. Et  la différence est moins affaire de morale ou de vertu que d’opportunité économique.

On peut, à l’appui de cette thèse, mettre en évidence que l’Etat lui-même peut décider de se mettre en dehors de ses propres règles ! C’est ce qui se passe lorsqu’un Etat décide de créer des zones franches  industrielles pour accueillir des entreprises délocalisées. Informelles, ces zones franches le sont puisque ce sont des espaces à l’intérieur desquels l’Etat accepte que des industriels produisent sans s’acquitter des règles et des devoirs dont les autres industriels locaux, mais extérieurs à la zone, s’acquittent ! Certains chercheurs n’ont d'ailleurs pas hésité à parler alors de processus d’informalisation.  Car il y a dans ces zones franches des entrepreneurs qui s’affranchissent des règles que l’Etat a définies comme conditions d’exercice de l’activité… mais ils le font légalement. Et informalisation aussi, parce que ces activités s’accompagnent généralement d’une forte précarisation et d’un appauvrissement des conditions de travail et des statuts des employés.

L’Etat, pas si formel que ça !

Même si on peut considérer que cette approche est plus satisfaisante, est-elle pour autant débarrassée de toute fiction morale ? Penser que l’informel est cette partie de l’économie qui se fait hors des cadres de l’Etat, n’est-ce pas surévaluer et réenchanter du même coup le rôle de l’Etat dans l’économie ? Surtout lorsque l’on sait que les Etats eux-mêmes sont capables de créer les conditions de contournement des règles… C’est bien en effet aujourd’hui le propre de certaines économies modernes que de voir les Etats, ou plus précisément les acteurs qui agissent en son nom, faire hors de l’Etat ce que d’autres font «dedans». Pas de contrebande, sans implication des douaniers. Pas de «marché» informel sans «laisser-faire» des autorités urbaines, etc… Bref, là encore, l’économie souffre de ses propres fictions sociales et politiques, car dans «la vraie vie» l’Etat est en réalité formé d’une pluralité d’acteurs et de formes d’actions, y compris des moins légales.

Mais admettons que cet Etat aux multiples visages puisse agir en produisant des règles, des normes, des lois et des codes qui «encastrent» l’activité économique. Il faut alors admettre aussi qu'il peut tout aussi bien agir par le biais d'acteurs qui décident de ne pas les faire respecter ! Des acteurs qui confisquent, s’approprient les règles, ou tout simplement les ignorent à leur profit, ou pour le compte de bandes, cliques, tribus, groupes. Il faut donc le reconnaître : il y a dans l’Etat deux types d’acteurs qui agissent : les uns qui le font au travers de règlements, de normes, de lois impersonnelles et applicables la plupart du temps parce qu’elles sont incorporées dans des objets, des «choses» (le code barre, les barrières de protection et le port du casque, la feuille d’impôt, la fiche de police). La plupart du temps, ces «acteurs» peuvent n’être que des corps sans organe, des machines ou des procédures aveugles. En revanche, d’autres acteurs agissent  «à visage découvert», la plupart du temps d’ailleurs lorsque l’action impersonnelle n’a pas marché. Dans ce cas, il y a donc des personnes qui agissent en interaction. Elles parlent, échangent, disputent, discutent, s’accordent ou se désaccordent, négocient, partagent, s’approprient, volent, rusent, ou font du zèle. Pour l’Etat se sont des douaniers qui «ferment les yeux» ou au contraire les ouvrent trop grand, des fonctionnaires qui profitent de leurs relations personnelles pour créer leurs entreprises, etc.

Les logiques institutionnelle et relationnelle

Il n’y a aucune raison de penser que cette particularité est réservée à l’Etat. Elle peut être généralisée à toute l’action économique. Tous les textes fondamentaux de la sociologie des entreprises 4 ont bien mis en évidence le fait que, dans les entreprises aussi, il faut agir en fonction des règlements et des objets, ainsi qu'en tenant compte des interactions personnelles. Nommons donc : disons que le premier mode d’agir est «institutionnel» en ce qu’il caractérise bien la force des institutions, l’action silencieuse et «incorporée» des normes et des règles. Et nommons l’autre manière, « relationnelle » en ce qu’elle est inséparable des interactions langagières et des « face à face » entre des personnes de chair et de sang et ajoutons, d’ethnie, de parenté, de famille, de bandes, de cliques, etc. Bref, des individus, qui ne sont pas hors contexte historique, porteurs d’identités sociales 5. (Revoir ces lignes en vert avec l'auteur : problème de style et de sens).

Revoilà donc notre frontière «formel-informel», méthodologiquement réinventée. Aux termes «formel» et «informel» se substituent les termes «institutionnel» et  «relationnel» pour envisager qu’il y a, dans la «vraie vie», deux manières différenciées, bien sûr parfaitement combinables, d’agir économiquement. L’une est avant tout fondée sur la production de règlements, de chaînes complexes d’objets-acteurs, de technicités, de routines et répétitions 6 ; elle privilégie des rapports et des engagements institutionnels. En ce sens, on pourrait tout aussi bien la nommer «mécaniste». L’autre, au contraire, est fondée sur des engagements personnels, des rapports  de face à face, des personnes irremplaçables, des coups uniques, des opportunités saisies, des virtuosités personnelles, etc. Tout ce qui, en somme, privilégie l’acteur, y compris parfois au sens théâtral du terme !

On voit bien en effet que certains types d’activités sont plus ou moins marqués, «agis» par l’une ou l’autre de ces modalités. Il y a plus de relationnel dans le commerce, et plus encore dans le commerce soumis à l’éthique du bazar, que dans la grande distribution. Et beaucoup plus d’institutionnel dans la grande industrie que dans l’artisanat. D’où l’illusion et la représentation qui a longtemps fait perdurer l’idée que l’informel serait l’apanage des sociétés où l’économie est dominée par l’artisanat et le commerce ! Mais si l’on revient à l’affaire Madoff (ou d’autres de ce type), il apparaît assez clairement qu’au cœur même du système capitaliste le plus sophistiqué, le travail d’acteur est essentiel. Le système Madoff n’est rien moins qu’une tontine, l’éthique égalitaire ethnique caractéristique des "tontines" africaines en moins 7.

Par delà les mythes d’opacité et de silence

Il faut aussi se débarrasser de l’idée commune que l’informalité serait  presque forcément «souterraine», clandestine, voire criminelle. Bien sûr, les acteurs des économies criminelles 8 agissent pour l’essentiel hors de l’Etat, voire, contre l’Etat. Les mafias, les cartels de drogue ou les gangs ne se contentent pas de faire leurs affaires hors de l’Etat, ils les font surtout contre l’Etat car pour agir, il faut absolument qu’ils soient confrontés à un Etat faible, impuissant. D’où leur lutte permanente pour affaiblir l’Etat, y compris, comme aujourd’hui au Mexique, par les armes ! Mais pour le reste, l’opacité présumée des activités informelles est un leurre, une fiction qui sert elle aussi à faire croire qu’il n’y aurait qu’une «bonne» manière de faire de l’économie, rationnelle, morale ; et d’autre part, que les activités «formelles» seraient, par leur formalisme visible, «transparentes», mesurables, et par conséquent justes et morales !  De plus, les économies criminelles ne sont pas ipso facto «informelles», au sens exposé plus haut ! Au contraire, on peut très bien percevoir qu’il y a des économies criminelles parfaitement routinières, mécanisées, comme la plupart des trafics de drogue et c’est bien justement ce qui les distingue radicalement des économies dites informelles comme nous l’entendons ici.

Le soupçon d’opacité, et par enchaînement de criminalité, qui pèse sur ces dynamiques économiques tient aussi à l’impérieuse nécessité du «tout mesurable» qui règne en économie, voire en socio-économie. Trop souvent en effet, seule la mesure et la mathématisation de la réalité compte comme scientifique dans la compréhension des phénomènes économiques. Toute réalité qui ne peut se ramener à une grandeur quantifiable tend à être évacuée. Et l’interprétation des phénomènes se cantonne alors à la part, souvent «utopique» et superficielle, des phénomènes qui sont justement, eux, mesurables. Or, les phénomènes mesurables sont d’abord ceux qui sont réguliers et répétitifs, et qui font l’objet d’un enregistrement. Au fond, une part très limitée de l’activité économique !

Pas de plus clair exemple en la matière que ces fameux transferts financiers des migrants dont on connaît l’importance dans les économies des pays du Maghreb et d’Afrique. Ce qu’on mesure en la matière ce sont évidemment les transferts qui passent par le secteur bancaire ou les expéditeurs privés, type Western Union. Autant dire très peu, 7% 9, disent les plus audacieux qui osent une estimation, car comment savoir ? Des «transferts»  circulent dans les poches des migrants qui se déplacent, dans des échanges triangulaires invisibles (je verse au Maroc, sur le  compte marocain de mon cousin émigré, des dirhams dont mon cousin verse l’équivalent en euros sur mon compte belge), en nature dans des achats réalisés en pays de migration, etc. Se contenter en la matière de raisonner sur les seuls transferts bancaires, c’est non seulement ignorer l’essentiel, massif, des transferts «réels», mais c’est plus fondamentalement se priver de la compréhension des rapports sociaux complexes qui régissent les relations dans la migration. Plus la mobilité augmente, plus les circulations monétaires dans les mondes migrants se complexifient, et moins ils sont faciles à mesurer.

Se contenter du mesurable en la matière, c’est un peu comme chercher à calibrer le débit d’un fleuve sans connaître son tracé. En matière d’économie dite informelle, nous cherchons encore les sources du Nil. Mais il faut alors non pas renoncer à la mesure, mais renoncer à son impérialisme. Privilégier la qualité de la description plutôt que la virtuosité des instruments de mesure. Accepter les évaluations empiriques, construire une réalité multiforme et complexe comme on ajusterait un puzzle dont on ne connaîtrait longtemps que la forme générale, en acceptant quelques pièces manquantes.

Au moins faut-il reconnaître un minimum, une sorte de radical, qui consiste en cette division entre le silence formel, (ou le bruit) des procédures, et le brouhaha «informel» des bavardages. Une économie où le bruit des machines et le silence des routines rend les acteurs indéterminés. Une économie où la parole est stratégique et singularise les acteurs. Simpliste ? Réducteur ? Pas plus que les fictions et les «fables» par lesquelles l’économie s’est affranchie de toute incrustation des réalités sociales dans les activités qu’elle examine. Informalités donc : ces multiples manières par lesquelles des acteurs agissent dans l’économie en s’appuyant de façon privilégiée sur des relations sociales, des interactions, des rapports personnels 10.

Evidemment, avancer que l’informalité ainsi définie n’est pas spécifique de certains secteurs, et encore moins de certaines sociétés locales, mais qu’elle est une manière générale d’agir, ne veut pas dire qu’elle est partout identique et, surtout, partout également représentée.

Là, justement, commence la description. En Mauritanie par exemple, les transactions bancaires ne représentent que 4% (c’est une estimation de source publique) des transactions et des échanges monétaires dont les activités économiques sont le support. Dans ces conditions, il est bien évident que le système «formel» n’est plus alors qu’une exception ; une sorte de régime de singularité, très marginal dans la société locale. Mais dans la mesure où cette singularité est érigée en modèle, elle est aussi une réalité virtuelle qui dit toujours plus qu’elle n’en fait. On présuppose que son extension et sa généralisation pourrait être facteur de développement (rien évidemment n’est moins sûr).  Ce formel bancaire renvoie alors l’ordinaire des transactions monétaires qui ne sont pas bancaires (96%, ce n’est pas rien !) au statut d’altérité et de réalité obscène. Il faut donc opérer ici une sorte de renversement épistémologique en affirmant que dans bon nombre de sociétés, «l’informel» c’est le réel de l’économie, et le «formel» une fiction partiellement et localement réalisée, mais proposée en exemple. Ce qui est à la lettre la définition de l’utopie ! Le système bancaire en Afrique est une utopie, loin du réel économique, lequel est fait d’activités relationnelles, comme l’épargne par les bijoux, les dots (oui, la dot est un système bancaire), les usuriers, prêteurs sur gage, les tontines, etc.

Changeons de binocles au Maroc

Dans cette acception de la notion d’informalité (rappelons-le : un agir économique où l’on se parle), il n’y a donc pas seulement un secteur «informel» agrégeant arbitrairement des régimes très différents d’activités, mais des mondes économiques de l’informalité, très différents les uns des autres et parfois très encastrés dans la modernité. Suggérons des pistes d’observation des informalités, dans les sociétés maghrébines.

L’angle de vue le plus prisé dans les villes donne à voir des marchandises et des services qui font l’objet de relations commerciales, hors des  espaces normés, assignés par les pouvoirs publics à cette fonction. En clair, le commerce «hors les murs», street level hannouti : longue parade des petits commerces urbains mobiles,  des «joutia» et autres marchés de rue, sans oublier les multiples moments informels dans le commerce formel. On a l’habitude de centrer l’attention sur les petits métiers de rue, les petits services urbains. A titre d'exemple pour le Maroc urbain, les cireurs de chaussures ou les vendeuses de l’ben. Mais ce n’est là qu’une part très contingente de ces économies, qui incluent aussi des formes occasionnelles  ou stables de domesticité, allant des bonnes aux jardiniers. Enfin,  le plus visible : immense continent proliférant des marchés urbains, dont le développement sur les segments les plus modernes des consommations, participe d’une formidable capacité de connexion des mondes populaires, aux flux mondiaux et au  rapt technologique. Plus encore énigmatique, la compétence entrepreneuriale dont attestent des marchés dans les mondes populaires urbains et sur laquelle bien peu de chercheurs se sont penchés.

On insiste souvent sur leur caractère précaire. On persifle volontiers   la «tricherie» ou le co-pillage. Mais changeons de registre, regardons ces mondes économiques pour l’importance qu’y prennent les relations commerciales, à l’exclusion de  tout autre type de relation, par exemple salariale ou «domestique». Quel que soit le service ou la marchandise, on vend et on achète, donc on marchande, on négocie, on dispute entre acteurs indépendants, que l’acte marchand rend au statut d’acteurs de même grandeur. Ce qui n’est pas sans conséquences sociales, culturelles, morales. Surtout qu’il s’agit, c’est leur seconde caractéristique, de mondes que l’on peut dire populaires urbains. C'est-à-dire, d'abord issus de la mise en mouvement, et en mobilité de mondes populaires, urbains salariés et ruraux traditionnels.

C’est un peu difficile à décrire en deux mots, mais disons qu’au Maroc,  les vendeurs des joutia, les cireurs de chaussures comme les femmes de ménage à la tâche, ont en commun d’être les éléments mobiles, instables, demondes populaires «ancrés» soit dans le salariat urbain, soit dans la ruralité.  Le commerce «sans murs» dont nous parlons ici n’est donc pas celui des «hannouti» traditionnels, soussis surtout, efficace de son recours aux relations de parentèles et d’ethnicité. S’il peut s’appuyer aussi sur la famille, voire plus, le commerce de «joutia» sait aussi user des ressources relationnelles de l’espace public urbain, des relations de café, de jeu, de fréquentation commune de la rue ou des espaces publics, occasionnels et mobiles. Parce qu’ils ressemblent trait pour trait aux marchés ruraux, parce que les «petits métiers» urbains appartiennent à l’air de la ville comme ses monuments, il semble que ces mondes commerciaux ont toujours existé et sont alors les traces archéologiques d’un passé qui se dégrade lentement. Rien n’est plus illusoire, et l’âge moyen des vendeurs de CD et DVD, comme les produits qu’ils vendent,  dans les joutia du Maroc, devrait alerter l’observateur. Mais surtout, autre illusion, le caractère populaire des mondes concernés, la pauvreté des apparences et des mises en scène commerciales, ne doivent pas laisser croire que ces informalités commerciales sont à l’usage exclusif des mondes populaires.

Ces marchés couvrent la toile de besoins qui vont de la petite domesticité à l’achat de produits importés, des fringues à l’informatique. Dès lors au Maroc,  cette informalité est le lieu économique sur lequel des mondes de classes moyennes, fragiles économiquement mais socialement affranchies, (voir le dossier de La Revue Economia, n°5) trouvent deux grands avantages : d’abord tenir leur rang à des conditions économiquement favorables 11. Mais c’est aussi sur ce marché de la rue que les classes moyennes trouvent des relations de services sans risque, c'est-à-dire, sans les implications sociales et économiques qui sont celles des classes supérieures, notamment en matière de domesticité ou de service. De fait, les relations commerciales ainsi développéessont infiniment moins impliquantes et socialement coûteuses que les relations salariales, ou de dépendance domestique, que déploient plus traditionnellement les classes supérieures 12. Etrangeté donc, l’informalité commerciale n’est pas un archaïsme, elle est au contraire une condition d’accès à la modernité des classes moyennes urbaines marocaines, y compris de leur branchement mondialisé !


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