Une confrontation démocratique ratée !

L’octroi d’une Ligne de Précaution et de Liquidité(LPL) par le FMI au Maroc, sous le gouvernement Benkirane, représente un signal économique fort. Suivant la grille d’analyse de ce blog, celle de l’économie politique, je vais me poser la questionde savoir ce que ‘’révèle’’ cet accord sur le rapport des forces entre conservateurs et réformistes, autrement dit, sur le climat des réformes[1] au Maroc.

La manière avec laquelle la LPL a été adoptée, représente à mes yeux, un recul pour les réformistes[2] qui ont accepté, sans rechigner, le ‘’balisage’’ de la politique économique pour les prochaines années que contient cet accord, très largement critiquable par ailleurs.

La note du FMI[3] explique, en effet, que ‘’la conditionnalité au titre de l’accord LPL comprend des objectifs indicatifs qui quantifient les objectifs du gouvernement au regard du déficit budgétaire et des réserves internationales nettes, et comprend des revues semi-annuelles.…. Ainsi que l’exige la décision relative à la LPL, la LPL pour le Maroc comprend des critères de réalisation standard sur les restrictions au commerce et au change, les accords de paiement bilatéraux, les pratiques de changes multiples, et les arriérés extérieurs.’’

Un accord critiquable

Le FMI informe que ‘’les autorités ont sollicité un accord de deux ans au titre de la LPL, qu’elles entendent traiter à titre de précaution, avec un niveau d’accès de 400 % de la quote-part (2,35 milliards de DTS) durant la première année, et de 300 % de la quotepart (1,77 milliard de DTS) additionnels la deuxième année, afin de protéger l’économie contre les risques extérieurs’’.

Le FMI a répondu positivement considérant que ‘’le Maroc affiche des performances solides dans trois des cinq domaines considérés pour l’admissibilité à la LPL (secteur financier et supervision, politique monétaire, qualité des données) et enregistre des sous-performances modérées dans les deux autres domaines (politique budgétaire, situation extérieure et accès aux marchés).

Le diagnostic sous-jacent à l’accord LPL renvoie la crise actuelle des finances publiques et des réserves de change à des facteurs exogènes ou conjoncturels.

  •  ‘’Les récents creusements du déficit budgétaire ont abouti à une légère sous-performance au plan de la politique budgétaire, mais le gouvernement est déterminé à suivre une démarche de rééquilibrage conforme à la viabilité de la dette, et il a récemment pris des mesures importantes pour réduire les subventions’’.
  •  ‘’La sous-performance modérée au titre de la situation extérieure est liée au récent creusement du déficit courant, principalement imputable aux chocs exogènes des cours internationaux du pétrole’’.

Ce diagnostic fait l’impasse sur les causes profondesdes déficits accumulés.

  • Comment ne pas s’interroger sur un modèle de croissance dont le moteur a été la demande interne, dopée à coups de subventions directes et indirectes aux produits importés[4] ?
  • Comment ne pas questionner une politique sociale qui tire la productivité vers le bas[5] ?
  • Comment ne pas mettre en exergue les entraves à la concurrence, sources de rentes et de gaspillages de ressources[6] ?
  • Comment peut-on admettre de sacrifier la compétitivité,à la stabilité des revenus perçus en dirhams[7]?

La LPL supporte une politique de retour à une croissance plus équilibrée fondée sur des projections optimistes, voire naïves. Ainsi, en matière de réduction des déficits, le scénario soutenu est celui  d’un abandon ‘’en douceur’’ des subventions à la consommation et leur remplacement progressif par des filets sociaux ciblés. Alors qu’en matière de réduction du déficit extérieur, le scénario développé est basé sur un retour supposé des IDE, attirés par l’avantage de la stabilité politique dans un environnement régional particulièrement mouvementé. Dit autrement, on nous revend encore une fois la thèse d’une exception marocaine dans la région. C’est comme si on voulait oublier le fait que, depuis le printemps dit arabe, ce sont les effets de contagion qui dominent les spécificités nationales.

 

A la recherche des critiques et des clivages

Et pourtant, l’accord avec le FMI est passé comme une lettre à la poste, sans aucune confrontation politique digne de ce nom. A titre de comparaison, je reproduis, ci-dessous, un résumé des clivages suscités en Egypte à propos d’un prêt du FMI[8].

 

  • 22 Août 2012: L’arrivée de Christine Lagarde suscite un intense débat public sur le recours à un prêt de 4,8 Milliards $.
  • 27 Août 2012: Ce débat oblige le parti des Frères Musulmans  (PJD local) à se déjuger et de dire qu’il ne s’opposerait à la conclusion d’un accord avec le FMI.
  • 29 Août 2012: Les mouvements anticapitalistes manifestent contre le recours au FMI, accusé de complicité avec les politiques de la dictature ayant appauvri le pays.
  • 3 Novembre 2012: Les nasséristes appellent les Egyptiens à protester par des envois de mails à Christine Lagarde réclamant l’arrêt des négociations et mettant en cause l’ingérence du FMI.
  • 12 Novembre 2012: Une vingtaine d’organisations de l’opposition adressent une lettre ouverte au Premier Ministre Hisham pour protester contre le  manque d’information du public et demander plus de consultations sur le contenu du programme en cours de négociations avec le FMI.

 

Sur ce dossier,  comme sur d’autres, la comparaison n’honore pas uneclasse politique marocaine incapablede générer laconfrontation des idées et des projets qui fait de la démocratie un système‘’d’utilité publique’’, en mesure de clarifier les enjeux et d’obliger les politiques à prendre leurs responsabilités.

 

Et si le prochain round (PLF 2013) était balisé ?

‘’Ce qui est à déplorer dans tout ce débat, c’est qu’on risque d’enregistrer encore une année blanche en 2013 sur le registre des réformes’’, a dit un économiste cité par Les Echos du 15 Novembre. La manière avec laquelle les conservateurs ont mené le round de la LPL n’est pas étrangère à ce résultat. La manière avec laquelle les réformistes n’ont pas réagi, non plus.

 


[1] Elle consiste de savoir si cet accord va faciliter (ou entraver) la formation de coalitions réformistes gagnantes, capables de concevoir et de mettre en œuvre les réformes (impopulaires à court terme) bénéfiques pour la croissance durable de l’économie marocaine.

[2] Contrairement au round de la décompensation partielle[2], analysé dans le post du mois dernier comme étant plutôt une avancée du camp des réformistes.

[3]http://www.imf.org/external/french/pubs/ft/scr/2012/cr12239f.pdf

[4]Directement à travers la caisse de compensation et indirectement à travers la réduction de prix relatifs des produits importés, elle même produit de la politique commerciale et de change.

[5] Voir Omar Aloui, 2010, ‘’Growth, EconomicPolicies and Employment Linkages’’, International Labour  Organization.

[6] L’idéologique libérale a été confondue au Maroc avec la mainmise des intérêts privés sur la décision publique.

[7] Notamment des partenaires impliqués dans les nombreuses opérations de gestion déléguée, dans les privatisations et dans les IDE orientés sur le marché intérieur (franchises, etc).

[8] Toutes les informations citées sont prises sur le site ‘’ahramonline’’.

 

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