Prédire ou décrire ?

Beaucoup d’analyste aujourd’hui critiquent les économistes pour leur incapacité à avoir prévu les crises, et plus encore la dernière. C’est à mon sens un faux problème et surtout une illusion d’optique. D’abord parce que l’économie, pas plus que les autres sciences, ne tire son utilité de ses capacités prédictives. Elle devrait  valoir d’abord pour ses capacités descriptives et heuristiques. Ceux qui devraient prévoir ne sont pas les économistes mais ceux que les économistes sont censés éclairer de leur lanterne. Or c’est justement parce qu’elle fait de l’ombre plus que de la lumière, ou, pour le dire sans métaphore, parce qu’elle produit des fictions plus que des descriptions qu’il faut aujourd’hui critiquer la science économique. Bien des économistes[1] arrivent aujourd’hui à prôner ce qui devrait bien être une révolution épistémologique et qui doit commencer, non par une capacité à prédire, mais par une claire volonté de se doter d’instruments, de méthodes et de concepts à vocation descriptive. D’ailleurs, si je vais jusqu’au bout de mon argument,  critiquer l’économie pour son absence de clairvoyance au futur, c’est encore entretenir l’illusion que la science économique, en tant que telle, ne serait critiquable que pour ses effets, et moins sur ses bases épistémologiques elles-mêmes.

Disons les choses de manière plus concrète : il n’est certes pas inutile de faire bouger la science économique sur ses bases épistémologiques et ses concepts clefs, comme celui de valeur, c’est ce que fait de manière très lumineuse Orléan dans son dernier ouvrage. Je prends un autre point de vue ici pour partir des opérations les plus concrètes, routinières, à partir desquelles l’économie pense. Comme le disait François Fourquet avec un peu de virulence[2], la science économique n’est rien d’autre qu’une comptabilité, car à la base de tout raisonnement économique, si sophistiqué soit-il, il y a une opération très banale de mesure et de quantification. De sorte que la science économique, quelle que soit par ailleurs les valeurs ou les positions qu’elle défend, ne prend en compte que la part mesurable de l’économie, ne sait lire que par des lunettes chiffrées. Or toute la question est bien de savoir non seulement qu’est ce qui, dans une économie « réelle » relève d’une telle perception, mais encore de savoir ce que dit et ne dit pas le chiffrage en tant qu’opération de construction du réel. Pour être mesurée, une activité économique doit être enregistrée, ce qui veut dire soit déclarée, soit contrôlée. Il ne peut donc y avoir de mesure sans Etat, car seul l’Etat en tant que puissance peut imposer un rapport social qui rend nécessaire ou obligatoire l’enregistrement de l’activité. Et ce n’est qu’un aspect du problème puisque, même si elle est parfaitement policée, morale et vertueuse, une activité économique doit être aussi régulière, voire routinière, pour être mesurable et enregistrée, justement parce que les procédures sont d’abord des machines institutionnelles avant d’être scientifiques (la douane, la collecte des impôts, la vérification du respect des règles d’hygiène, de droit du travail, etc…).

Si l’on entend donc qu’une activité, pour être « validée » comme « économique » doit être d’une part contrôlée ou déclarée et d’autre part assez régulière pour être enregistrée, on comprendra vite que très peu d’activités accèdent à cette visibilité, quand bien même elles contribueraient à fabriquer de la richesse… Et il ne s’agit pas seulement, avec des sourires entendus, de faire allusion aux activités illicites, illégales, immorales, mais à des activités bien banales et bien ordinaires. Pour n’en donner qu’un seul exemple, parlons un peu des fameux transferts, cet argent que les marocains de la diaspora injectent dans l’économie de leur pays. Mauvais exemple, apparemment puisqu’on mesure bien la part de ces transferts dans l’économie et on en connaît l’importance, chaque année la presse s’en fait l’écho, c’est la seconde ou la troisième source de revenus ! Or que connaît-on de ces transferts ? La part bancaire uniquement, celle qui fait l’objet d’un transfert de banque à banque ou par un opérateur financier. Autant dire l’écume, la surface de ce qui est alors un véritable continent enfoui. Car les transferts, en tant que réalité, c’est aussi l’argent que les migrants ramènent dans leur poche, celui qu’ils font passer par les amis ou les parents, les objets qu’ils ramènent, les comptes ouverts directement dans les banques du pays, les dépôts faits sur les comptes de la famille, les achats au pays, etc… Apports évidemment non mesurables, non quantifiables, autrement que par des estimations, autant dire des approximations, des fictions[3]. On comprendra par  cet exemple que l’économie non mesurable n’est donc pas seulement une quantité négligeable, une annexe, c’est un grand morceau de la réalité quotidienne ! Or comment y accéder, comment en rendre compte ? Certainement pas en cherchant à affiner la mesure, car ce serait alors multiplier les contrôles, la pression institutionnelle. Faut-il fouiller chaque RME à sa descente d’avion pour compter l’argent qu’il emporte avec lui et défaire ses malles ? La seule manière est celle de renoncer à la mesure pour privilégier le récit, la description minutieuse des intrigues, des histoires, des parcours. Bref, pour terminer provisoirement et abruptement cette chronique, substituer l’archéologue, le journaliste et l’historien au comptable… ( à suivre).

 

[1] Pour n’en citer qu’un seul, voir le dernier ouvrage de Orléan A, 2011, L’empire de la valeur. Refonder l’économie, Seuil, Paris.

[2] Fourquet F, 1989, Richesse et puissance : une généalogie de la valeur, XVIème-XVIIIème siècles, La découverte, Paris, réédité en 2002.

[3] Il faudra revenir un jour sur cet autre volet des opérations ordinaires par lesquelles pense l’économie que sont les « fourchettes », les « estimations », et autre évaluations spéculatives. La question là encore n’est pas de savoir si elles sont justes ou pas, mais de savoir quelle est leur capacité descriptive. Il arrive souvent que des estimations prudentes passent du simple au double (genre, le poids de l’informel dans la société marocaine est estimé à une fourchette variant de 30 à 60%, X aurait gagné dans ses commerces illicites entre 3 et 7 milliards de dirhams. Or où est la réalité dans des écartsaussi importants ?)

 

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