L’économie, c’est beaucoup plus que des chiffres (2)

Quand on aime, on ne compte pas, affirmait il y a quelques années un slogan publicitaire vantant, je crois me souvenir, les qualités d’un fromage.

J’aurais envie de dire qu’en science économique c’est l’inverse : quand on aime on compte. Pour le dire plus sérieusement et sans métaphore, ce que l’économie compte et mesure n’est que la part de l’activité économique enregistrée, c’est à dire celle qui se conforme aux règles et cadres imposés par les institutions publiques et corporatistes.

Or cette part « conforme » de l’activité économique est aussi celle que les instances et les médias économiques jugent « vertueuse », c’est à dire à la fois « morale », efficace, et « moderne »… Tout un chacun peut savoir que dans la plupart des pays y compris ceux que l’on dit développés, cette part « vertueuse » de l’économie n’est que la pointe immergée d’un vaste continent, mais du coup, cette part immesurable de l’économie est non seulement celle qu’on ne connaît pas ; elle est aussi celle que l’on soupçonne de tous les maux : archaïque, immorale, qui porte préjudice au bon fonctionnement de la société en échappant à la mesure et à la capacité de prélèvement des Etats. On retrouve très souvent ce préjugé ainsi formulé dans les journaux marocains d’économie à propos de l’informel et notamment du commerce informel.

Mon propos n’est pas ici de revenir sur ces jugements moraux, très souvent hâtifs, formulés sans discernement et qui parent de vertus morales des activités sous le seul argument qu’elles sont conformes aux règles de la comptabilité… Même si bien sûr, il n’est pas question à l’inverse de parer l’informel de toutes les vertus sous le seul argument qu’il tient une part fondamentale de l’économie « réelle ». Non, mon point de vue ici sera plus simplement pragmatique : lorsqu’on argumente, mesure, discute et dispute ainsi, on ne fait que tourner autour du même axe, celui d’une lecture exclusivement institutionnelle des phénomènes économiques. L’informel est en somme un peu l’arbre qui cache la forêt, ou plus exactement le bouc émissaire pratique qui cache une dimension que toutes les activités économiques partagent, mais pour les uns sans le dire. Pour le dire sans faire trop de mystère, il me semble que dans l’informel, les acteurs sont dans l’obligation de faire avec des ressources relationnelles, ce que les autres, dans le formel, font avec des ressources institutionnelles. En matière de capital bancaire par exemple c’est très simple : les uns bénéficient de soutiens bancaires, de prêts, d’investissements, toutes choses qui sont des procédures garanties par des contrats, objets de conventions, légalement encadrées. Les autres par contre organisent des tontines[1], mobilisent des fonds familiaux, empruntent aux amis, recourent à des associés « officieux », voire pour les plus coincés, aux usuriers. La différence est bien évidemment très claire, d’un côté des procédures, établies, des barèmes, des conventions, en somme des routines, et tout un appareillage institutionnel qui organise la garantie et la confiance, la protection des acteurs de part et d’autre de l’échange : assurances, lois, etc.. De l’autre au contraire des acteurs de chair et d’os, en face à face,  qui n’ont que leur parole, à la fois pour se faire croire, et se protéger. Bien entendu ce qui fonctionne ici au moment de la constitution du capital peut valoir pour tous les moments de l’activité, de la validation des compétences aux échanges marchands.

Et là, le lecteur à l’esprit affuté, vigilant et expert qui a eu la gentillesse ou la curiosité de me suivre, vient de faire un bond sur sa chaise. Il me dit ceci, qui est juste : « mais si c’est ça l’institutionnel, le secteur informel en est plein, et tout pareil, si c’est ça que vous appelez au contraire « relationnel », l’économie formelle en est pleine ! ». Il a raison, c’est exactement là que je veux en venir : dans l’informel il y a en effet plein d’institutions, depuis les notables religieux qui « garantissent » par leur seule présence des tractations signées sur de simples bouts de papiers, jusqu’aux policiers dont la présence, y compris sur les marchés informels, assurent ordre et protection, etc… Et au contraire, en effet, il est fait régulièrement recours à des « détours » relationnels dans l’économie formelle. Mais alors, dit maintenant le lecteur à l’esprit affuté, où tout cela nous mène-t-il ? Du calme, on y va doucement. Mettons-nous d’accord sur les termes : on appellera « institutionnelles » des actions ou des forces qui agissent en dehors des acteurs, ou plus exactement par-dessus les acteurs, parce qu’elles incarnent des principes. L’institution c’est des mots qui agissent, quand bien même ils s’incarnent dans des personnes. On appellera au contraire « relationnelle » toute force ou toute action qui ne peut se substituer à l’engagement des acteurs en face à face et qui doit sans cesse se renouveler. Ce sont deux versions du social que les sociétés se chargent généralement de combiner, d’agencer. C’est donc exactement ce qui se passe en économie, formelle ou informelle, et on peut le dire comme une règle simple : toute manière d’agir économiquement combine une certaine dose d’institution et d’interaction.

Pour revenir à notre point de départ, ce n’est donc pas la nature des actions et les formes sociales mobilisées qui sont en cause, mais tout simplement la légitimité sociale des acteurs, des institutions qui entrent en jeu. On revient alors au début, à la « vertu ». Terminons sur un exemple : les acteurs étatiques sont très présents dans le secteur informel, ils ne cessent d’y agir, contrairement à l’idée souvent avancée par l’expert que l’informel serait le secteur dont l’Etat est absent. Les douaniers contrôlent, les policiers surveillent, les contrôleurs contrôlent et les agents du fisc ou d’autres institutions prélèvent. Simplement ils le font souvent dans des jeux d’interactions, dans un fin réseau relationnels d’arrangements et de répartitions des gains. Ils y sont donc en tant que « personnes », acteurs, pas en tant qu’agents institutionnels qui agissent de façon impersonnelle et « aveugle ». Tout cela, dit notre lecteur avisé, c’est tout bêtement de la corruption ! D’accord puisque c’est vrai aussi que les acteurs institutionnels en profitent généralement pour prélever leur propre part aux bénéfices (il ne faut jamais contredire le lecteur avisé). Mais si là encore on essaye d’aller au-delà du jugement moral, il faut alors définir la « corruption » non pas comme une exception, une maladie de l’Etat ; elle apparaît comme une condition nécessaire au déroulement de certaines activités qui ne peuvent être régulées seulement par des agissements institutionnels… Soit alors une autre discussion : ou bien il faut plus de discernement dans ce que nous appelons trop vite « corruption » et y voir des formes très diverses d’implication des acteurs institutionnels dans l’économie. Ou bien il faut considérer qu’il n’y a de « bonne » économie que dans l’accomplissement mécanique des procédures, sans acteur. Dans un prochain blog je choisirais la première solution et m’en expliquerai… (À suivre donc).

Parlant des époques pré industrielles Fernand Braudel avançait l’idée que l’économie mondiale formait alors une maison pyramidale à trois étages. Au rez-de-chaussée  l’immense continent des économies non monétaires, espace temps du troc, des échanges en nature, du travail domestique et familial. Au second étage, plus limité, les économies monétarisées à rayon domestique et national, enfin au dernier étage, étroit et pointu, le capitalisme international, une petite poignée de firmes très localisées dans les « villes monde » (Hier Venise, Gènes, Amsterdam et Londres, aujourd’hui New York, Londres ou Tokyo) organisant l’essentiel des mouvements d’argent et de marchandises qui ont le monde pour échelle.

 

[1] Le système des tontines est très utilisé chez les commerçants, chinois, africains, dans la migration. Il consiste en une mise de fond collective, dont chacun des donateurs peut bénéficier à son tour en partie ou en totalité. 

 

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