Faim de liberté

Une devinette : quel est le lien entre les jets de pierre à Sefrou, dénonçant la cherté de la vie, et les procès contre les journalistes qui ont rythmé l’été ? Vous séchez ? Alors lisez, voire relisez les pages consacrées par le prix Nobel d’économie, Amartya Sen, aux bienfaits économiques des libertés politiques et plus particulièrement de la liberté de la presse.

L’argumentaire de l’économiste indien est simple : sans remontées d’informations transparentes et indépendantes, impossible d’évaluer la justesse des politiques économiques mises en place, ni même de rectifier le tir, si celles–ci s’avèrent mal appliquées ou inefficaces. Pour illustrer son propos, Sen décortique les mécanismes à l’origine des famines. Entre 1958 et 1961, 30 millions de Chinois sont morts parce que les dirigeants, abusés par leur propre propagande, crurent sans sourciller les rapports enjolivés des responsables locaux, aspirant aux faveurs de Pékin et vantant sans vergogne les mérites de politiques économiques aux effets désastreux sur le terrain. A la même époque, l’Inde, indépendante et multipartite, sut éviter les grandes famines qui ne l’avaient pourtant pas épargnée sous l’ère coloniale. La pression exercée par l’opinion publique, informée par des médias libres et indépendants, la mise en place d’une politique de redistribution, corrigeant à temps les erreurs des politiques, permirent d’éviter les désastres.

De manière indirecte, les travaux d’Amartya Sen ont eu un large écho au Maroc. L’économiste indien est à l’origine de l’indice de développement humain développé par le PNUD et qui mesure la pauvreté en fonction de la santé, du niveau d’éducation et du niveau de vie. Légitimés par un prix Nobel, les travaux de Sen ont contribué à modifier la perception du développement économique. Le processus de développement d’un pays, selon Sen, ne doit pas être envisagé sous un angle purement quantitatif ( taux de croissance ou niveau de richesse), mais sous un angle qualitatif en l’associant à la notion de liberté.

«Une presse libre, note Sen, et, plus généralement, la pratique de la démocratie, contribuent grandement à diffuser telles informations décisives dans les stratégies de prévention de la famine. (…) La source la plus élémentaire de renseignements sur l’imminence d’une famine nous est fournie par les médias d‘information, surtout lorsqu’existent les incitations - garanties par la démocratie - à révéler des faits embarrassants pour le gouvernement et qu’un régime autoritaire tendrait à censurer».

Bien entendu, il ne s’agit pas de comparer une population affamée à une autre au pouvoir d’achat insuffisant, pour lui assurer une vie décente. Mais, alors que les atteintes à la liberté d’expression se sont multipliées cette année, il est bon de rappeler que la liberté de la presse n’est pas qu’un noble principe. C’est aussi un instrument indispensable à une bonne gouvernance, exerçant une forme de surveillance qui permet de procéder à temps aux réajustements des politiques économiques. En l’absence d’une presse libre et indépendante, toute l’information repose sur le gouvernement et son administration. Or l’efficacité de l’action publique ne saurait être objectivement évaluée par ceux qui la décident et qui l’appliquent.

Et puis, on aura beau museler, censurer, bâillonner, l’information, pour remonter de la base au sommet, finit toujours par se frayer un chemin. A ceux qui s e félicitaient trop vite d’un décollage économique, Sefrou est ainsi venue rappeler que nous avions encore du plomb dans l’aile. Autant, dès lors, laisser librement l’information se coucher sur le papier.

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