Courants économiques hétérodoxes : La neuroéconomie

Depuis plusieurs décennies, la pensée économique est caractérisée par l’hégémonie du courant néoclassique qui apparaît comme un courant autonome, hermétique aux autres sciences et auto-justificatif. L’économie néoclassique prétend représenter l’économie « pure » et « scientifique » grâce à un formalisme mathématique très élaboré qui donne l’illusion d’une scientificité et d’une exactitude semblables à celles des sciences « dures » (comme la physique). Cette hyper-mathématisation de l’économie a conduit à une déconnexion de la réalité en atteignant un degré (trop) élevé d’abstraction. C’est pour cette raison que la mathématisation s’est accompagnée de la déshumanisation des acteurs de l’économie et l’apparition de la figure de l’homo-oeconomicus : sujet abstrait sans épaisseur sociale (pays, âge, sexe, classe sociale…) dénué d’émotions, rationnel, omniscient et maximisateur.   

Cette hyper-mathématisation a conduit à la création en France au début des années 2000, du « mouvement des étudiants pour la réforme de l’enseignement de l’économie ». Ce mouvement, lancé par des étudiants des grandes écoles et universités françaises mécontents de l’enseignement qu’ils y reçoivent, s’insurge contre l’ « autisme » de la discipline économique, sa déconnexion de la réalité et l’usage incontrôlé des mathématiques. Leurs revendicationsont reçu un écho international depuis la dernière crise économico-financière durant laquelle on a assisté à l’effondrement de l’édifice intellectuel sur lequel repose l’orthodoxie économique. Cette crise idéologique marque la nécessité d’une rupture paradigmatique et la nécessité d’adopter un pluralisme théorique et disciplinaire en ouvrant la réflexion à des approches économiques hétérodoxes tout comme il conviendrait de redéfinir l’économie en tant que science sociale qui doit s’appuyer et renforcer ses liens auxautres sciences sociales (sociologie, psychologie, anthropologie, …) afin d’expliquer le réel.

Dans le dossier Economia n°23, nous avons présenté brièvement le courant de l’économie comportementale (développée dans les années 1970 qui démontre les limites du cerveau humain et qui emprunte partiellement certains concepts à la psychologie et à l’analyse freudienne pour dévoiler que des facteurs inconscients peuvent dominer le processus de décision). Aujourd’hui, nous allons aborder un courant de recherche plus récent qui vient en renfort de l’analyse comportementale pour augmenter le réalisme de la science économique. Il s’agit des neurosciences, « vaisseau amiral » des sciences cognitives, qui se sont considérablement développées durant les 20 dernières années et qui investissent désormais les champs d’application d’autres sciences humaines et sociales (comme l’économie, le management, la finance, le marketing, la philosophie ou l’éducation…).

Leur application à l’économie, appelée neuro-économie, est un champ interdisciplinaire de recherche composé de neuroscientifiques et d’économistes expérimentaux dont le but est non seulement de réduire l’écart entre les approches normatives de la théorie économique néoclassique et les approches descriptives comportementales mais également d’unifier les sciences sociales traditionnelles (étude du comportement humain) et la neurobiologie pour comprendre les décisions humaines. Pour cela, la neuro-économie se donne pour mission d’ouvrir la boite noire du cerveau et d’étudier les mécanismes et processus mentaux qui guident la prise de décision économique et les comportements des agents économiques (consommateurs, investisseurs, managers, salariés…) et ce, à partir de l’observation directe du cerveau et non à partir de l’abstraction mathématique.

Il est possible aujourd’hui (contrairement à la prédiction pessimiste de William Jevons[1] en 1871) d’observer et de mesurer les mécanismes mentaux et les émotions qui guident la prise de décision économique grâce à l'appui de la psychologie cognitive et de l'imagerie cérébrale issue du monde médical. Il s’agit donc d’observer scientifiquement, au niveau du cerveau, les facteurs sensoriels, cognitifs, ou émotionnels, qui influencent les décisions économiques (consommation, investissement, placement, financement, prise de risque…) afin de repérer quelles zones du cerveau sont activées, selon quelles modalités et avec quelle(s) intensité(s) pour conditionner la prise de décisions économiques, et à quel type d'émotions positives ou négatives elles correspondent.

La neuro-économie cherche ainsi à sonder le cerveau, étudier l’intelligence et appréhender l’inconscient, car la question centrale reste la part relative de la pensée consciente et de la rationalité d’un côté et des automatismes et des émotions de l’autre. C'est-à-dire des sécrétions hormonales ou des réactions chimiques dans le cerveau (comme par exemple, l’impact de la dopamine sur le niveau de prise de risque lors de décisions en situation d’incertitude) qui conditionneraient les perceptions, les jugements, les décisions et les comportements des agents économiques. 

Bien qu’elle ait déjà bien pris son élan, la neuroéconomie (comme d’autres courants hétérodoxes) ne bénéficie pas de l’appui de tous. Comme en politique, le combat semble encore bien engagé entre les orthodoxes et les réformistes de la science économique. Nous en voulons comme preuve la récente « querelle » en France entre les économistes hétérodoxes et les économistes « mainstream » (dont le prix Nobel 2014 d’économie Jean Tirole) et l’opposition de ces derniers à la création d’une nouvelle section au CNU intitulée "Institutions, économie, territoire et société " ; opposition souvent jugée comme un rejet du pluralisme.

 

 

 

 

 

[1]L’économistebritaniquecofondateur de l’écolenéoclassique a écrit : « I hesitate to say that men will ever have the means of measuring directly the feelings of the human heart. It is from the quantitative effects of the feelings that we must estimate their comparative amounts. »

 

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