Apprendre à perdre du temps

Les exigences accrues générées par le crédo de la croissance à tout prix ont introduit une nouvelle contrainte : le temps est devenu un « produit » consommable. Laisser le temps au temps est plus considéré comme une anomalie dans ce monde qui donne le tournis, qu’à une vertu. Réhabiliter la centralité de la qualité du temps n’est pas chose aisée, tant le chronocentrisme est quasiment devenu une constante anthropologique universelle. Ici, point de nostalgie des temps anciens où l’heure était à l’interrogation sur le pourquoi et le comment du progrès de l’humanité, mais plutôt place à des options réelles, en phase avec les contraintes actuelles dérangeantes, telles que le court-termisme ou encore la profitabilité bête et méchante. J’oriente mon propos vers une montée en qualité de notre compréhension et appréhension des finalités ; essentielles à notre survie.

Par option réelle, dans ce débat qui peut inclure plusieurs thèmes comme l’opposition des couples court-termisme/profitabilité envers long-termisme/qualité, je veux parler de l’acception de la notion du temps et ce qu’on en fait, du moins ce que j’en observe. Déjà, dans le concept lui-même, deux conceptions diffèrent dans le sens où il existe un temps physique, cadre de référence extérieur aux phénomènes et aux éléments, et où une certaine linéarité prévaut, et un temps psychologique, dense en affects et expériences, qui lui est révélé dans le langage, que cela soit dans la vie d’une organisation ou dans nos projets personnels. On parle alors de gagner ou perdre du temps, libérer du temps, avoir du temps pour telle chose etc. Ce temps psychologique, à l’opposé du temps physique, comporte en son sein une dimension subjective et projective.

Le fait est que dans les sociétés modernes, le temps, comme le travail est rationné, car il est devenu un bien rare et périssable. On optimise son temps afin de mieux l’organiser puis le consommer en vue de passer à autre chose, en rayant avec joie les tâches de la fameuse to-do-list !  Mais quel en est le sens ? Pourquoi, pour surconsommer le temps ? La vision de J-P Dupuy[1] est éclairante à plusieurs titres. Ce penseur de la modernité partage avec nous l’idée que « l’abondance des biens crée une pénurie du temps », et partant de là, « le temps devient un bien rare par rapport aux choses ». Effectivement, si l’on rajoute l’obsolescence programmée qui ne nous laisse pas le temps de jouir d’un quelconque produit, nous rognons sur des choses essentielles : le sommeil, l’hygiène, la famille, la découverte du monte… Il faut allonger la durée de son travail pour pouvoir acheter des machines à gagner du temps, que nous jetons, et rachetons, et ainsi va la vie d’un consommateur moderne. Mais gagner du temps sur quoi ? Si c’était sur le temps irréversible oui, pourquoi pas ? Mais de quelle manière ? Si c’est perdre du temps (au sens physique) afin d’alimenter la réflexion, pour qu’à l’échelle d’une organisation ou d’un pays, l’on puisse monter en qualité et donner un sens à notre action, loin des gaspillages et autres vicissitudes du présent, j’approuve. Apprenons alors à perdre ce temps improductif pour le transformer en un temps de création d’organisations nouvelles.

 

[1] Jean-Pierre Dupuy est un ingénieur, épistémologue et philosophe français.

 

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