AZOUINE ABDELMAJID

MERYEM AASSID

Critica de la razon precaria, la vida intelectual ante la obligacion de lo extraordinario (2019)

Auteur : Javier Lopez Alos

Les lois de la précarité

Le philosophe espagnol Javier Lopez Alos analyse les conséquences de la précarisation des intellectuels sur le champ de la pensée et des libertés.

« La précarité touche des individus, mais ce n’est pas une affaire individuelle » : c’est au contraire un fait social qui touche tous les domaines de la vie et auquel la solution ne peut en aucun cas être individuelle. Tel est le propos du philosophe espagnol Javier Lopez Alos dans cet essai qui lui a valu en 2018 le premier prix Catarata de l’essai, et dont il prolonge la réflexion dans El intellectual plebeyo, vocacion y resistencia del pensar alegre (L’intellectuel plébéien, vocation et résistance de la pensée joyeuse, Taugenit editorial, 2021). Critica de la razon precaria est nourri de son expérience personnelle, sa décision de quitter la vie universitaire et d’être chercheur indépendant, un deuil qu’il tâche de transcender sans ressentiment ni autocompassion. Intimement touché par la précarité des milieux intellectuels, c’est sur ce milieu qu’il concentre sa réflexion pour montrer, comme l’indique le sous-titre du livre, comment la pensée est entravée quand « la vie intellectuelle fait face à la contrainte de l’extraordinaire », quand elle est rejetée hors de ce qui fonde une vie normale. Si sa démonstration prend pour objet principalement les professions intellectuelles (universitaires, journalistes, artistes…), les logiques qu’il met à jour vont au-delà de ces milieux et dessinent les lois implacables qui s’imposent à la pensée d’une façon générale.

Menace sur les libertés

Le livre s’articule en deux parties dont la première porte sur les affects générés par la situation de précarité, tels que le ressentiment et la quête de reconnaissance, et les réactions individuelles, comme l’acceptation des règles de la compétition, et, pire, l’autoexploitation. Javier Lopez Alos rappelle l’étymologie latine du mot précaire, renvoyant au statut d’exploitants d’un terrain dont ils ne sont pas propriétaires et dont ils peuvent être expulsés à tout moment. La notion de provisoire est inhérente au concept. De fait, être contraint d’avoir plusieurs emplois pour pallier l’absence de contrat stable empêche les précaires de se projeter dans le long terme, tant à titre personnel que professionnel, donc d’avoir une vie normale. Cela va au-delà d’un phénomène économique, insiste l’auteur : c’est une condition existentielle. Javier Lopez Alos déplore la pression accrue, du fait que le nombre de diplômés augmente mais que le monde du travail ne parvient pas à les absorber. Contrats à durée déterminées, rémunérations modiques, durées de travail interminables dans des conditions lamentables…, ces jeunes diplômés se retrouvent contraints à cette précarité. Et des années plus tard, de moins en moins jeunes, ils sont encore à les subir. Javier Lopez Alos interroge cette équivalence douteuse qui s’impose entre jeunesse et instabilité, alors que la jeunesse devrait être le moment des possibles. Il adresse une pique cinglante à la génération précédente, qui n’a pas tenu ses promesses, a renoncé à protéger la jeunesse mais a bel et bien conservé ses réflexes paternalistes. Mais ce qui l’interpelle au premier chef, c’est l’auto exploitation des précaires eux-mêmes. Ces conditions de précarité, ils les acceptent au nom d’un soi-disant enthousiasme. Il y a là, explique le philosophe, un détournement de la notion même de vocation : sommés de faire sans cesse la preuve de leur mérite et convaincus qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur, les intellectuels précaires, ou plutôt « les précaires intellectuels » puisqu’à ce stade « le travail intellectuel s’adjective », tombent dans le piège. Pour s’en sortir, ils reproduisent eux-mêmes les logiques qui créent cette précarité.

La seconde partie de l’essai   s’intéresse aux conséquences de cette situation sur la vie intellectuelle et sur la production de pensée. La liberté intellectuelle nécessite en effet pour se déployer des conditions de disponibilité mentale dont les précaires sont privés. Comment en effet produire une œuvre quand on jongle entre les contraintes ? Comment développer une vision plus large et à long terme quand on est noyé dans les boulots alimentaires ? À la racine de ce cercle vicieux, l’hégémonie des logiques productivistes dans le monde de l’université et de la culture d’une façon générale. La compétition, les critères à la rentabilité et les injonctions à des productions pratiques à court terme sont en effet une machine à exclure et imposent une logique de survie dans des champs où la collaboration devrait l’emporter sur la compétition. Mode de production systématique de précarité, cette « raison précaire » constitue aussi un lieu  de production de la subjectivité. Elle a pour conséquence d’aggraver les inégalités existantes dans la société, voire de figer la société dans ces inégalités. Javier Lopez Alos rappelle qu’une démarche moderne tend au progrès, à la liberté. Il s’inquiète des menaces que la précarisation fait peser sur celle-ci. D’abord sur le droit à l’information : si la rentabilité économique est le critère dominant, comment dénoncer et corriger des situations d’injustice ? Dans le champ des savoirs, quelles conséquences cela a, pour les humanités, de qualifier de « non productives » des disciplines qui de fait ne pourront être étudiées que par des étudiant.e.s riches ? Quelle pensée peut être transmise et discutée quand la pression à la visibilité sur les réseaux sociaux et la nécessité d’attirer l’attention – notamment des professionnels installés, dans l’espoir d’être reconnu comme leur égal – contraint les précaires devenir « leur propre marque » et à en faire la promotion comme telle ? Et que dire des dangers de l’accélération qui crée une relation consumériste au monde et à la culture, contraignant les intellectuels à adopter les codes de l’influenceur, et soumettant la profondeur et l’expérience aux exigences de l’immédiateté ? Dans ce système, la valeur de l’intellectuel précaire tient à son exploitabilité, déguisée en méritocratie et en sacrifice, dénonce Javier Lopez Alos. Au précaire intellectuel qui joue ce jeu pervers, il oppose la figure de l’intellectuel plébéien, qui fait face aux inégalités structurelles et qui assume lucidement que la résistance ne peut être que collective.

 

Critica de la razon precaria, la vida intelectual ante la obligacion de lo extraordinario (2019)

Javier Lopez Alos

Ed. Catarata, 144 p., 14,50 


Tisser le temps politique au Maroc, imaginaire de l’État à l’âge néolibéral

Auteur : Béatrice Hibou et Mohamed Tozy

Néolibéralisme à la marocaine

Les politologues Béatrice Hibou et Mohamed Tozy s’intéressent à la façon dont la culture politique marocaine, oscillant entre modèle stato-national et modèle impérial, met en œuvre le néolibéralisme.

Poursuivant leur réflexion sur les transformations de l’État et sur l’art de gouverner, les politologues Béatrice Hibou et Mohamed Tozy prennent pour cas d’étude le système politique marocain, afin de saisir comment il trouve en son sein les ressorts nécessaires à l’acclimatation du néolibéralisme. La chercheuse au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) au CNRS, et le professeur des universités à l’IEP d’Aix-en-Provence et ancien membre de la commission de révision de la Constitution en 2011, se penchent dans Tisser le temps politique au Maroc, imaginaire de l’État à l’âge néolibéral sur l’imaginaire qui oriente les représentations et les pratiques du politique au Maroc. Pour eux, c’est en effet « la matrice où se déploient les processus de naturalisation et la légitimation de la violence des rapports de domination ». En hommage à Ibn Khaldoun, l’introduction se double de Prolégomènes pour « donner les clefs de compréhension » des deux types idéaux, l’Empire et l’État-nation, qu’ils identifient comme les deux pôles structurant l’imaginaire politique marocain. Ils y retracent l’histoire des modes de gouvernance, depuis le gouvernement à distance et la rationalisation du pouvoir dans l’État patrimonial, jusqu’à « l’invention du dualisme » et de « l’exotisme légal » par le Protectorat, puis l’Indépendance, marquée par « l’illusion de la toute-puissance de l’État-nation » tandis que le registre impérial travaille en sourdine la monarchie, jusqu’à la « hallalisation du néolibéralisme » dans les années 1995-2005.

Penser par idéal-type

L’ouvrage est structuré en trois parties. La première porte sur les fondements du pouvoir et questionne trois concepts centraux : la représentation, la responsabilité et la violence. Béatrice Hibou et Mohamed Tozy mobilisent les outils de l’histoire, de la sociologie et de l’anthropologie pour décrire la mise en pratique, souvent problématique, de ces concepts. Ils étudient les ambiguïtés de la Constitution, les paradoxes, les impasses. Ainsi de la cooptation, centrale après 2011 : « Cette revitalisation d’une technique longtemps perçue comme arbitraire et que nous avons conceptualisée comme impériale est paradoxalement valorisée par les nouvelles ingénieries néolibérales de la démocratie participative ». De même, malgré la demande de la société, notamment lors du hirak du Rif, la responsabilité du prince persiste à ne pas être liée « indistinctement » à sa population, mais « individuellement », selon les liens tissés, a fortiori « dans un monde médiatisé qui, désormais, célèbre des héros » puisque le responsable estime n’avoir « de comptes à rendre que devant Dieu et l’Histoire ». L’institution de la justice et le désamorçage des recommandations de l’IER montrent le refus d’une institutionnalisation de la responsabilité. Quant à la violence, celle de l’État-nation (lutte pour le pouvoir et la modernisation, brutalité des Années de plomb…) est doublée par la violence impériale (mise en scène et institutionnalisation de la haiba, invention de la tradition, et banalisation de la disgrâce sous la forme des colères royales).

La seconde partie, « Gouverner la nation » s’intéresse à la gestion au quotidien de l’État à travers trois « scènes », représentatives de l’imbrication, de la porosité et de l’hybridation des logiques impériales et stato-nationales, plutôt que de leur antagonisme. Les auteurs notent  à propos de Tanger Med que « le projet politique de l’État-nation a été historiquement conduit, et le reste largement, avec des moyens, des outils et parfois des compréhensions qui nous donnent à voir “autre chose”. Cette autre chose – que nous nommons conception impériale, ou encore dispositifs impériaux – fait aujourd’hui écho à l’idéologie néolibérale. » De même, la territorialisation « à géométrie variable », avec une décentralisation problématique, fait question : « Dans l’Empire, l’autonomie des populations et des terroirs locaux ne remet pas en cause les manières de gouverner et les rapports entre l’État et la société. Dans l’État-nation, en revanche, sa mise en place n’a de sens que dans un cadre démocratique. Or, dans le Maroc actuel, la décentralisation, devenue un impératif catégorique de la globalisation néolibérale, ne peut se réaliser qu’en en modifiant la signification, plus précisément en l’apparentant à un gouvernement indirect fort peu démocratique. » Quant à l’administration « en entente », elle est « orientée en fonction d’implicites, de sous-entendus, “comme si” un ordre existait mais en l’absence d’accord, même tacite, puisqu’elle ne repose pas sur l’harmonie et le consensus, mais implique aussi la permanence de luttes et de conflits ».

La troisième partie constitue réellement le cœur du questionnement des auteurs sur « Les affinités impériales dans l’art néolibéral de gouverner ». Dans ce contexte de « réinvention permanente d’une tradition érigée en véritable idéologie », où les pratiques néolibérales se sont acclimatées dès les années 1980 avec un nécessaire adossement au palais, le mot de néolibéralisme est peu employé par les acteurs – sauf par des voix critiques qui se focalisent plus sur ses conséquences (corruptions, inégalités…) que sur le système en soi. Béatrice Hibou et Mohamed Tozy montrent comment le néolibéralisme, porté par des experts et technocrates convaincus « de porter la modernisation au cœur de l’État », s’accommode de modes de gouvernance comme la planification « au nom de la stratégie et de la rationalisation des ressources », ou l’informel au nom de « l’accommodement négocié » et comment il n’apparaît de ce fait pas comme « le résultat d’actions issues d’une force naturelle supérieure (l’État allié aux organisations internationales) » mais le résultat d’interactions mouvantes et relatives.

Un ouvrage trop prudent

Ce livre abondamment documenté laisse cependant perplexe. D’abord parce qu’il postule la bonne foi des acteurs au risque de passer pour « naïf et inconsidérément optimiste », alors même qu’il multiplie les exemples qui appellent une toute autre conclusion : répression du hirak du Rif, non-respect des recommandations de l’IER, persistance de la pratique de la cooptation, emblème du gouvernement par l’arbitraire présentée comme une autre conception de la représentation, absence d’indépendance de la justice…

À vouloir s’attacher à la polysémie des actes qui impose de formuler des hypothèses sur le sens, les auteurs en arrivent parfois à des postulats qui ne convainquent pas : se demander en effet « pourquoi le statut du roi se maintient-il, voire se renforce-t-il lorsque celui-ci est défait et que sa volonté n’aboutit pas ? » et se limiter à une réponse anthropologique (son statut de saint) sans évoquer ici l’appareil répressif à l’œuvre, est l’indice d’une certaine fascination et tend à naturaliser le phénomène. Décrire, certes avec un grand sens de la nuance, les conflits de compréhension liés à la multiplicité des registres en présence occulte la cohérence et le sens d’ensemble d’un projet qui ne repose ni sur l’intérêt général ni sur le respect des institutions qui fondent une démocratie. Il eût été honorable de le dire avec plus de franchise.

La conclusion du livre se termine curieusement sur le constat que les ingénieries de gouvernement décrites tout au long de ces 658 pages sont portées par une minorité en voie d’extinction. Or, si la singularité de cette culture politique puisant à la fois aux sources impériale et stato-étatique est appelée à disparaître, qu’est-ce qui distinguera le Maroc d’un pays néolibéral et autoritaire gouverné par des technocrates aspirant théoriquement au consensus et faisant réprimer les voix dissidentes, comme tant d’exemples ont déjà été étudiés sur tous les continents ?

 

Kenza Sefrioui

 

Tisser le temps politique au Maroc, imaginaire de l’État à l’âge néolibéral

Béatrice Hibou et Mohamed Tozy

Karthala, 658 p., 450 DH


Portrait de admin

Economia members

Cérémonie de Remise de certificats Economia members 2020-2021

Rapport Economia members : Une approche phénoménologique de l’analyse organisationnelle

Le choix de la mise en valeur du travail des Economia Members s'est porté cette année sur un essai, celui de trouver les ponts, tant aux niveaux épistémologiques que  méthodologiques, entre la phénoménologie et l'étude des organisations. Entreprise délicate du fait de l'impératif imposé par les sciences de gestion et sa prédominance quant à la production de connaissances actionnables !

Au miroir de l’argent

Auteur : Revue Sensibilités, histoire, critique et sciences sociales n°9, Au miroir de l’argent Collectif

L’argent, les passions, les affects

Le neuvième numéro de la revue Sensibilités décrypte la dimension subjective et émotionnelle qui détermine le rapport à l’argent.

L’homo œconomicus au comportement froid et rationnel ? Un pur mythe, que démontent méthodiquement ici les auteurs de la revue Sensibilités, histoire, critique et sciences sociales, hébergée par la très dynamique maison d’édition parisienne Anamosa. Ce semestriel s’intéresse aux sciences sociales par le prisme de la subjectivité, celle-ci étant conçue « non pas comme objet mais bien comme une démarche de connaissance », pour voir comment elle contribue à façonner le monde : « Interroger les pratiques sociales de perception, explorer la formation des liens affectifs et les modalités qui règlent les émotions, questionner l’exercice de goûts qui souvent s’ignorent en tant que goûts, c’est se doter d’un puissant outil d’intellection des sociétés présentes et passées. Mais c’est aussi s’offrir une autre traversée du politique, du social, de l’économie, des sciences, des arts et de ce qui les sépare. » Après le charisme, les rêves, l’intime ou encore la mort, Sensibilités s’intéresse aux passions déchaînées par l’argent. Ses auteurs proposent un voyage à travers le monde, le temps et les mots pour saisir les motivations, les imaginaires, l’éthique, les normes sociales que véhicule le rapport des hommes et des femmes à l’argent.

« Combien y a-t-il d’argent sur Terre ? », s’interroge d’emblée Thomas Dodman dans son éditorial, avançant une estimation en quadrillions de dollars (soit quinze zéros) et en insistant sur sa dimension majoritairement virtuelle. L’auteur s’inscrit en faux contre les récits « utilitaristes » qui font de l’argent un simple outil d’échange : c’est un « fait social total » qui concerne la politique, la culture, la morale, les affects. Et plutôt que d’en parler au singulier, il en interroge la dimension plurielle. Les argents n’ont pas tous la même quantité, la même valeur, le même sens, déterminés qu’ils sont par les pratiques et « surdéterminé[s] par [leurs] affects ». À travers les études académiques de la partie « Recherche », les textes expérimentaux de la partie « Expérience », la controverse de la partie « Dispute » et l’introspection de la partie « Comment ça s’écrit », ce sont ces facettes multiples qui sont étudiées.

Sens et portée des argents

Rebecca L. Spang propose d’abord un abécédaire de la monnaie, d’Assignat à Zinc, en passant par Bitcoin, Fétiche, Kaboul et Kandahar, et Usure. De brefs textes récapitulant un aspect historique, technique, éthique ou géographique du sujet. L’anthropologue Alban Bensa livre une passionnante note de terrain sur ses travaux en Nouvelle-Calédonie. Il y observe les âdi, figurines confectionnées à partir de coquillages, de fibres végétales, de poils et de bois, qui ont une forme de personnage et ont été considérés comme la « monnaie kanak ». Il en décrypte le sens partie par partie, et surtout l’usage : « c’est un outil juridique qui permet une organisation » et scelle des relations. L’historienne italienne Francesca Trivellato, elle, interroge la notion de confiance à travers les lettres de change dans l’Europe moderne, dont elle suit les circuits sociaux et géographiques. Les lettres de change, affirme-t-elle, le Ngram Viewer de Google à l’appui, ont plus marqué le vocabulaire économique européen que le terme de main invisible… Et elles ont contribué à « éroder de l’intérieur la société d’ordres de l’Ancien Régime » ce qui eut pour corollaire de déclencher des passions complotistes, notamment antisémites. Les chercheurs suisses Solène Morvant-Roux et Jean-Michel Servet, interrogent le rapport symbolique à la monnaie et le dogme de sa « fongibilité », c’est-à-dire le caractère substituable de ses formes : or l’articulation des sphères marchandes et non-marchandes montre les limites des sphères d’échange, et les pratiques de cloisonnement existent. Ils prennent pour exemple les pratiques de réciprocité au Mexique et les marquages moraux dans les banlieues françaises. La sociologue française Jeanne Lazarus analyse l’argent des femmes, depuis les stéréotypes stigmatisant la dépensière pour occulter des relations inégalitaires et de dépendance entre femmes et hommes – « inégalités de salaires, inégalités de patrimoine et de surcroît, invisibilisation des contributions économiques des femmes » – jusqu’aux travaux féministes soulignant l’alliance entre patriarcat et capitalisme et la nécessité de « penser des façons féminines d’organiser les liens économiques ». Elle pose aussi la question d’un meilleur partage de l’argent public, qui ne se ferait plus selon des schémas reproduisant des inégalités de genres. Le sociologue argentin Ariel Wilkis, lui, travaille sur « l’argent suspect des classes populaires », autant à travers la littérature latino-américaine qu’à travers les réalités sociales, pour esquisser une « sociologie morale de l’argent », reflet des luttes symboliques et politiques. La latiniste Florence Dupont interroge le rapport à l’argent des sociétés de l’Antiquité grecque et romaine où « la richesse qui ne se voit pas n’existe pas » et où on stigmatise l’avare et le parasite qui contreviennent à l’impératif du don et du contre-don. Pour l’historien français Sylvain Piron, l’argent a bien une odeur, et nauséabonde : depuis le XIIIème siècle, avec l’essor du monde urbain, les prédicateurs rivalisent de comparaisons immondes pour stigmatiser la transformation des relations qu’induit la monnaie.Enfin, dans la partie « Dispute », l’historienne Ute Frevert interroge les émotions et les esprits animaux de l’homo œconomicus et souligne les difficultés de la théorie économique à les intégrer, tant les économistes « adhéraient à un idéal de pureté » et rêvait leur discipline en science exacte.

Dans les parties plus créatives, l’historienne Anouche Kunth propose une série de textes brefs qui retracent les micro-transferts qui jalonnent les migrations clandestines. L’écrivain et réalisateur Christophe Cousin analyse le film de Robert Bresson, L’Argent, où celui-ci est au principe de la narration. Thomas Dodman, lui, imagine que Marx, en exil à Londres, manquait d’argent et en rêvait, un rêve au fondement de sa théorie économique. Quant à Omar Benlaala, sa nouvelle pose la question de la sincérité d’un jeune écrivain et de sa motivation lors d’une transaction particulière…Le numéro se clôt sur un article de l’historien Dominique Kalifa, disparu en décembre 2020, qui se proposait d’écrire une histoire des imaginaires, pour alimenter l’écriture de l’histoire par des apports empruntés à la philosophie, à l’anthropologie, à la psychanalyse.

 

Revue Sensibilités, histoire, critique et sciences sociales n°9, Au miroir de l’argent

Collectif

Anamosa, 192 p., 22 €


Kadhem Darbal

Les lois de la contagion, fake news, virus, tendances…

Auteur : Adam Kucharski

Le théorème du moustique et autres idées sur la transmission

Spécialiste de modèles mathématiques et statistiques, l’épidémiologiste britannique Adam Kucharski cherche à décrypter le phénomène de la viralité.

Épidémies, crises financières, rumeurs, virus informatiques, voire défis en ligne… Ces éléments hétérogènes ont pour point commun leur capacité à se répandre à toute vitesse et à s’éteindre aussi vite qu’ils étaient apparus. Pour comprendre ces phénomènes, Adam Kucharski mobilise les modèles mathématiques et statistiques. Professeur associé à la London School of Hygiene and Tropical Medecine à Londres, il s’intéresse en effet à la manière dont ces modèles influencent les comportements sociaux et permettent le contrôle des épidémies. Cet ouvrage, sorti en anglais en février 2020, est très précis et truffé d’histoires pour faire comprendre des lois mathématiques. Son éditeur le présente comme « un guide essentiel de la vie moderne ». L’épidémiologiste britannique y donne des clefs pour « éviter les analyses simplistes et les solutions inefficaces ». Pour dépasser les préjugés et les savoirs par ouï-dire, la question du pourquoi de la viralité et de la contagion est au cœur de sa démonstration.

Un monde hyperconnecté

« Au Moyen Âge, on attribuait le retour régulier des épidémies à des influences astrologiques », constate l’auteur, tout en soulignant le fait que ce type d’idées reçues ne se limite pas à des siècles abusivement devenus le symbole de l’obscurantisme. Son livre retrace l’histoire des recherches en matière de transmission épidémique, qu’il s’agisse de maladies ou de phénomènes malheureux comme la « crise de la tulipe » en 1636, jusqu’à celle des subprimes en 2008. Au début du XXème siècle, Ronald Ross obtenait en 1902 le prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le paludisme et son « théorème du moustique » : il rompait avec une approche descriptive, fonctionnant à rebours à partir des données pour « identifier des schémas prédictifs » et optait pour une approche mécaniste, mettant en relief les processus de transmission pour définir « des modèles probables d’épidémie ». Quelques années plus tard, le médecin Anderson McKendric et le chimiste William Kermack se demandent ce « qui fait que les épidémies cessent » et développent un modèle mathématique de la contagion distinguant des personnes saines, infectées et rétablies (SIR) et tracent la courbe épidémiologique. Le statisticien Major Greenwood, à la même époque, avance le concept d’immunité collective.

Adam Kucharski raconte le rôle des ordinateurs dans la diffusion d’une approche mathématique de la théorie des épidémies. Les réflexions du mathématicien Paul Erdös sur la notion de réseaux et son étude des réseaux connectés et déconnectés ont permis d’éclairer la diffusion du sida ou autres MST. À travers des exemples pris à de nombreux champs – MST, krash boursier, violences urbaines, voire obésité…, il identifie les lois communes à toutes sortes de phénomènes : un élément perturbateur est inactif dans un domaine, jusqu’à ce qu’une opportunité l’en fasse sortir, pour causer le début de l’épidémie. Il rappelle quels sont les facteurs décisifs de la propagation : la durée de vie de l’élément perturbateur, la probabilité qu’un contact aboutisse à une transmission, selon le degré de sensibilité et d’immunité de la population réceptrice. Il décrit la courbe et ses phases : démarrage, contagiosité, croissance, pic, déclin, contrôle. Son livre est ponctué de graphiques et d’intérêt pour de sérieuses réflexions aux noms farfelus, comme le « diagramme du pingouin » théorisé par le physicien américain Feynmann. Mais, insiste-t-il, « la contagion est souvent un processus social ».

Les travaux impliquent en effet à la fois des notions mathématiques, mais aussi sociales et psychologiques. Ainsi, au XVIIIème siècle, la « bulle des mers du Sud » a permis de formuler la « théorie du plus grand fou », ou « théorie du survivant », valable quand on sait qu’il est « imprudent d’acheter quelque chose de cher » mais qu’on le fait avec la certitude que « quelqu’un sera encore plus fou que nous, à qui nous pourrons le revendre à un prix encore plus élevé ».De fait, l’objet même d’étude de la transmission épidémiologique porte sur des faits sociaux, comme la vie sexuelle, les bâillements, le tabagisme, la criminalité, les rumeurs…Adam Kucharski revient sur la notion de patient zérodu sida, en fait patient O pour le sida, O pour « out of California » et questionne le besoin de connaître l’origine. Il interroge aussi la façon dont on pense le cloisonnement, dont on construit une base de données. Il remet le concept de super-contaminateurs dans son contexte social, nuancé par « la force des liens faibles » ou par « les contagions complexes », le paramètre « rapport dose-effet »… Les trolls, devenus incontournables sur les réseaux sociaux, l’amènent à étudier « l’effet de désinhibition ». Le parallèle entre l’épidémiologie et les stratégies de marketing est assez intéressant.

Adam Kucharski ne se contente pas d’énumérer des lois, de décrire des taux de reproduction ou d’intervalle entre deux générations, ni de théoriser sur la vitesse du phénomène, sur le caractère vertical ou horizontal de la transmission, et le temps d’incubation. Il s’interroge aussi sur son sens, notamment en ce qui concerne la propagation de l’information : il s’inquiète notamment de l’attention aux seules mesures de performance, comme le clic : « On se lance dans la course aux indicateurs plutôt que de s’intéresser à la qualité sous-jacente de ce que l’on tente d’évaluer. » Il souligne aussi le risque inhérent à un monde hyper connecté : « dans l’univers des épidémies, toute nouvelle connexion est potentiellement un nouveau chemin de contagion. » Cet ouvrage à la fois érudit et d’une lecture agréable grâce aux nombreux récits – même s’il reste adressé à un public motivé – se clôt sur une note d’humilité : «  En analyse épidémique, les moments les plus importants ne sont pas ceux où nous avons raison. Ce sont ceux où nous comprenons que nous nous sommes trompés. Quand quelque chose ne sonne pas jute : une tendance qui retient notre attention, une exception qui vient contredire ce que nous prenions pour une règle. » Bref, un éloge de la recherche, et de ce qui fait l’humain, non enfermable dans des prédictions mathématiques…


Kenza Sefrioui

 

Les lois de la contagion, fake news, virus, tendances…

Adam Kucharski

Dunod, 344 p., 24,90 € / 320 DH


Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité

Auteur : Jonathan I. Israel, traduit de l’anglais par Pauline Hughes, Charlotte Nordmann et Jérôme Rosanvallon

Les routes des Lumières

Dans un essai érudit, Jonathan Israël retrace les routes de la diffusion de la pensée des Lumières et de la modernité en Europe et montre qu’elles ne se limitaient pas à la France et l’Angleterre.

C’est « un spectaculaire déplacement », à la fois chronologique et géographique, explique en préface le philosophe français Maxime Rovère. Publié en 2001 et traduit en français une première fois en 2005 chez Amsterdam, Les Lumières radicales est une passionnante somme d’histoire des idées. Son auteur, professeur d’histoire moderne à l’université de Princeton, fait une lecture tout à fait novatrice du courant des Lumières : « Au lieu de considérer les Lumières comme un mouvement intellectuel propre au XVIIIème siècle, il propose de situer sa naissance dans les années 1660 », explique le préfacier. Cette remontée dans le temps amène Jonathan I. Israel à revoir l’épicentre des Lumières, jusqu’alors assigné à la France et à l’Angleterre, et à le ramener aux Pays-Bas, tout en insistant sur son ampleur dans toute l’Europe.

Sa méthode : étudier ce qui faisait le débat public en Europe tout au long des XVIIème et XVIIIème siècles. Il remonte le fil des bibliothèques universitaires et privées, des dates et lieux d’impression, des interdictions, persécutions voire exécutions, pour suivre les livres et les idées. Cela l’amène à identifier deux courants dans ce vaste ensemble allant du Portugal aux Pays baltes, en passant par l’Allemagne et l’Italie : un courant radical et un courant modéré. Au passage, il s’inscrit contre l’essentialisation du concept même de Lumières, aujourd’hui utilisé, rappelle Maxime Rovère citant le philosophe Yves Citton, comme « une barrière de ralliement pour les humanistes européens contre des menaces perçues comme extérieures : l’islamisme, le terrorisme, le télévangélisme, l’abrutissement mass-médiatique américain… »

Élan vers la rationalisation et la sécularisation

Outre son érudition encyclopédique, l’apport de Jonathan I. Israel est de refuser l’assignation d’un mouvement intellectuel à une seule histoire nationale. En soulignant la dimension européenne des Lumières, il souligne « la communauté d’élans et d’intérêts qui marquèrent l’ensemble des Lumières européennes » malgré les décalages temporels. « De tous les bouleversements culturels que l’Europe a connus depuis la chute de l’Empire romain, aucun n’a manifesté un degré de cohésion comparable à celui de la culture intellectuelle européenne de la fin du XVIIème et au début du XVIIIème siècle. » Il évoque l’unification du champ intellectuel européen par le biais des journaux, des cafés, des salons, des bibliothèques…

Il retrace également l’histoire des résistances à ce mouvement, en identifiant deux tendances au sein des Lumières : un courant modéré et un courant radical. Ce dernier est selon lui représenté principalement par Spinoza et le spinozisme. « Spinoza et le spinozisme constituaient, en fait, l’armature intellectuelle des Lumières radicales partout en Europe, non seulement aux Pays-Bas, en Allemagne, en France, en Italie et en Scandinavie, mais aussi au Royaume-Uni et en Irlande » – en dépit de l’historiographie classique anglaise qui y accorde très peu de place. Les radicaux remettaient en question les notions de providence, de sacré et de magie, ne réduisaient pas le libre-arbitre à une simple responsabilité morale d’un sujet et opposaient aux hiérarchisations politiques, religieuses ou sociales les concepts d’universalité et d’égalité. Ces idées ne manquèrent pas d’effrayer les pouvoirs en place et, outre le camp des conservateurs, se rassemblèrent sous la bannière des Lumières modérées les tenants d’une position plus consensuelle, réformiste et compatibles avec l’État de l’Ancien Régime. Mais un lien direct est ainsi établi « entre la révolution intellectuelle de la fin du XVIIème siècle et les profonds changements sociaux et culturels qui se produisirent en Europe dans la période recèdent immédiatement Voltaire ». Des premières Lumières jusqu’à 1750, c’est une véritable « guerre européenne des philosophie » qui se produisit en vue de l’hégémonie intellectuelle, et que retrace Jonathan I. Israel.

Le livre progresse en cinq parties. La première, transversale, revient sur le concept même des Lumières radicales, et suit la diffusion en Europe du cartésianisme, qui n’eut de cesse d’irriter les pouvoirs en place, lucides sur sa portée révolutionnaire. En effet, « le principal héritage politique européen contre lequel s’élevèrent les défenseurs de la “liberté” était le glissement quasi universel de l’État monarchique vers l’absolutisme, c’est-à-dire vers de nouvelles formes de pouvoir monarchique et bureaucratique ». La deuxième partie porte sur l’essor du radicalisme philosophique autour de Spinoza, qui devient le fil conducteur des développements ultérieurs. Il y est question de sa lecture critique de la Bible, de son rejet des miracles, de ses positions sur la science et sur la liberté. « Chez Spinoza, la liberté de culte, loin de constituer le cœur de la tolérance, est une question tout à fait secondaire […]  La tolérance, pour lui, concerne d’abord la liberté individuelle, non la coexistence des Églises, et encore moins la liberté conférée aux structures ecclésiastiques de recruter leurs adeptes, d’accroître leurs ressources et de construire leurs établissements éducatifs. » Jonathan I. Israel retrace l’expansion sous le manteau de son Tractatustheologico-politicus aux Pays-Bas, puis, dès la troisième partie, dans toute l’Europe, avec des figures comme Bayle, Bredenburg, Fontenelle, Van Leenhof : mort du diable, athéisme, oracles, nature de Dieu, religion universelles… étaient les clés de ces controverses. Ensuite, dans « La contre-offensive intellectuelle », l’auteur se penche sur les « nouvelles stratégies théologiques » de réponse au spinozisme, en particulier l’empirisme. Il s’intéresse ici à Leibniz prônant « l’harmonie universelle préétablie », à Newton et Locke. Enfin, la dernière partie porte sur « la progression clandestine des Lumières radicales (1680-1750) », avec le mouvement déiste, de Boulainvilliers à Diderot et Rousseau, et de leurs complexités et leurs stratégies de dissimulation. En épilogue, l’auteur souligne les liens : « Spinoza, Diderot, Rousseau, tous trois fondent leur conception de la liberté individuelle sur l’obligation qu’a l’homme de se soumettre à la souveraineté du bien commun. »

Ce passionnant essai rappelle que Les Lumières posèrent des questions qui « ne furent pas confinées à l’Europe » : l’élan vers la sécularisation et la rationalisation concerne « le monde entier ». Enquête à poursuivre…

 

 

Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750)

Jonathan I. Israel, traduit de l’anglais par Pauline Hughes, Charlotte Nordmann et Jérôme Rosanvallon

Éditions Amsterdam, 1008 p., 35 €

 

 


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