Le Royaume juif d’Afrique renaîtra-t-il de ses cendres ?

Le Royaume juif d’Afrique renaîtra-t-il de ses cendres ?

Auteur : Edith Bruder

De plus en plus d’Africains se revendiquent juifs. Les ethnies et les origines sont diverses et les rites religieux se confondent dans une Afrique à la spiritualité abondante. Mais qui sont-ils ? Quelles sont leurs origines ?

Edith Bruder est chercheuse associée à la prestigieuse School of Oriental and African Studies de l'Université de Londres. En 2008 elle publie, The Black Jews of Africa. History, Religion, Identity, chez Oxford University Press. Et en 2014, c’est Albin Michel qui reprend ses recherches et décide d’éditer l’adaptation française de l’étude universitaire. L’anthropologue a mené une minutieuse enquête pour remonter aux origines de quelques ethnies et à leurs pratiques religieuses. Mais qui sont ces juifs d’Afrique ? Et surtout, comment se revendiquent-ils du judaïsme ?

La chercheuse s’est attelée à croiser les paramètres, les informations pour trouver des réponses. « En faisant le choix d’ancêtres hébreux, quelques sociétés africaines ont ré-imaginé- ou peut être retrouvé- au XXème siècle une identité religieuse les associant au peuple juif.  L’impact de la Bible sur l’imaginaire généalogique des Africains et des Afro-Américains, les mythes et leurs interrelations avec le colonialisme, les bouleversements de l’histoire sont autant d’axes de clivages autour desquels s’est structuré ce nouvel ordre religieux ».

Bruder s’est intéressé plus précisément aux Africains sub-sahariens et à leurs pratiques religieuses. Son livre commence par se référer aux mythes fondateurs de ces peuples. La plus part de ces Juifs, se considèrent enfants de Salomon et de la Reine de Saba et ils incarnent le Royaume juif d’Afrique. Une origine fantasmée, embellie de génération en génération jusqu’à la totale confusion ! Pour arriver à démêler l’imbroglio, la chercheuse est allée au-delà des sources historiques officielles pour extraire « les indices dont l’histoire conventionnelle n’a pas enregistré les péripéties », prévient-elle de prime abord.

Les communautés juives africaines sont très diverses. Aujourd’hui on ne peut affirmer leur nombre. On dit qu’il s’agit de dizaine de milliers. Les plus connues sont les Zakhor au Mali, House of Israël au Ghana, les Igbo au Nigeria, les Baluba au Congo, les Abayudaya en Ouganda (phénomène unique de conversion massive qui a été vécu comme une révélation communautaire) …Il y a aussi les Lemba au Zimbabwe et en Afrique du Sud, les Tutsi Hebrews of Havilah au Rwanda, Les juifs de Tombouctou, (qui pourraient être des descendants des juifs du Touat  qui ont fuit des exterminations au XVème siècle)…On peut recenser également, les Beth Yeshouroun au Cameroun (reconnus par le rabinnat en seulement quatre ans) contrairement aux Falashas qui n’ont été reconnus que tardivement, dans les années 80… aujourd’hui, une nouvelle communauté se revendique juive, il s’agit des Beta Abraham.

Ces communautés sont aussi diverses du point de vue ethnique que dans leurs pratiques religieuses et spirituelles.

Dans cette masse hétéroclite, les amalgames sont aussi nombreux. Et les missionnaires de l’époque coloniale en sont pour quelque chose. 

Ces derniers ont associé les rites qu’ils ne connaissaient pas à ceux de l’ancien testament.  C’est ainsi que certains peuples ont été identifiés comme Hébreux. Ce qui a été réintégré chez ces derniers. Pourtant, dans certaines communautés identifiées comme juives, on reconnaît des pratiques qu’on pourrait qualifier de « peu orthodoxes ». En effet, les juifs d’Afrique pratiquent un judaïsme mélangé à des rites africains. D’autres fois, les croyants vont également à l’église ou à la Mosquée !

C’est le cas de certaines tribus de l’Afrique australe. L’exemple des Lemba semble édifient. « L’observation de ces groupes révèle que leur système de croyance se situe aux frontières de plusieurs traditions religieuses et inclut, entre autres, des règles strictes caractéristiques du judaïsme concernant la circoncision, l’alimentation, la pureté, l’endogamie. L’affirmation de leur ascendance juive repose sur une forte tradition orale concernant un exil antique, au VIème ou VII ème siècle avant notre ère, lorsque leurs ancêtres juifs émigrèrent comme marchands depuis  le nord du Yémen où il s’étaient installés après l’exil Babylonien »

Les origines juives des tribus africaines ont surtout été apportées par la tradition orale. Il n’y a pas de source directe pour les établir.  Et l’Afrique comme on le sait, ne s’écrit pas, elle se dit !

Par ailleurs, la colonisation a été un facteur important et déterminent des pratiques religieuses en  Afrique. Les esclaves ont dû suivre la religion de leurs maîtres sans trop savoir pourquoi. Aux îles Canaries un certain Lucien Wolf a recueilli un ensemble de témoignages d’esclaves indiquant un fort prosélytisme au XIX ème siècle. Un esclave noir affirmait que « ses employeurs ont tenté de lui faire adopter leurs coutumes (juives) sous la menace ». Tandis qu’un autre affirmait qu’il ne travaillait pas le samedi parce que son maître lui avait ordonné de ne rien faire…

Ce phénomène reste très peu étudié. On a toujours porté plus d’intérêt à suivre les conversions chrétiennes que juives en terre d’Afrique. Seulement quelques témoignages donnent à voir cet aspect.

Si les Israélites de la Bible avaient pour ancêtres les douze fils de Jacob, aujourd’hui il est difficile d’établir la filiation de ces milliers d’Africains qui se disent des dix tribus perdues d’Israël. Le mythe a la peau dure et la science n’a pas dit son dernier mot.

 

 

Par : Amira-Géhanne Khalfallah

 

Edith Bruder

Black Jews

Albin Michel 

315 pages

297 DH. 


Défense et illustration des sciences sociales

Défense et illustration des sciences sociales

Auteur : Le collectif Champ libre aux sciences sociales

Le collectif Champ libre aux sciences sociales rappelle l’importance de ces disciplines dans un projet démocratique et s’inquiète de leur marginalisation.

Sociologie, histoire, science politique, ethnologie, économie politique… les sciences sociales sont aujourd’hui menacées. Le collectif Champ libre aux sciences sociales tire la sonnette d’alarme sur la relégation, à l’Université, dans le champ éditorial et dans les médias, de ces disciplines pourtant si nécessaires. « Aujourd’hui, de plus en plus, lorsqu’elles ne servent pas d’expertise aux pouvoirs, les sciences sociales sont rendues invisibles, interdites d’usage. Résultat : on ne perçoit guère, dans l’espace public, que les conséquences de mécanismes sociaux, et non leurs causes. » Cette relégation est, selon les 250 signataires de ce manifeste publié en mai 2013, loin d’être le fruit du hasard, mais la conséquence savamment orchestrée des politiques néolibérales. Ce constat n’est pas fait uniquement par les universitaires ou les chercheurs, mais également par des éditeurs, des libraires et des journalistes de terrains qui entendent « restaurer la place de la fonction critique des sciences sociales et travailler à l’articulation entre tranchant critique des luttes sociales et vif de la critique en sciences sociales ».

C’est que les sciences sociales dérangent. Elles « sont critiques ou elles ne sont pas. » Allant à l’encontre du « prêt à penser », elles dévoilent « comment les discours les plus entendus sur le bien commun masquent et légitiment les intérêts particuliers des  puissants ». Elles « ne cessent de rappeler que ce que l’histoire a fait, l’histoire peut le défaire » et que « la connaissance des logiques de domination est le point de départ et le levier de la résistance à la domination ». En restituant leurs conditions de production historiques et sociales, elles démolissent les indiscutés et désacralisent les évidences. « Aucune position sociale, aucune croyance, aucune relation sociale n’est intangible, nécessaire, tenant à la « nature des choses » ». Les sciences sociales combattent « la vision fataliste de l’évolution des sociétés » et offrent « un autre horizon des possibles ». Les sujets dont elles s’occupent ont pour point commun la lutte contre les injustices. De plus, les sciences sociales sont intimement liées au développement de l’État providence, « qui fait du service public et de la connaissance sociale sa raison d’être », et indissociables « des grands systèmes de promotion et de protection sociales (enseignement, santé, Sécurité sociale) ». Elles sont donc à double titre la cible des politiques néolibérales.

 

Pour démolir l’indiscuté et les sacralisations

Les signataires s’alarment des ravages de ces politiques. « Une série de processus, à l’université, dans l’édition et les médias, se conjuguent et se renforcent mutuellement pour reconfigurer les conditions de production et de diffusion des sciences sociales, de sorte que leurs travaux sont dénaturés, rendus inaudibles et invisibles ». En cause, l’application de logiques de rentabilité, de rationalisation et de concentration propres au marché, « au nom de la modernisation et de l’excellence ». A l’Université, fusions, contractualisations, organisation de la concurrence ont abouti en France au « report » des recrutements (comprendre à leur annulation), à la réduction des heures d’enseignement au nom de l’autoformation par internet, voire à la faillite de certains établissements. D’où le rétrécissement des horizons des recherches et le conformisme lié à la concentration. Le financement de la recherche par projet la rend conditionnelle et non pérenne et la mise en concurrence des chercheurs, par une évaluation permanente, « creuse les inégalités et conforte les positions préalablement dominantes ». Pire, avec les plaintes en diffamation, « c’est aussi sur le terrain judiciaire que l’on s’emploie à bâillonner les disciplines et les chercheurs critiques ». Sans oublier « les efforts faits par des responsables patronaux et des militants politiques pour éliminer de l’enseignement économique les théories de Keynes ou de Marx qui leur déplaisent »… Les signataires dénoncent par ailleurs la « révolution conservatrice » dans l’édition, où la concurrence intense, les impératifs d’une rentabilité à court terme et « le poids neuf des pôles commerciaux et des responsables financiers » imposent « le modèle de l’entertainment » et occultent le travail de construction d’un lectorat et le rôle social et politique de passage d’idées : « Si bien que les investissements à long terme sur l’avant-garde et l’édition de recherche sont sacrifiés au profit des best-sellers, des ouvrages vite pensés ». Ce qui rend nulles les chances de publication des chercheurs. Quant aux médias, ils les relèguent au rang de « personnes ressources » quand ce n’est pas de « faire-valoir ». Une situation liée, dès les années 1970, à « l’inversion des rapports de force symboliques entre « intellectuels » et journalistes au bénéfice des seconds », du moins « pour les plus dominants » d’entre eux, tandis que les plus précaires sont écrasés par la contrainte du temps.

Or, ces trois champs sont liés par une même mission de diffusion de connaissances critiques. Le manifeste appelle à « inventer une alliance inédite, un front commun d’éditeurs indépendants, de libraires indépendants, de lectrices et de lecteurs, de productrices et producteurs de sciences sociales ». La pierre angulaire de cette mobilisation passe par le refus de l’usage de la neutralité axiologique comme « un paravent » pour ne pas voir les privilèges, à commencer par les siens. Les signataires soulignent la « dette de lucidité » qu’ils ont vis-à-vis des militants qu’ils ont accompagné : « La disposition à l’engagement, qui est d’abord une disposition critique à l’égard du monde tel qu’il va, peut donc être reconvertie en disposition critique et en engagement dans la science, en déconstruisant les catégories de pensée et de classement qui se donnent pour seules légitimes, seules admises et admissibles ». Cette reconnaissance du je engagé vise à valoriser le travail de terrain, le seul qui permet de parler en connaissance de cause. Et de citer Emile Durkheim « Nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour mieux les résoudre. »

 

Par : Kenza Sefrioui

www.champlibre.org

Manifeste : la connaissance libère

Champ libre aux sciences sociales

Editions du Croquant / La Dispute, 64 p., 5 €


Méditerranée : relançons le voisinage !

Méditerranée : relançons le voisinage !

Auteur : Jean-Louis Guigou

Jean-Louis Guigou, délégué général de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED), relance le débat sur la complémentarité Nord-sud et écrit : Le nouveau monde méditerranéen.

Le Nord et le Sud, n’ont plus le choix que d’exister ensemble, de collaborer dans l’équité pour un développement plus écologique et social dans des rapports équitables. L’Asie et l’Amérique l’ont bien compris. L’Europe devrait aussi tirer profit des innombrables opportunités qu’apportent les pays du Sud mais sans les erreurs du passé. Eviter les rapports de supériorité et d’obédience y va de l’avenir de tous. La coopération est la seule solution pour bâtir le futur. Pour cela, les bases sont « une économie décentralisée et productive, participative et anticipative, et non pas ce capitalisme financier, court termiste, globalisé, mais sans régulation et spéculatif », prévient l’économiste.

Jean-Louis Guigou explique comment établir des relations justes et de confiance entre les deux bords de la Méditerranée en prenant compte de la nouvelle configuration post- révoltions arabes. Il faut commencer d’abord par définir les besoins. Ces derniers semblent clairs. Les pays du Sud possèdent la jeunesse, les marchés et l’énergie, l’Europe de sa part peut apporter, les technologies et la gouvernance. « Les sociétés arabo-musulmanes en pleine révolution se découvrent plurielles et cherchent elles aussi un « compromis historique » entre les croyants fanatiques et les musulmans laïcs. De son côté, l’Europe élargie libérale et intergouvernementale est à bout de souffle et plus largement, l’ère post-occidentale est engagée face aux grands émergents et aux grandes régions mondiales », renchérit Guigou.  Pour sortir de l’impasse, il propose un plan de convergence qui rapproche l’Europe de l’Afrique et non de La Chine. Cette proximité favoriserait les échanges économiques (surtout énergétiques : solaire dans un proche avenir) sans oublier l’aspect civilisationnel et les convergences culturelles des deux bords de la méditerranée. Mais pour atteindre ces objectifs, il faudrait établir des règles économiques, écologiques et éthiques claires. « Agissons à contre courant », lance Jean-Louis Guigou qui précise qu’aujourd’hui « l’avenir de l’Europe passe par la Méditerranée et que l’avenir des pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée passe par un arrimage à l’Europe ».

Mais comment embarquer dans ce nouveau monde ? Les tentatives du passé se sont avérées désastreuses.  Pour comprendre les enjeux du présent, il faudrait peut être se tourner vers ce passé si peu glorieux mais qui peut aiguiller notre avenir.

Pour cela l’auteur nous conduit aux origines de la « crise méditerranéenne » qui a coïncidé avec la découverte de l’Amérique. Le nouveau monde a fasciné avec l’abondance de ses  richesses. L’Europe a alors délaissé l’Afrique et s’est tournée vers l’Amérique. Mais trois siècles plus tard, l’Amérique a chassé ses conquérants. Le clivage a été irréversible en 1776 date de la création des Etats-Unis.

 

Le retour de l’Europe en Méditerranée…

Les Européens en sont revenus forts. Leurs voisins du Sud n’ont pas connu la même croissance. L’Europe de plus en plus puissante va coloniser l’Afrique et le monde arabe avec toutes les conséquences que nous connaissons aujourd’hui. (Source de conflits insolvables notamment au Moyen-Orient).

Mais nous sommes aujourd’hui à une toute autre époque, celle qui annonce un nouveau cycle économique, un cycle long, disent les économistes. (troisième révolution industrielle selon Rifkin).

A l’heure de la transition énergétique et de la révolution numérique, il est indispensable de  repenser, les liens et les rapports entre les Etats. Depuis toujours, les relations entre pays sont jugées du point de vue commercial et politique. Guigou nous propose un autre schéma et une toute autre analyse qui s’appuie d’ailleurs sur des travaux antérieurs (notamment ceux de Jacques Berque).

La différence entre les pays est une richesse qu’on pourrait exploiter autrement qu’à travers des conflits et la colonisation. Ces différences culturelles, géographiques, politiques peuvent aboutir à ce que Berque a dénommé la Méditerranée plurielle, « faite de jonction, de mixité, de respect mutuel….je rajouterai d’innovation scientifique, économique et culturelle », complète l’auteur.

Guigou propose ainsi de relancer le voisinage. Nous avons aujourd’hui, trente ans, selon l’essayiste pour y arriver. L’avenir est à une « communauté euro-méditerranéenne de l’énergie, un élargissement du mandat de la Berd à ces pays, une augmentation du soutien financier, une plus grande ouverture aux entreprises et aux initiatives de la société civile ».

Sur l’ensemble des relations commerciales, l’Europe est le premier partenaire des pays du sud-méditerranéen. Mais aujourd’hui cela ne suffit plus ! Les ressources des pays du Sud s’épuisent. Quel avenir pour les deux rives alors ?

Il est temps de mettre en place un ancrage en profondeur, de poser les bases d’un partenariat égalitaire, et cesser de voir en l’autre une source d’énergie sans plus. Un nouveau modèle est à inventer. Il semblerait qu’il est à chercher non seulement du côté des politiques mais également de la société civile.  

Guigou propose de  donner la parole en Europe aux musulmans progressistes et patrons d’entreprises, la création d’un secrétariat d’Etat aux études méditerranéennes, mettre sur pied une institution financière euro-méditerranéenne, lancer un programme d’échange d’expériences et de brassage des élites…

Mais quels moyens pour faire aboutir d’aussi ambitieux projets, Guigou ne le dit pas dans son ouvrage !

 

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 

 

Jean-Louis Guigou

Le nouveau monde méditerranéen

Descartes & Cie

Casa express Edition

157 pages

100 DH 


Valeur multiforme

Valeur multiforme

Auteur : Philippe Taché

Philippe Taché explique le processus de création de valeur à chaque stade de la vie de l’entreprise et souligne l’étroitesse du point de vue uniquement financier.

La valeur ne peut pas se résumer à une donnée chiffrée : c’est aussi tout un ensemble de choses immatérielles. « La valeur comptable ne restitue qu’une image incomplète de la valeur de l’entreprise », martèle Philippe Taché, manager responsable de formation dans un cabinet spécialisé dans la conduite du changement. Pour lui, « la réalité des entreprises, celle de leur diversité, ne peut être traité par une approche unique. La réalité des chiffres n’est pas suffisante pour rendre compte de toutes leurs dimensions, de leurs capacités, de leur adaptabilité, de l’adhésion de leurs équipes… » L’auteur s’insurge contre un courant de pensée qui tente de « nous faire croire que la spéculation est un phénomène normal qui ne peut et surtout ne doit pas être freiné, qui doit devenir la norme ». Il rappelle qu’il y a d’autres modes de création de valeur. Certes, la notion évolue : « le millénaire précédent voyait dans la valeur des équivalents concrets. Maintenant, la virtualité a envahi notre univers ». Mais la valeur reste intrinsèquement liée à l’entreprise, laquelle n’est pas « hors sol » mais « le produit de la société dans laquelle elle se développe ». Philippe Taché compare volontiers celle-ci à un corps humain, dans sa recherche d’équilibre interne et externe, adapté à son milieu, et distingue deux types de valeur : « celle qui va irriguer l’économie et celle qui va transformer l’entreprise ». De plus, la valeur n’est pas figée : elle évolue à chaque phase de développement de l’entreprise. Donc on peut en piloter les conditions de transformation, pour peu qu’on ait la maîtrise du processus et de ses rythmes dans le temps et qu’on sache anticiper les transformations.

Philippe Taché distingue quatre phases. A la création de l’entreprise, la valeur se caractérise par un droit à exercer son activité, un cadre juridique et financier, etc. C’est surtout une « réserve de valeur », liée aux potentialités de réalisation de l’entreprise. Il s’agit de « valider le projet initial auprès de ses premiers clients » en développant une identité. Il faut donc connaître la demande, identifier une cible et ses besoins, concevoir une offre, la présenter, trouver des clients, réaliser du sur-mesure, maîtriser le besoin de fonds de roulement, maîtriser l’activité, connaître les soutiens et obligations réglementaires, mettre en place les bases contractuelles et recruter les ressources humaines, et enfin les encadrer et déléguer.

 

L’équilibre avant tout

La phase suivante est celle de la construction de l’entreprise, où l’objectif est d’augmenter le chiffre d’affaires, d’accroître la visibilité de l’entreprise et de finaliser la mise en place des méthodes et/ou des outils. Cela suppose d’industrialiser les réalisations, d’accroître les fonds propres, de normer l’activité, de cadrer profits et de renforcer les capacités managériales, et de créer un esprit d’équipe. Les compétences requises à ce stade sont la connaissance de la concurrence et de son offre, afin de s’adapter et de trouver des facteurs de différenciation. L’écueil est souvent d’orienter l’énergie « vers le développement commercial, l’accroissement du chiffre d’affaires » au détriment du reste, mais aussi un « flou stratégique » qui peut bloquer le passage à l’étape suivante.

Lors de la phase de structuration, l’entreprise « va se poser la question d’une affectation optimale de ses ressources et moyens, externaliser les activités non stratégiques, se concentrer sur ses savoir-faire ». Elle doit accroître sa résilience, positionner son activité dans le marché face à la concurrence et organiser son développement en se diversifiant ou en se spécialisant. Elle doit relever le défi commercial de pénétrer de grands comptes, maîtriser et développer ses méthodes différenciantes, cadrer les processus de délégation et de prise de décision et mettre en place une chaîne de management. Ici, elle doit savoir identifier les segments stratégiques pour l’entreprise, et connaître le marché de chacun de ces secteurs stratégiques en identifiant ses tendances à venir.

Enfin, à la phase de l’optimisation, l’entreprise cherche à accroître sa profitabilité. Elle recherche donc l’efficience, rationalise ses processus et se concentre sur ses savoir-faire essentiels, quitte à externaliser ou à internaliser certaines activités. A ce stade, elle concentre ses efforts sur les marges et les relations à potentiel, protège et diffuse ses méthodes et techniques novatrices, lève des fonds pour réduire le coût du financement, gère les parcours des ressources humaines et diffuse une culture d’entreprise. Ce qui suppose d’accroître sa notoriété et de personnaliser ses relations, de maîtriser les modes de communication et de connaître les médias adaptés pour faire connaître ses offres.

A travers cette description de la vie de l’entreprise, l’auteur souligne trois compétences essentielles : « transformer les actions/productions/prestations en éléments valorisables », maîtriser « les différents rythmes de création, de prélèvement et d’accumulation de valeur » et réaliser l’équilibre entre la valeur destinée à l’extérieure et celle qui sera accumulée pour accroître la capacité de réalisation de l’entreprise. Il insiste sur l’importance d’une analyse pertinente des points clef du développement et de la cohérence du dispositif de création de valeur pour pouvoir piloter l’entreprise. Il propose donc d’analyser la cohérence fonctionnelle de l’entreprise à chaque étape, et d’étudier « la chaîne de valeur », en s’inspirant des travaux de Michaël E. Porter sur l’analyse sectorielle et l’étude de la concurrence. Vient ensuite l’analyse des risques, via trois questions – que se passera-t-il si on ne fait rien ? Comment le processus de création de valeur évoluera-t-il ? Quel risque présente la mise en œuvre d’un projet qui va transformer l’entreprise ? – et la formulation de plusieurs scénarios. Pour Philippe Taché, « une entreprise dont le développement est cohérent doit montrer une homogénéité du niveau atteint sur l’ensemble des axes contributifs », à savoir l’axe commercial, celui des techniques et des méthodes, celui des finances, celui de l’organisation, celui des ressources humaines et enfin celui du management. Après des études de cas et des exercices corrigés, la dernière partie de cet ouvrage très concret propose un inventaire des « bonnes pratiques de la création de valeur » et recense les pièges à éviter. Un mode d’emploi bien utile.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Créer de la valeur

Philippe Taché

Eyrolles, Les leviers du développement,192 p., 18 €

 


Syrie : Les racines d’un mal profond

Syrie : Les racines d’un mal profond

Auteur : Ziad Majed

Ziad Majed, Politologue libanais et professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris décortique la guerre en Syrie, revient sur les débuts de la révolte, s’introduit dans ses ramifications et la dissèque.

A l’heure où Ziad Majed écrivait son livre : Syrie, la révolution orpheline, on comptait  quelque 130 000 morts dont 11 000 enfants et 8 millions de déplacés. Depuis, ces chiffres ont bien évolués. La Syrie ne compte plus ses morts, ses villes détruites et ses sites archéologiques perdus à tout jamais.

S’il n’y a pas eu ce printemps tant attendu à Damas c’est que le régime Al Assad a mis en place un système quasi infaillible. Toutes les issues à un changement ont été verrouillées.

Pour être sûr de l’allégeance de son armée et de son soutien à toute épreuve, le père Al-Assad avait trouvé un plan machiavélique : Un officier de l’armée syrienne est d’abord un alaouite partisan du Baâth. Ainsi en une seule personne se résume l’appartenance religieuse, politique sous l’emblème des armes !

Le bâtisseur de la dictature syrienne a également encouragé l’exode rural. Ainsi les partisans du Baâth pour la plupart, fils de cultivateurs ruraux, pénétraient les villes et son tissu social. Hafez Al Assad a aussi « tissé des relations avec les commerçants et hommes d’affaires en favorisant leur prospérité en échange de leur allégeance et leur éloignement du domaine politique »

Pour générer de l’argent, la minorité alaouite a permis la corruption et l’a même encouragée. Et enfin un des éléments qui a servi le pouvoir de cette minorité régnante : l’instauration d’une violence sans limites (qui a a atteint son apogée dans les années 80 sous le régime du père). « La principale raison qui explique le succès du régime syrien dans la mise au pas de la vie publique, en tant que participation politique, action sociale et éthique citoyenne est sa capacité progressive à confisquer le domaine public, les espaces d’expression et tous les lieux de rassemblement et d’organisation, à travers soit la récupération, soit l’exclusion », explique le politologue.

Dans l’empire Al Assad, il y a eu tout de même un imprévu, la mort dans un accident de voiture du grand héritier de cette oligarchie, le fils ainé Bassel. C’est ainsi que Bechar qui était étudiant en ophtalmologie à Londres a été désigné successeur de son père.

Bechar que rien ne prédestinait à une carrière politique s’est tout de suite senti à l’aise au jeu du pouvoir. Il a pris deux dossiers en main (plutôt deux ennemis): Le Liban et les turco-kurdes.

Juste après la mort du père, le fils change la constitution et organise sa propre intronisation à l’âge de 34 ans. « Le royaume du silence » * est né.

Bachar a entretenu tout ce que son père a construit. « Les restrictions sont ainsi maintenues dans tout ce qui touche aux libertés publiques, tandis qu’un feu vert était donné aux membres de la famille et à ses proches pour monopoliser les nouveaux secteurs économiques- ou les entreprises privatisées- qu’il s’agisse des réseaux de téléphonie mobile, et de l’Internet, des services bancaires ou des cartes de crédit, des chaînes touristiques propriétaires de restaurant et de sociétés de transport ou encore de l’industrie de pétrole et du gaz et de l’agroalimentaire… ». Ainsi, tout le pays était sous contrôle d’Al-Assad.

 

 Des djihadistes et des Chiites  

Lorsque les premières manifestations s’installent dans la rue syrienne, elles sont vite réprimées par l’armée et Bachar sort sans attendre l’artillerie lourde. L’arrestation des jeunes tagueurs à Deraa n’a fait que mettre le feu aux poudres. La résistance commençait à s’organiser et … la répression aussi. Dans l’armée syrienne certains s’insurgent et rejoignent l’opposition. Mais très vite ces quelques dissidents se retrouvent sans ressource, tandis que les islamistes et les groupuscules d’obédience radicale sont soutenues par : La Turquie, Le Qatar et l’Arabie Saoudite.

De l’autre côté Al Assad fait appel à ses alliés qui s’avèreront fidèles à toute épreuve : La Russie, l’Iran et La Chine. C’est là que commence la guerre qu’on connaît.

Al Assad va également profiter de la présence de groupes djihadistes pour justifier la violence et l’extermination de son propre peuple. Les Iraniens interviendront hors de leur pays, en aidant à la logistique, au combat sous couverture de protection de sites chiites (l’un des plus emblématiques est celui de Sayyeda Zeineb). Au début de l’année 2013, ont voit se dessiner les prémices d’une guerre de fractions religieuses qui pourtant ne se justifie que par la présence des Iraniens en Syrie. « Mais les deux camps de cette guerre ne sont pas à responsabilité égale. Les djihadistes ne sont pas majoritairement syriens ou n’ont pas de références syriennes, et les islamistes syriens engagés dans la révolution ne cherchent pas querelle aux chiites et n’envoient pas leurs combattants en Irak ou au Liban pour y alimenter les conflits ».

Le 21 août 2013, l’armée syrienne attaque à l’arme chimique et tue des centaines de personnes au gaz sarin. La communauté internationale s’émeut… pendant deux semaines ! Poutine réussit un coup de maître et évite à son allier une intervention internationale en le convaincant de renoncer à son arsenal chimique.

L’abandon de la communauté internationale de la question syrienne a permis à Al Assad de continuer à massacrer sa population et à pilonner les villes qui lui résistaient, les assiéger et les tuer de faim.

« C’est ainsi qu’une révolution populaire et pacifique qui a revendiqué, la liberté, la justice et la fin de quatre décennies de tyrannie et de corruption, s’est transformée en une guerre sanglante sans issue prévisible entre un clan capable d’anéantir le pays pour se maintenir et des fractions armées à dominante islamiste ». La Syrie et toute la région du Levant semble bien partie dans un infernal cycle de violence dont on connaît bien les origines mais nullement la fin.  

 

Par : Amira Géhanne Khalfallah

 *Le royaume du silence : appellation consacrée par l’opposant au régime syrien, Riyad Al-Turk

Syrie la  révolution orpheline

Ziad Majed

Sindbad. Actes Sud

L’Orient des livres

161 DH. 


Défi au sens commun

Défi au sens commun

Auteur : Sophie Coignard et Romain Gubert

 

Sophie Coignard et Romain Gubert dénoncent les dangers, pour l’intérêt général, de la collusion entre Etat et capitalisme débridé.

Le 10 octobre 2013, Richard Portes était invité à l’Université Paris-Dauphine. L’économiste enseignant à la London Business School avait réalisé pour le compte de la chambre de commerce islandaise un diagnostic sur son système financier, dont il chantait les louanges… à quelques mois de sa faillite : pas un mot sur cette désastreuse analyse. « Aujourd’hui, le conformisme admet que l’épisode le plus marquant de la vie professionnelle d’un économiste soit supprimé de sa biographie », relèvent les journalistes Sophie Coignard et Romain Gubert, scandalisés par cette « caste cannibale » dont même la crise de 2008 n’a pas réussi à briser l’omerta. « Il y a dans cette manière de fonctionner quelque chose qui rappelle le système stalinien, commentent les coauteurs de L’Oligarchie des incapables (Albin Michel, 2012). Une sorte de déni collectif qui se fracasse chaque jour davantage sur le mur de la réalité ». Leur enquête, en 23 chapitres centrés sur l’expérience française, dénonce les ravages produits par la collusion entre l’Etat et le capitalisme sans limite.

Les navettes incessantes entre le public et le privé tissent d’abord des liens dangereux entre décideurs politiques et banques d’affaires ou hedge funds : alors qu’hier, ces dernières « se contentaient de conseiller les Etats dans toutes leurs transactions ; demain, elles seront peuplées d’anciens ou de futurs ministres, chefs d’Etat et de gouvernement. L’équilibre des forces, désormais, penche de leur côté ». Des personnalités politiques (Sarkozy, Clinton, Aznar…) figurent désormais au catalogue du Washington Speakers Bureau, PME créée en 1979 en Virginie, offrant leurs services grassement rémunérés pour des conférences… Ces va-et-vient, renforcés par les effets de génération (promotions d’énarques et d’HEC) finissent par reléguer à l’arrière-plan sinon à occulter la notion d’intérêt général.

 

Entraves à l’action de l’Etat

Les auteurs déplorent la léthargie des pouvoirs publics face aux techniques (souvent légales) d’optimisation fiscale abondamment pratiquées par des entreprises comme Starbucks, Amazon, Google, Apple…, et notamment face à la domiciliation de sièges sociaux dans des paradis fiscaux, léthargie qui s’explique en partie « par le désir de chacun de chouchouter son paradis fiscal à lui ». Or cette question constitue un « enjeu économique majeur » pour les pays étranglés par la dette publique et noyés dans les déficits. De même, rien n’est fait pour lutter contre la pratique prédatrice mais légale du leverage buy out (LBO), qui consiste à racheter une entreprise sans rien dépenser et à la faire rembourser le crédit. « La liste des grands malades qui, sans l’intervention des prédateurs, seraient des entreprises tout à fait saines, est impressionnante ». Sophie Coignard et Romain Gubert s’indignent aussi que le Crédit impôt recherche soit employé à subventionner l’activité « trading haute fréquence » des banques françaises, « symptôme le plus évident de la dégénérescence du monde financier » puisqu’il s’agit d’un dispositif où des « supercalculateurs jouent les uns contre les autres en passant des centaines de milliers d’ordres de Bourse chaque seconde en fonction de logiciels qui n’ont plus aucun lien avec l’économie réelle »… Les auteurs doutent d’autre part de l’efficacité des Partenariats public-privé (PPP), qu’ils considèrent comment « l’antichambre de la corruption » quand il ne s’agit pas de pièges pour les Etats. Plus grave encore, l’idéologie du « fabless » ou de l’entreprise sans usine, prônée par Serge Tchuruk, ancien patron de Total et d’Alcatel, au bilan plus que contestable mais à la retraite dorée : « Plus d’usines, plus d’ouvriers, mais uniquement des sous-traitants auprès desquels on peut tirer sur les prix sans vergogne »… Ce système, qui dilue les responsabilités à l’infini, est abondamment pratiqué par Apple, qui ne produit pas un seul iPhone en direct – « Cela s’appelle le « branding », la gestion de marque, du marketing sans jamais mettre les mains dans le cambouis ») – mais sous-traite à Foxconn, son principal fournisseur, premier employeur de Chine avec 1,2 millions de salariés, qui réalise plus de 40 % de tous les produits électroniques dans le monde : dans son usine de Longhua, qui produit 150 000 iPhone par jour, 100 par minute, les salariés, logés dans des dortoirs, travaillent six jours sur sept pour un salaire qui ne leur permet pas d’acheter ce qu’ils fabriquent – « On est loin du modèle de Henry Ford ! » – et, face aux suicides à répétition, la direction a installé des filets pour les empêcher de sauter. Enfin, les auteurs dénoncent le « conflit d’intérêts permanent » à propos des agences de notations, puisque S&P, Moody’s et Fitch « sont payés directement par ceux qu’elles doivent juger », et le fait que la Banque centrale européenne ait renoncé à ses prérogatives en les hissant « au rang de quasi-régulateurs ».

Ce livre à charge dénonce le cynisme des tenants de cette doxa. Carlos Ghosn, numéro deux de Renault ? « Il emploie des mots neutres, dénués de tout caractère affectif pour décrire son action. Pas de charrette, pas de gestion par le stress, pas de gouvernement par la peur. Non, le propre du cannibale est de bien cacher son jeu » : des méthodes totalitaires, basées sur la paranoïa. Le désengagement de l’économie réelle, la disproportion entre la rémunération des patrons et celle des salariés, la captation des richesses[1], le soutien à des dictatures, l’absence de discrédit malgré les conséquences catastrophiques de diagnostics hasardeux ? Peu importe : « Qu’un grand patron fasse très bien ou très mal son travail, il touchera en moyenne plus de 3,5 millions d’euros chaque année. » Et quand Thomas Herdon, étudiant à l’Université du Massachusetts, montre que l’étude de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff qui inspire les politiques d’austérité depuis 2010 est basée sur des calculs tronqués, il n’a pas été entendu… Face à cette idéologie à la peau dure, quid du capitalisme sans risque ? se demandent les auteurs ? « Erreur 404 » ! En dénonçant l’impunité et la versatilité de ceux qui se souviennent de l’utilité de l’Etat uniquement quand ils ont des problèmes, ils lancent un appel à la lucidité et au sens des responsabilités.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

 

La caste cannibale, quand le capitalisme devient fou

Sophie Coignard et Romain Gubert

Albin Michel, 336 p., 20 €

 

[1] « Les 1 % « d’en haut » ont capté à eux seuls 95 % des gains liés à la reprise survenue entre 2009 et 2012. Durant la même période, leurs revenus ont augmenté de 31,4 %, contre 0,4 % en moyenne pour les 99 % restants, autrement dit la quasi-totalité de la population américaine », selon les économistes Thomas Piketty et Emmanuel Saez.

 

Pistes pour l’auto-émancipation des dominés

Pistes pour l’auto-émancipation des dominés

Auteur : Alexis Cukier ET Fabien Delmotte ET Cécile Lavergne

Un collectif de chercheurs interrogent sous l’angle de la philosophie, de la sociologie et des sciences politiques une notion clef de la critique sociale : l’émancipation.

« Combattre les discours qui ont produit une forme d’impuissance collective à l’égard des politiques dominantes », tel est le propos des douze philosophes, sociologues et politistes réunis à l’initiative d’Alexis Cukier, Fabien Delmotte et Cécile Lavergue. Au cœur de leur réflexion, la notion d’émancipation, notion complexe et rendue suspecte par « son réinvestissement dans des discours néolibéraux ou managériaux ». Or, depuis une quinzaine d’années, les transformations des critiques sociales ont renouvelé l’approche de divers concepts, exploitation, précarité, domination de genre, de classe, de race, etc. : « Ces discours et pratiques multiples contribuent à redéfinir le contenu et l’horizon de l’émancipation ». Aujourd’hui, dans un contexte de triomphe des politiques néolibérales et de dégradation socio-économique, l’émancipation est mobilisée « dans une articulation à la critique et aux perspectives de transformations sociales », notamment chez le sociologue Luc Boltanski et le philosophe Jacques Rancière. Elle est une forme de libération, de déprise de rapports de domination, de conquête de nouveaux droits. Pour les auteurs, « la signification de l’émancipation ne peut pas être déconnectée des différents contextes historiques et sociaux dans lesquels les revendications d’émancipation sont formulées, et qui en informent directement le contenu », quitte à donner lieu à des désaccords théoriques, sociaux et politiques. L’ouvrage interroge donc l’émancipation « à partir des transformations récentes de la critique sociale théorique » (théorie critique, études postcoloniales, féminisme, marxisme, anarchisme, démocratie radicale) et, s’il n’est pas exhaustif puisqu’il ne traite ni d’écologie politique ni du cyberactivisme, a pour fil conducteur « une position théorique et politique engagée, qui est lié à sa construction pluraliste : celle de diverses formes, irréductibles les unes aux autres, mais dont des complémentarités et des alliances sont possibles, de l’auto-émancipation des dominés ».

 

Jamais hors contexte

La première partie évoque les tensions entre critique sociale et projets d’émancipation. Luc Boltanski rappelle que la liberté des sciences sociales critiques de l’après-68 était bien plus importante qu’aujourd’hui, à cause de l’« orientation « technocratique » visant à mettre la recherche sous une tutelle gestionnaire. Il plaide pour « donner à tous les moyens d’interpréter les règles et de défendre, par rapport aux autres, les interprétations qu’ils en donnent ». La philosophe et sociologue Irène Pereira explique les tensions entre critique et émancipation dans la confrontation entre marxisme et anarchisme. Voulant proposer une « grammaire politique contre-hégémonique reposant sur une analyse de l’articulation des différents rapports sociaux sans les réduire en définitive à un seul qui expliquerait tous les autres », elle évoque le sociologue et syndicaliste Georges Sorel qui légitimait, au début du XXème siècle, la violence révolutionnaire en proposant une « sociologie pragmatique critique ». Quant au philosophe Fabien Delmotte, il rappelle que l’« émancipation démocratique » subordonne la sphère économique « aux institutions exprimant les décisions collectives prises, dans l’intérêt public, par les membres de la société, aussi égalitairement que possible » et rappelle la valorisation par Montesquieu de la frugalité en vue de l’égalité.

La deuxième partie analyse les rapports entre émancipation, activité politique, capitalisme et travail. Jacques Rancière y défend « la logique politique de l’égalité » contre la répartition social inégalitaire des rôles et des places, et « l’hypothèse radicale de l’égalité et de la capacité de tou-te-s à prendre collectivement leur vie en main ». Stéphane Haber, professeur de philosophie politique, interroge l’émancipation du capitalisme et répond aux critiques qui ont nié la possibilité d’une société postcapitaliste, en évoquant les expériences d’organisation non capitalistes de la production et de la vie collective. Le philosophe Alexis Cukier, lui, rappelle la « centralité politique » du travail. Il plaide pour sa réorganisation radicale et la reconnaissance du salaire comme « capacité à produire de la valeur économique », afin que le travail « devienne effectivement une activité politique de transformation des institutions et d’exercice commun du pouvoir ».

La troisième partie se penche sur les notions de culture, d’identité et de violence. La philosophe et politiste Elsa Dorin revient sur la réflexion de Frantz Fanon sur la pratique de la violence comme mode de subjectivation politique. La philosophe Hourya Bentouhami défend un projet de démocratie éloigné « des formes managériales ou commerciales qui réduiraient la culture à un simple produit » tout autant que du libéralisme « comme culture hégémonique triomphante qui se fait passer pour un universalisme de bon sens », et propose un multiculturalisme négocié et critique des « nouveaux noms du racisme qui s’expriment à travers le réductionnisme culturel et l’assimilation de certaines minorités à une culture « spécifique » qui ne pourrait prétendre à l’universel ». Le sociologue Olivier Voirol rappelle l’héritage des Lumières allemandes où la culture avait un rôle de formation de l’individu, une « dimension libératrice ».

Enfin la dernière partie analyse la manière dont les luttes sociales, à travers leurs réussites et leurs échecs historiques, conditionnent aujourd’hui les théories critiques de l’émancipation. Le sociologue Razmig Keucheyan allie une position marxiste à la question de l’écologie politique. Le sociologue Christian Laval, lui, s’intéresse à l’apparente démobilisation des classes populaires face à des politiques néolibérales qui les affectent pourtant directement. Il s’interroge sur la contribution possible des intellectuels engagés : « Sont-ils condamnés à se substituer à la parole populaire ? Si non, dans quelle mesure et dans quelles conditions peuvent-ils renforcer la capacité d’action autonome des classes populaires ? »

Un livre dense et précis, qui pose clairement des questions de fond, important pour les chercheurs et militants désireux d’affiner leur analyse des rapports sociaux inégalitaires et de leurs mécanismes de reproduction, tout autant que des capacités de résistance et de libération.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Emancipation, les métamorphoses de la critique sociale

ss. dir. Alexis Cukier, Fabien Delmotte et Cécile Lavergne

Éditions du Croquant,  396 p., ? DH


Le développement autrement

Le développement autrement

Auteur : Mohamed Salahdine

Dès 1988, Mohamed Salahdine invitait à considérer l’économie dite informelle comme une alternative à l’économie étatique et à ses formes de distributions.

Les petits métiers clandestins, le business populaire est un plaidoyer. Spécialiste des problématiques de développement dans les pays émergents, Mohamed Salahdine (1946-1992) s’est penché sur l’économie informelle. Ce livre, né d’enquêtes réalisées entre 1983 et 1987 avec le concours de ses étudiants de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah à Fès, appelle à ouvrir les yeux sur une réalité socioéconomique qui va « au-delà de l’exotisme » et d’un « discours mythique et illusoire ». Le chômage des arrivants de la campagne, la précarité et l’importance et la permanence des activités souterraines interpellent le chercheur : faut-il y voir « une composante durable et structurelle de l’économie urbaine » et « une réserve de qualification pour le secteur « moderne » en dispensant une formation sur le tas au sein de relations paternalistes complexes mais favorables » ? Mohamed Salahdine conteste l’opposition entre un secteur dit moderne et un secteur dit traditionnel, dualité essentielle dans la réflexion sur le développement économique : « La modernisation de l’économie n’a pas répondu aux espoirs de ses promoteurs, elle n’a pas abouti à la polarisation capital / travail, elle a donné naissance à des phénomènes économiques et sociaux complexes, multiformes et contradictoires ». En témoignent la difficulté à appréhender le champ de l’informel et le flou terminologique des différentes tentatives de catégorisation. « Le secteur informel est présenté comme un secteur refuge, fourre-tout où l’on classe de petites entreprises modernes, des affaires artisanales organisées et des établissements en marge des lois et des règlements. » En 1972, le Bureau international du travail avait retenu les critères de facilité d’accès, d’utilisation des ressources locales, de propriété familiale des entreprises, d’échelle restreinte des opérations, des techniques simples et du faible nombre de travailleurs, de qualification acquise hors du système scolaire et de marchés échappant à tout règlement. D’autres études ont avancé des critères par branche d’activité, ou selon le degré de complexité de la comptabilité. Philippe Hugon a souligné la multiplicité des situations recouvertes par ce « concept globalisant » et « la multiplicité des activités exercées par un seul individu ». L’informel est-il une forme de production non capitaliste ? Quels sont les rapports au capital marchand ? Mohamed Salahdine déplore la confusion entre secteur informel et artisanat, qui n’en est qu’« une des composantes les plus visibles » : pour lui, l’informel, c’est d’abord des « réponses de survie » pour  les émigrés ruraux en proie au chômage.

 

Des enjeux de survie

Pour souligner les enjeux sociaux et politiques, il propose une « promenade socio-économique » à travers trois catégories d’activités, pour lequel il propose une synthèse très documentée, suivie d’entretiens : organisation du métier, conditions d’accès, rôle du capital comme barrière à l’entrée, sources de financement du capital de départ, aspects réglementaires, formation des travailleurs, catégorie socioprofessionnelle des clients, taux de rotation, niveau des gains, persistance des lieux familiaux… Il y a d’abord les métiers de survie : gardiens de parking, transporteurs non mécanisés (à dos d’âne ou à charrette), cireurs et marchands ambulants. Il y a ensuite le travail à domicile, avec les diverses situations des employées de maison, l’artisanat rural à domicile précarisé représenté par les tisserands, et les barbiers-circonciseurs, qui font aussi petit commerce et service religieux… Il y a enfin les activités transitionnelles, avec les guides non officiels, encouragés par les bazaristes, ou encore les transporteurs non déclarés des marchandises. Mohamed Salahdine décrit en détail le circuit de l’habitat clandestin et les manœuvres spéculatives des lotisseurs, courtiers, petits constructeurs.

Pour tous, « l’installation en ville paraît définitive et traduit un rejet catégorique du mode de vie rural ». Mohamed Salahdine pointe les carences de l’Etat. Le cas est criant en ce qui concerne les employées de maison, exposées aux violences et exclues de la législation sur les accidents de travail, ou plus insidieux, avec une gestion des parkings qui profite à l’Etat et aux exploitants. Pour tous ces métiers, l’illégalité signifie pas d’accès au système de crédit ni à l’assistance technique ou sociale, pas de possibilité d’accroître la productivité, problèmes de gestion… L’auteur plaide pour l’organisation des métiers en coopératives ou en associations, assurant un fonds de formation et protégeant ses membres.

Cette réflexion sur l’informel pose la question du développement économique. Mohamed Salahdine dénonce « le mépris d’un secteur qualifié d’« informel », « clandestin » parce que non conforme à une certaine rationalité économique dogmatique » : « Sur quelles bases peut-on affirmer que le secteur informel qui fait vivre plusieurs milliers de personnes, est dépourvu de logique et de rationalité économique ? » Or ces métiers permettent aussi une socialisation. Mohamed Salahdine dénonce l’idéologie dominante qui place au centre la référence au secteur moderne. Le développement économique ne saurait se réduire à l’industrialisation de grande dimension, ni à une concentration spatiale de la production, ni non plus à la concentration des pouvoirs, autant d’axes qui ont généré exode rural, prolétarisation, clochardisation et bureaucratisme. « Pourquoi les autorités locales ne réservent pas un sort équivalent au secteur informel, alors qu’il est créateur d’emplois, formateur, générateur de revenus et plus performant pour la production d’un certain nombre de biens et de services que le secteur moderne » ? Il préconise de regarder les activités populaires comme une composante dynamique de l’économie marocaine : « L’esprit d’entreprise n’est-il pas finalement le produit d’une culture populaire et peut-il être réservé aux seuls détenteurs de gros capitaux ou d’une formation scolaire académique ? » Alternative à l’économie étatique, cela peut être « une condition fondamentale du développement économique et social », en permettant de faciliter le processus de décentralisation : les exemples taïwanais et italien prouvent que « c’est à partir de la prolifération de micro-unités que s’est affirmée une industrialisation rampante servant de relais aux grandes entreprises ». Cela permettrait surtout de favoriser l’intégration des différentes branches de l’économie et de sortir ces métiers de la précarité.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Les petits métiers clandestins : le business populaire

Mohamed Salahdine

EDDIF (1988), 272 p.


L’origine est aux frontières, les Aït Na’amran, un exil en terre d’arganiers (Sud Maroc)

L’origine est aux frontières, les Aït Na’amran, un exil en terre d’arganiers (Sud Maroc)

Auteur : Romain Simenel

S’ouvrir à l’autre pour rester soi

 

En réfutant le principe d’autochtonie, les Aït Ba’amran proposent un modèle de perpétuation de la société par l’intégration permanente d’étrangers.

« Dieu a maudit celui qui entre parmi nous et qui en sort sans parenté. » Cette expression des Aït Ba’amran, confédération tribale berbérophone de la région de Tiznit, a intrigué l’ethnologue français Romain Simenel, qui y a mené depuis 2002 des recherches très fines sur la façon dont un lien social se construit en référence à l’altérité. Il raconte avec beaucoup d’honnêteté son séjour dans l’hospitalité d’une famille et le « quiproquo ethnographique » qui lui a donné des clefs pour aborder la question. « J’avais été assigné d’emblée à une catégorie socio-territoriale vers laquelle la société avait l’habitude d’orienter les étrangers qui cherchaient à rester et en qui elle voyait des bannis » : au fond d’une vallée considérée comme un territoire sanctuaire, à la limite du territoire Aït Ba’amran. Il y fut d’abord choyé comme un hôte pendant plusieurs mois, mais « tout bascula le jour où la mère estima qu’en fait je parlais la même langue qu’eux » et comprit son nom « comme elle voulait l’entendre », en faisant un chérif Simlel. S’étant ainsi vu attribuer une origine prestigieuse, il perdit son statut d’étranger, fut plus étroitement associé à la famille et devint « un conjoint potentiel ». Mais, ayant refusé de se marier, ses relations avec sa famille d’accueil ne cessèrent de se dégrader, jusqu’à son départ.

Cette expérience l’a amené à réinterroger la question des origines. « On a, hélas, toujours cherché à interpréter [la] déconcertante diversité physique [des Berbères] en termes d’origine historique et non sociologique. Surtout, la question n’a jamais été posée de savoir ce que pouvait bien signifier la notion d’origine dans des sociétés auxquelles on attribue autant d’origines ». Romain Simenel évoque les nombreux témoignages sur la facilité pour un étranger à intégrer une société berbère, comme le Suisse Fridolin Zehnder d’Eriswill ou le Tchèque Konstantin Kousina. L’ouverture aux étrangers et l’hospitalité, motif essentiel des sociétés maghrébines, apparaissent ainsi comme « un véritable préliminaire à une possible adoption des hôtes de passage. » L’auteur s’est également interrogé sur le sens qu’avait le fait de lui attribuer, même symboliquement, « des origines déjà connues, issues d’une sorte de répertoire constitué par les origines prestigieuses des saints », comme s’il fallait « défaire et refaire les origines de l’étranger ». Cela l’a amené à parler de « tribu exil » : « une tribu se considérant constituée d’exilés d’origine diverses et qui définit son territoire comme une terre de refuge pour des étrangers en qui elle veut uniformément voir des bannis. » Sous cet éclairage, l’origine doit être cherchée « dans cette disposition à l’accueil incessant d’étrangers » bien plus que « dans un ailleurs perdu ».

 

Réconcilier l’histoire et la géographie

Ainsi se trouve reposée la question de l’articulation entre l’origine et la frontière, donc l’histoire et la géographie, indissociables dans la façon qu’ont les Aït Ba’amran de concevoir leur inscription au monde. Romain Simenel a en effet cherché à « insérer des données historiques et géographiques dans l’analyse de la dynamique du lien social » : « L’origine est une époque initiale autant qu’un point de départ au tracé historique et géographique jusqu’où remonte le passé idéel d’un individu ou d’un groupe ; quant à la frontière, elle est une limite autant qu’une œuvre fondatrice, puisque tracer une frontière revient à donner une perspective historique à un territoire, et donc à la mémoire d’un groupe ». Rappelant que « l’oubli est un pilier de l’histoire », il analyse le fait que les manuels d’histoire démarrent à Idriss Ier non pas comme une simple conséquence de la propagande panarabiste, mais d’une difficulté à « diachroniser le passé qui lui est antérieur ». Et de souligner l’importance primordiale des saints fondateurs au Maroc, donc de la figure de l’étranger, rappelant que, « contrairement aux idées reçues, dans le sud du Maroc, davantage qu’un statut qui se transmet de père en fils, être chérif est un statut qui s’acquiert ; ce statut se fonde avant tout sur un mode de gestion des terres, l’indivision, le plus souvent confié à des nouveaux arrivants. » Ainsi, le passé n’est pas un âge d’or à contempler. Au contraire, on le renie, car c’est le temps des chrétiens, « un univers mythique antéislamique ». De même, la permanence du tracé des frontières dans le territoire invite à les penser pas comme une simple limite géographique, mais comme « une catégorie territoriale et politique qui permet de distinguer le semblable du différent ». En territoire Aït Ba’amran, « les origines du territoire sont matérialisées le long des frontières sous la forme de traces du parcours des saints fondateurs et de batailles contre les chrétiens colonisateurs », faisant ainsi de l’espace lui-même le support de l’histoire collective et de ses perceptions mouvantes. C’est donc une société qui réfute le principe d’autochtonie et situe la mémoire de la fondation de son territoire à ses frontières. « La frontière précède donc l’occupation du centre ».

De cette observation essentielle, Romain Simenel développe son étude, très richement documentée à partir de témoignages oraux et de sources savantes, sur les rapports pratiques et symboliques que peut avoir sur l’environnement une société qui valorise la conquête fondatrice du territoire. De très belles pages concernent l’apprentissage de la langue par les enfants dans la forêt, les saints, les rituels. Enfin, l’ethnologue se penche avec une grande précision sur la dynamique des relations sociales dans le rapport au sol et à la généalogie, sur les logiques de distinction entre catégories sociales, les logiques matrimoniales et d’héritage. L’autochtonie chrétienne étant niée, ce sont les derniers arrivés qui sont dotés d’un statut religieux valorisé, comme s’ils réactivaient l’arrivée des premiers occupants musulmans, comme si le statut musulman de la société devait être « constamment revigoré » et l’origine sans cesse refondée. Si Romain Simenel souligne l’ambiguïté de la situation des étrangers, assignés à résider aux frontières de la confédération et obligés de réussir à séduire une femme pour fonder leur lignage et pouvoir libérer à leur tour leurs fils de cette assignation en captant de nouveaux étrangers, il retient la belle philosophie d’une société qui a moins le souci de se définir dans sa manière d’être que dans sa manière de devenir.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

L’origine est aux frontières, les Aït Na’amran, un exil en terre d’arganiers (Sud Maroc)

Romain Simenel

CNRS éditions, éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 328 p., 32 €

 


Ficher la botte de foin pour y trouver une aiguille

Ficher la botte de foin pour y trouver une aiguille

Auteur : Antoine Lefébure

La surveillance généralisée, rendue possible par les technologies, est une grave menace pour la démocratie. Synthèse.

Special Collection Service pour le « contact chaining », Accumulo pour repérer les comportements inhabituels dans une masse de données, Follow the Money pour intercepter les paiements par carte et les virements bancaires, Disposition Matrix, base de données permettant des assassinats ciblés par drones… Non, ce n’est pas de la science fiction. Tout cela est bel est bien fonctionnel, comme l’a révélé Edward Snowden en juin 2013, et comme le présente de façon synthétique Antoine Lefébure, historien des médias, expert des technologies de la communication et pionnier des radios libres en France. En cause, les rêves de contrôle total du cyberespace de la National Security Agency (NSA) américaine. « 14 gigaoctets intègrent quotidiennement la base de données de la NSA et 50 teraoctets chaque année, soit l’équivalent de… 25 milliards de pages de texte ». Le projet One-End Foreign Solution, basé à Buffdale dans l’Utah filtre déjà 75 % du trafic Internet mondial et « son alimentation en électricité équivaut à celle d’une ville de 20 000 habitants ». La NSA, c’est aujourd’hui « le premier employeur de mathématiciens des Etats-Unis », 960 agrégés, 4 000 ingénieurs informatiques, 33 000 employés, un budget de 10,8 milliards de dollars en 2013 (+ 54 % par rapport à 2004), dont 5,2 milliards dédiés à la logistique et 1,5 pour l’analyse de données. C’est plus de 500 stations d’interception à travers le monde,  et une multitude de programmes de surveillance dont Antoine Lefébure dresse un terrifiant inventaire. Il y a le désormais célèbre Prism, pour extraire les données à partir des géants de l’Internet (Microsoft, Google, Facebook, Yahoo !, Paltalk, YouTube, Skype, AOL, Apple, qui « ont obtenu de la NSA des millions de dollars » pour leur collaboration active). Automatisation des flux de trafic (Pintaura) et du traitement des données (United Targeting Tool, référençant au 5 avril 2013 111 675 noms de personnes qui seraient liées à une activité terroriste), rédaction de rapports, surveillance en temps réel des courriels et de l’utilisation des réseaux sociaux dans le monde entier… il y a des programmes pour tout. Sans oublier les programmes au cœur de la cyberguerre : Bullrun, qui insère des vulnérabilités dans les systèmes de chiffrements commerciaux, les virus Stuxnet et Flame…

C’est cette frénésie de collecte qui a scandalisé Edward Snowden : « Nous avons réussi à survivre à de bien pires menaces dans notre histoire que quelques groupes terroristes désorganisés et des Etats voyous sans faire appel à ce type de programme. Ce n’est pas que je ne donne aucune importance au renseignement, mais je m’oppose à une surveillance de masse omnisciente et automatique, qui est selon moi une plus grande menace pour les institutions de la société libre que de produire des rapports de renseignement erronés ». Antoine Lefébure retrace le parcours de cet autodidacte de l’informatique, sa conscience des risques et son choix stratégique des journalistes à qui il a confié le scoop : Glenn Greenwald, à l’époque bloggeur au Guardian et la documentariste Laura Poitras, tous deux membres de la Freedom of the Press Foundation. Il retrace la chronologie des révélations, son exil à Moscou, les pressions des Etats-Unis pour l’arrêter, les tensions diplomatiques, l’ambigüité des dirigeants européens.

 

Compromission des multinationales de l’Internet

Ce n’est pas la première fois que la NSA est épinglée sur la question des libertés. Déjà en 2008, le programme StellarWind, « première tentative de surveillance généralisée de la population, associant l’Etat et les grandes entreprises privées pour mettre au point les technologies susceptibles de rendre ce grand projet possible » et découvert par le journaliste James Risen (State of War, 2006), avait été jugé inconstitutionnel. Mais aujourd’hui, l’espionnage à grande échelle révélé par Edward Snowden tient à l’hégémonie stratégique des Etats-Unis sur Internet (eux-mêmes représentant 80 % du trafic mondial) : « tous les câbles sous-marins en fibre optique existant autour de la planète sont connectés aux trente-deux câbles transitant par les Etats-Unis ». Lesquels s’assurent « les conditions d’une interception permanente » des réseaux, quitte à faire pression sur les entreprises qui travaillent dans ce domaine. L’ingénieur Mark Klein a révélé en 2009 les dispositifs spéciaux de la NSA pour intercepter les câbles du géant de la téléphonie mobile AT&T. Antoine Lefébure insiste sur la compromission des multinationales de l’Internet dans cette surveillance : « La plupart des entreprises collaborent de bon cœur avec la NSA. Il faut dire qu’elle est un excellent client et un intermédiaire privilégié pour accéder à l’énorme marché public de la sécurité. » Quant aux récalcitrants, ils sont piratés et font l’objet de harcèlement judiciaire, comme Ladar Levison, obligé de fermer son service de cryptage.

Cette obsession de la surveillance est dangereuse pour la démocratie. La « privatisation des activités de l’agence » rend poreuse la frontière entre des prérogatives d’Etat et des intérêts privés. Le harcèlement et les menaces dont ont fait l’objet les lanceurs d’alerte, depuis Bradley Manning et Julian Assange, ainsi que les journalistes d’investigations, est une atteinte aux droits à l’information. La course au renseignement génère des dérives répressives contraires aux principes des grandes démocraties : Barack Obama a eu recours six fois à l’Espionage Act de 2010 à 2012, contre trois fois en neuf ans sous l’administration Bush. Pour Bruce Schneier, expert de la sécurité, « ces abus de la NSA légitiment ceux pratiqués en Chine, en Russie, en Iran et ailleurs ». L’affaire Snowden a fait réagir l’opinion internationale et bien sûr la société civile : Electronic Frontier Foundation, ONG de défense des droits dans le monde numérique, compte 140 000 membres. La Finlande et le Brésil ont adopté des lois punissant l’espionnage et la détension de données concernant leurs citoyens. Une réflexion sur les dangers de la « servitude volontaire » entretenue par l’illusion sécuritaire, et une bataille pour la transparence sont désormais engagées. Grâce à Edward Snowden, qui a permis de poser la question de la protection d’Internet, bien commun de l’humanité, contre les appétits des acteurs privés et étatiques.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Pour aller plus loin :

Article de Charles Seife, NSA domestic spy : mathematicians, why are you not speaking out ? www.slate.com, 22 août 2013

Bruce Schneier, NSA surveillance : a guide to staying secure, The Guardian, 6 septembre 2013 : ainsi que notre document « Comment protéger sa vie privée sur Internet », disponible à www.antoinelefébure.com

www.eff.org

 

L’affaire Snowden : comment les Etats-Unis espionnent le monde

Antoine Lefébure

La Découverte, Cahiers libres, 276 p., 19 €


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