Vers un découpage économiquement viable

Vers un découpage économiquement viable

Un constat  de départ : le découpage territorial actuel n’est ni équilibré ni générateur d’effet d’entrainement entre les régions. Pour aboutir à une armature régionale harmonieuse qui tienne compte de plusieurs paramètres, deux logiques principales président au débat sur le découpage au niveau économique : l’une chercherait une sorte de répartition équitable entre les régions à construire, la seconde se baserait sur un découpage autour de quelques pôles de développement «locomotives».

Le choix entre l’une ou l’autre de ces deux logiques suppose d’étudier les territoires selon la distribution du potentiel humain et productif, du potentiel naturel et de l’interaction avec l’international. Le choix entre les deux logiques ne pourrait se faire qu’en intégrant le poids des contraintes géographiques et géophysiques. En croisant ces regards et en imbriquant les chiffres les plus pertinents, il est possible d’offrir une grille de lecture fiable et utile pour un découpage permettant la viabilité des futures régions. Celle-ci se base sur la double notion, d’équilibre -non d’égalitarisme, ce serait irréaliste- et de solidarité interrégionale.

Comment la population marocaine est-elle répartie à travers le territoire national ?

La donnée démographique est primordiale pour connaître avec précision quels sont les territoires surpeuplés, ceux sous-occupés, et potentiellement cerner les mobilités de tout genre (interne et internationale).

Les données des recensements (dont le RGPH de 2004. Cf. Graphe G.1) ont démontré une tendance générale à l’urbanisation, autour des grandes villes mais aussi dans les régions du sud. Seules quelques régions du découpage actuel sont restées à vocation rurale, en l’occurence le Souss, le Gharb, la Chaouia, le Haouz, Doukkala et l’axe Taza-Al Hoceima-Taounate. Le maintien de la ruralité, comme donnée économique, s’explique par le potentiel encore intéressant des activités créatrices de richesses dans ces aires. Ce potentiel se matérialise au niveau de la production mais pèche par la faiblesse du réseau commercial local. Il est clair que la mise en place ou l’absence d’infrastructure adéquate favoriserait ou entraverait cette dynamique entre les zones rurales à potentiel agricole et les espaces urbains à pouvoir d’achat convenable. Jusqu’à présent, les politiques publiques ont donné la priorité, côté infrastructure, aux zones à densité démographique élevée. Si nous tenons compte du critère économique, une infrastructure ne pourrait jouer pleinement son rôle de moteur du développement que lorsqu’elle relierait deux pôles à potentiel complémentaire, de production et de consommation.

Cette priorité, ainsi énoncée, changerait considérablement la planification infrastructurelle : routes et barrages. Prenons l’exemple du Gharb, réputé grenier du pays, avec 68% de surfaces agricoles utiles occupant 50% de la population active de la région ; il est manifestement sous équipé, côté routier, avec uniquement 440 km de routes régionales et 312 km, provinciales, réseau le plus faiblement fourni eu égard à l’étendue du territoire (Cf. Graphe G.2). Cette disparité matérialise parfaitement ce décalage entre potentiel de production et jonction avec territoires potentiellement consommateurs.

Enseignement n°1 : Le développement régional, dans un sens de complémentarité entre l’urbain et le rural, nécessite une coordination parfaite entre les structures de productions, les réseaux de commercialisation et les administrations chargées de l’aménagement du territoire.

Infrastructures en progrès et synergies à construire

Les dernières années ont pourtant connu une progression fulgurante en matière d’équipements routiers. Le Maroc a construit en dix ans autant de routes qu’en quarante ans. Cet effort louable ne s’est hélas pas accompagné d’une nouvelle approche globale. Le Maroc se contente encore d’ilots de réussite et d’aménagements sectoriels insuffisants pour produire une certaine émulation dans ses territoires. Des exemples nuancés, de bonnes pratiques et de défaillances peuvent être présentés dans ce registre. L’implantation de clusters, affichée comme une priorité par MEDZ, a permis de mettre en place ou de programmer une infrastructure ambitieuse destinée aux pôles de compétitivité. Plus qu’une infrastructure, MEDZ a créé toute une dynamique. Lorsque la filiale de la CDG a conçu HALIOPOLIS à Agadir, la Région Souss Massa Draa, le Fonds Igrane, et le Crédit Agricole du Maroc se sont greffés à ses efforts pour la commercialisation de ce parc.

Cette synergie public-privé-société civile, censée assurer le lien entre générateurs du développement économique et récepteurs du développement humain, n’est pas à l’œuvre partout. Alors qu’Al Omrane, structure semi-pubique, aménage Tamesna, les routes qui la lient à Temara et Rabat (de catégorie C) sont restées obsolètes.

Enseignement n°2 : Si la synergie public-privé devait prévaloir dans les projets de développement économique régional, il devient nécessaire de mettre en place des structures mixtes de pilotage, de concertation et d’harmonisation en évitant la multiplicité des guichets. 

La mesure du dynamisme économique

Le dynamisme économique des territoires est un concept mesurable. Mais tout dépend des lunettes que nous chaussons pour effectuer la mesure. Passons outre les disparités apparentes. En effet, avec 35300 DHS/Tête de PIB régional au Grand Casablanca, et 10191 DHS/Tête pour la région de Taza-Al Hoceima-Taounate, le fossé est béant. Mais si nous croisons le PIB régional et le taux d’implantation bancaire (Cf. Graphe G.3), par exemple, les données nous apportent d’autres éclairages. Si Tanger-Tétouan (272) et l’Oriental (268) comptent presque le même nombre d’agences, leur PIB par tête (Tanger-Tétouan : 20934 dhs / L’Oriental : 16214 dhs) présente un écart important. Cela suppose le recours à d’autres paramètres pour expliquer cet écart (les revenus de l’informel par région).

A un autre niveau d’analyse, il est nécessaire de croiser des données d’investissement économique et d’autres, liées aux retombées sociales. Deux secteurs peuvent nous servir d’éclaireurs : l’immobilier et le tourisme. Prenons l’exemple de Marrakech-Tensift-El Haouz. Cette région consomme 1 662 163 tonnes de ciment par an et accueille 5 799 754 nuitées côté touristique (35%), alors qu’en termes de PIB par tête, elle ne dépasse pas 17175 dh/tête (pas plus que 8,9% du PIB national). Nous pouvons dupliquer le même raisonnement dans le cas du Souss qui s’accapare 33% des nuitées touristiques et n’affiche que 15 158 dh/ tête de PIB (8% du PIB national).

La participation inégale des régions à la création des richesses corrobore l’axialité économique autour de Casablanca en particulier et de la côte Atlantique en général (Cf. Graphe G.4). Une chose est sûre : la polarité autour des grandes villes, qui créait dans l’ancien découpage des régions factices, a montré ses limites. Cette donnée vient renforcer l’option de futures régions «locomotives» couplées à une politique de redistribution et de solidarité interrégionale.

Enseignement n°3 : Le futur découpage régional devrait adopter une polarité : autour de régions pilotes, tenant compte des apports en termes de création de richesses, avec des effets d’entrainements sur les régions voisines.

Un découpage correcteur des inégalités

Les inégalités constatées au niveau de la création de richesse, couplée à une mauvaise politique de redistribution, engendrent des inégalités, de développement entre les territoires et entre individus. Les indices de Gini et de Theil1 permettent de mesurer les inégalités parmi la population. Faute de pouvoir mesurer et comparer les revenus des individus, ces indices tiennent compte de leurs dépenses.

Les résultats (Cf. Graphe 5) font état d’inégalités qui se creusent et qui sont plus accentués dans certaines zones. Tanger-Tétouan serait ainsi la région la plus inégalitaire. Sans doute le reflet de mécanismes économiques locaux. Cette hétérogénéité pourrait s’atténuer dans le futur découpage s’il était possible de fusionner des régions aux inégalités variables, à condition que la géographie le permette. Quelques régions semblent résister à la lourde tendance de creusement des inégalités. Les provinces du Sud seraient ainsi les moins inégalitaires d’après l’indice de Gini. Explication : compte tenu des modes de vie locaux, les modes de consommation -pris en compte par l’indice- seraient assez proches et lissés dans le Sud. Seule une enquête sur les valeurs pourrait confirmer notre hypothèse explicative.

La description des inégalités au sein de la société ne saurait être complète sans commenter les inégalités de développement entre territoires. Le HCP a tenté d’approcher le développement des régions par l’IDH (Cf. Graphe G.6). Casablanca culmine à la tête du classement avec un IDH de 0,768, proche de celui de la Chine, alors que Tadla-Azilal et Taza-Al Hoceima-Taounate pointent encore en bas du classement avec des IDH respectifs de 0,562 et 0,581, tout juste comme le Kenya ou le Népal.

Signe des limites d’un découpage aux critères abstraits, les inégalités entre régions et entre individus se manifestent également dans la répartition de la force de gouvernance. Les services publics dans les territoires sont assurés de façon inéquitable. Taza-Al Hoceima-Taounate dispose en moyenne de 3,9 agents communaux pour 1000 habitants, alors que Oued Dahab-Lagouira s’accapare le haut du podium avec 9,9 agents pour 1000 habitants. Les agents civils de l’Etat sont également inéquitablement répartis à travers le territoire. Plus de 16% des fonctionnaires de l’Etat sont à Rabat, 10,4% dans le Grand Casablanca, contre à peine 4,8% pour le Gharb et 5% pour l’oriental.

Les «discriminations» de traitement des régions actuelles se mesurent aussi à l’aune des institutions au service de leur développement. Trois régions seulement disposent d’agences de développement alors que des régions manifestement défavorisées n’en ont pas. Les disparités et inégalités entre régions ne sont donc pas le fruit uniquement de différentiel des dotations factorielles. C’est surtout le fruit d’une politique publique qui ne tient pas suffisamment compte de ce différentiel.

Enseignement n°4 : Dans le découpage à opérer, les politiques publiques devraient servir de correcteur des inégalités naturelles au lieu de les accentuer.

Conclusion

Il ne s’agit pas de lire les critères proposés indépendamment les uns des autres. L’intérêt et la valeur ajoutée de la démarche suivie dans ce premier travail de recherche est de pouvoir combiner ces critères et en faire une base qui préside à la réflexion sur le futur découpage. Si la vocation des futures régions veut dépasser les considérations juridiques et institutionnelles, très enchevêtrées, l’économie devrait en constituer le déterminant majeur. La construction de ce découpage ne se fera qu’après un choix clair de la référence : des régions égales comme en Belgique, ou des régions «pilotes» comme en Allemagne ou au Canada. Garder un regard tourné vers les expériences internationales en matière de «régions et développement» s’annonce comme une démarche saine combien même on souhaite construire un modèle «singulier».

La «chilisation» du Maroc (développement prioritaire et accéléré du littoral) présente l’avantage d’un possible développement harmonieux. Les côtes atlantique et méditerranéenne, déjà en avance, qu’on développerait davantage soutiendraient le développement du reste des territoires. Et des territoires qu’on lierait à ces «locomotives» par le renforcement de la politique des grands projets, défieraient les contraintes géophysiques.


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