Une nouvelle géopolitique de l'énergie

Une nouvelle géopolitique de l'énergie

On le sait depuis longtemps, le développement économique est vorace en énergie. En dépit des cris d’alarme des défenseurs de l’environnement et de ceux qui pensent que la « croissance zéro » est inéluctable par épuisement des réserves énergétiques, la consommation d’énergie sur la planète ne pourra qu’augmenter, et beaucoup. L’entrée en force des masses asiatiques, latino-américaines et même africaines dans l’économie mondiale, ne peut en effet, qu’alimenter une croissance exponentielle de la production et de la consommation. A moins de vouloir interdire aux pauvres l’accès au confort de vie des riches, l’approvisionnement en énergie demeurera « la » question stratégique de la politique et de l’économie internationale.

Le triangle fatidique

Le problème peut être abordé sous forme d’un triangle dont les trois angles sont parfaitement solidaires : l’accès physique aux ressources énergétiques, la fourniture à des prix abordables et la compatibilité avec la défense de l’environnement. En matière d’accès, le défi est celui de diversifier les sources, en augmentant la part des énergies non traditionnelles, et de découvrir et mettre en valeur de nouvelles réserves de gaz et de pétrole. Quoi qu’il advienne au cours des vingt prochaines années, le solaire, le vent ou les biocarburants n’auront qu’un impact marginal sur la matrice énergétique globale, même si leur rôle sera certainement plus important. Quant au nucléaire, les réserves d’uranium ne sont pas infinies et il n’y a toujours pas de solutions satisfaisantes concernant les coûts et les dangers des déchets radioactifs. La vérité est que la bonne vieille énergie fossile n’est pas prête d’être remplacée, même si on pourra compter sur des mesures d’économie d’énergie, plus ou moins ambitieuses selon les pays.

Contrairement aux prévisions catastrophistes, les réserves de pétrole et gaz ne sont pas en voie de disparition. De nouvelles technologies de prospection et d’exploitation ont permis la découverte et la mise en valeur d’une série de nouveaux gisements, la plupart situés en eaux profondes, sans compter avec le rôle de plus en plus important joué par le gaz de schiste. Les nouvelles méthodes d’extraction de ce type de gaz commencent déjà à avoir un impact surprenant et inattendu sur la matrice énergétique du plus grand consommateur d’hydrocarbures de la planète, les Etats-Unis. L’accès aux réserves n’est donc que marginalement un problème géologique.

Les Etats Unis en quête d’alternatives

La principale incertitude aujourd’hui, est politique. L’arc de crise qui couvre tout le Grand Moyen-Orient pèse sur l’accès aux ressources – les plus importantes de la planète – situées dans la région du Golfe. Tous les grands pays consommateurs – ou du moins ceux qui le peuvent – cherchent donc des alternatives. Les Etats-Unis sont en bonne voie de réduire substantiellement leur dépendance vis-à-vis du Golfe en pariant sur leurs propres réserves et sur le nouveau boom pétrolier dans l’Atlantique Sud, non seulement le long des côtes africaines, de l’Angola au Ghana, mais aussi avec les récentes méga-découvertes au large des côtes du Brésil dont les réserves pourraient même dépasser celles du Koweït.

En dépit de la catastrophique marée noire, provoquée par une énorme fuite dans une plateforme de forage de la compagnie BP dans le golfe du Mexique, le projet d’ouvrir les eaux territoriales américaines à la prospection est loin d’être abandonné, même s’il prendra du retard. La marque de ce nouveau consensus à Washington en faveur d’une plus grande indépendance énergétique, où le développement d’alternatives nationales en matière d’hydrocarbures (contrebalancé, il est vrai, par une tentative de mise en œuvre d’une politique ambitieuse de promotion d’énergies « propres »), est le fait que ce choix ait été défendu par Barack Obama, un président démocrate, dont le parti comporte de forts lobbies environnementalistes. L’Atlantique sud, si l’on ajoute les immenses capacités de production vénézuéliennes, est donc en passe de devenir une région clef de la géopolitique énergétique mondiale.

La Chine diversifie ses sources et sème le trouble

La Chine, l’autre grand consommateur, tente de diversifier ses fournitures en négociant un accès, par oléoducs et gazoducs, aux ressources de l’Extrême-Orient russe, en convoitant les hydrocarbures d’Afrique ou d’Asie centrale, en investissant au Brésil en en Amérique Latine et en accélérant la prospection dans ses propres mers adjacentes. Mais cette course au pétrole non moyen-oriental, lancée par Beijing, commence à créer des graves problèmes de sécurité pour tous les territoires voisins de la Chine. Les récents affrontements maritimes avec le Japon en mer de Chine orientale et certains Etats du Sud-Est asiatique en mer de Chine méridionale sont venus rappeler que les questions de souveraineté dans la région sont loin d’être réglées et que la compétition pour le contrôle des hydrocarbures peut rendre la situation explosive. De même, la volonté de Beijing de s’assurer une part des ressources d’Asie centrale est en train de provoquer des tensions, de plus en plus inquiétantes avec l’Inde, non seulement concernant les anciens contentieux frontaliers, mais aussi dans le nouveau « Grand Jeu » entre Américains, Russes, Pakistanais, Iraniens et Indiens sur l’avenir de l’Afghanistan, destiné à jouer un rôle central dans les futurs réseaux de gazoducs de toute la région.

L’Europe pris entre deux feux

Les  Européens, quant à eux, divisés et incapables de se doter d’un véritable marché commun de l’énergie, se retrouvent de plus en plus vulnérables face aux aléas sécuritaires dans le Golfe et aux humeurs du Kremlin qui peut à tout moment couper le robinet du gaz russe qui joue un rôle clef dans la matrice énergétique du Vieux Continent. Incapables de se doter d’un véritable marché commun de l’énergie interconnecté, l’Europe n’est même pas en mesure de profiter réellement de ses possibilités de diversification, notamment en Afrique du Nord. Quant au reste du monde non producteur de pétrole et gaz, il ne pourra qu’accrocher sa ceinture pour résister à la montagne russe des prix et aux dangereuses turbulences de cette nouvelle compétition planétaire pour le contrôle des ressources d’énergies fossiles. Et le climat ? Les égoïsmes nationaux des uns et des autres ont tout intérêt à se cacher derrière de beaux programmes de développement d’énergies renouvelables pour repousser tout accord sérieux sur cette question.


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